Benjamin Selwyn à Algeriepatriotique : «L’Occident utilise la démocratie pour légitimer l’ingérence»

Benjamin Selwyn. D. R.

Algeriepatriotique : Sachant que le capitalisme traverse une crise majeure, comment expliquez-vous l’absence d’encadrement de la classe ouvrière et l’abandon de tout esprit de lutte de la part des syndicats ou des mouvements ouvriers ?

Algeriepatriotique : Sachant que le capitalisme traverse une crise majeure, comment expliquez-vous l’absence d’encadrement de la classe ouvrière et l’abandon de tout esprit de lutte de la part des syndicats ou des mouvements ouvriers ?

Benjamin Selwyn : Je ne suis pas d’avis que la classe ouvrière mondiale ait renoncé face à la crise capitaliste actuelle. Nous avons vu l’installation de l’austérité en Europe et aux Etats-Unis, qui a été basée sur la répression du travail – politiquement et économiquement. Cependant, nous avons assisté à une recrudescence de ces cas, surtout en Grèce.
Depuis le début des années 2000, beaucoup de pays en Amérique latine ont basculé à gauche. Le changement le plus réussi vers la gauