André Vltchek à Algeriepatriotique : «L’Occident se compose principalement de fanatiques»

Algeriepatriotique : Vous avez coécrit le livre-dialogue L’Occident terroristeavec Noam Chomsky. Comment vous est venue l’idée d’écrire ce livre ?
André Vltchek : Ce ne fut pas tellement une idée. Depuis de nombreuses années, je me bats contre l'impérialisme occidental. Noam Chomsky a été mon ami et mon camarade depuis plus de 15 ans. Il était logique de lui demander d’aborder ce sujet très important avec moi.
Vous rapportez dans ce livre que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme et le néocolonialisme occidentaux ont causé la mort de près de 55 millions de personnes. Pouvez-vous nous dire de quelle manière cela s’est produit ?
Le nombre n’est pas précis. Le nombre de 55 millions représente le minimum. J’ai travaillé sur ce sujet avec de grands statisticiens et nous en sommes venus à la conclusion qu’au moins 55 millions de personnes sont mortes à la suite d’invasions et d’interventions occidentales directes ou indirectes, de l'Indonésie en 1965 au Chili en 1973, et d’actes brutaux et de terreur contre les peuples du Vietnam, du Cambodge et du Laos, à des guerres par procuration dans la République démocratique du Congo, où au moins huit millions de vies ont été perdues depuis 1995. La liste est encore longue.
L’Occident et en particulier les Etats-Unis parviennent à entretenir aux yeux du monde l’idée qu’ils sont les défenseurs de la démocratie et des droits de l’Homme tout en voulant déstabiliser des Etats entiers. Comment expliquez-vous cette sorte de schizophrénie : défendre les droits de l’Homme et créer des groupes terroristes sanguinaires ?
L'Occident n'a jamais vraiment pris en charge ou défendu les droits humains. Le terme «droits de l'Homme» a été fabriqué comme slogan de propagande pendant la guerre froide pour déstabiliser des pays du bloc soviétique. En réalité, le colonialisme occidental et le néocolonialisme ont terrorisé, ouvertement, des dizaines, voire des centaines de millions d'êtres humains partout dans le monde, en utilisant les génocides, la torture, le viol, l'humiliation et les famines comme moyens de contrôler la population dans les pays qui ont été habités par ce qu’Orwell a décrit une fois comme des «non-personnes». En fait, il n’est pas question de schizophrénie, mais de mensonges éhontés seulement.
A part les richesses pétrolières et minières convoitées dans les pays du Sud, qu’est-ce qui pousse les Etats-Unis à vouloir semer le chaos dans ces pays ?
Afin de contrôler le monde. Encore une fois, il n’est pas seulement question des Etats-Unis. Les Etats-Unis sont, tout simplement, une nouvelle et grande branche de la culture raciste coloniale européenne. Séparer les Etats-Unis de l'Europe serait ridicule. Pendant des siècles, le plus grand objectif de l'Occident a été le contrôle total de la planète. Il est question de «statut» et d’exceptionnalisme. Il est question, aussi, de l'auto-justice chrétienne. Ceci est aussi sinistre que la cupidité et le désir de prendre un peu de pétrole et autres matières premières. La culture occidentale est beaucoup plus «fondamentaliste» que ce qui a été créé par l'islam radical – et les groupes islamistes les plus fondamentalistes ont été créés et/ou soutenus par l'Occident, de toute façon. La culture religieuse et fondamentaliste occidentale est constante. J’en ai parlé dans mes livres philosophiques, dans Exposer les mensonges de l'Empire, entre autres.
Le projet de la mondialisation de la guerre mise en marche par Washington et appuyée par l’Europe n’est pas sans conséquence sur l’Occident. Nous assistons à un effet boomerang. Les Etats-Unis ont-ils été incapables d’anticiper ces crises futures qu’allait produire leur lien avéré avec le terrorisme ou cela fait-il partie de leurs plans ?
Bien sûr que cela fait partie du plan. Le «terrorisme» est utilisé pour lutter contre les gouvernements qui sont debout et résistent à la totale domination occidentale sur la planète, des Soviétiques à Al-Assad. Les terroristes peuvent également être «recyclés» – une fois qu’ils auront fini de servir leurs objectifs initiaux et «hors de contrôle» – et peuvent servir de justification à d’énormes dépenses militaires, à de nouvelles invasions et à la guerre de propagande.
Le peuple américain a-t-il ouvert les yeux sur la manipulation des médias mainstream qui travestissent la vérité et favorisent le mensonge au profit de la supposée nécessité de toujours devoir se défendre contre l’ennemi extérieur ?
La majorité des citoyens nord-américains et européens ne savent pas qu'ils sont manipulés. Noam Chomsky et moi sommes arrivés, séparément, à une conclusion incroyable, laquelle est que les citoyens de l’ancien bloc soviétique étaient beaucoup mieux informés que ceux de l'Ouest. Laissez-moi ajouter ceci : je peux avoir une discussion politique beaucoup plus cohérente avec un chauffeur de taxi quelque part en Equateur ou au Pérou qu'avec un professeur d'université en Allemagne. Les gens de l'Ouest ont perdu leur capacité à remettre en question, à analyser. La plupart d'entre eux ont vraiment confiance dans ce que les médias de masse leur proposent, c’est-à-dire la culture pop et les films hollywoodiens à bas prix. Objectivement parlant, l'Occident se compose principalement de fanatiques.
Des analystes ont démontré, à partir du parcours et des évolutions géopolitiques des grandes puissances de ce monde, le déclin – bien que peu apparent pour le moment – des Etats-Unis. Partagez-vous cet avis ?
Il est effectivement très apparent. Je viens de quitter le Brésil, où j’ai travaillé depuis plus de deux semaines. Là, vous pouvez voir beaucoup de changements positifs et d’enthousiasme. Il y a la construction d'innombrables nouvelles routes, d’écoles, d’hôpitaux publics, de centres d'art... Cela vaut aussi pour la Chine, mais aussi l'Afrique du Sud, le Venezuela, l'Equateur ou la Bolivie. Il y a une multitude de pays à travers le monde qui incitent à l’optimisme parce qu’ils prennent réellement soin de leur population. L'Occident, par contre, est en déclin perpétuel. Il est visible à partir de son infrastructure et de sa culture, mais il y a aussi le déclin moral qui est tout aussi très flagrant. Vous pouvez voir combien des pays comme les Etats-Unis ou la France comptent de gens pauvres et malheureux.
Dans le nouvel ordre mondial, quelle sera la nouvelle configuration politique du monde arabe, selon vous ?
Dans ce que l'Occident a appelé «nouvel ordre mondial», le monde arabe a été humilié, ruiné et forcé de vivre avec les dictateurs de droite comme ceux qui contrôlent l'Arabie Saoudite ou le Bahreïn. Les pays musulmans socialistes comme l'Egypte, l'Iran et l'Indonésie ont été déstabilisés. Quant au nouvel ordre mondial qui pourrait émerger des Brics et de l’Ufa, en Russie, je suis convaincu que si les Brics et leurs alliés d'Amérique latine, d'Afrique et d'Iran réussissaient, alors nous verrions un monde absolument nouveau et différent, fait de fraternité, de solidarité et de progrès. Le monde arabe était proche de l’ex-URSS, de l'Amérique latine et de l'Afrique, par le passé. En tant qu'êtres humains affranchis du colonialisme, du fanatisme et de l'oppression économique et sociale, nous allons certainement réussir à trouver la voie à suivre pour construire convenablement une planète pacifique où le monde arabe occuperait une place de choix.
Des affrontements ont secoué la ville de Ghardaïa dans le sud de l’Algérie. Il y a eu 22 morts en une nuit. On parle d’un «conflit interethnique». Avez-vous suivi cet événement ? S’inscrit-il dans le sillage du plan occidental appelé «printemps arabe», selon vous ?
L'Occident manipule les événements du Sahara Occidental jusqu’au Bahreïn et au Yémen, en passant par l'Egypte. Dans la plupart des pays arabes, tous les espoirs d’un grand changement se sont effondrés. Mais je crois que l'Algérie est une exception qui pourrait être une locomotive pour les autres pays de la région. Mon grand désir est de visiter votre pays, dès que possible, de partager mes connaissances et d'apprendre auprès des Algériens.
Interview réalisée par Mohamed El-Ghazi
Biographie succincte :
André Vltchek est un romancier, poète, essayiste, journaliste et réalisateur de documentaires américain d’origine tchèque. Il a couvert de nombreuses zones de conflit, de la Bosnie au Congo en passant par le Sri Lanka, le Timor Oriental (où il a été torturé par l’armée), le Pérou (sur la piste du Sentier Lumineux) et le Proche-Orient (lors de la première Intifada).

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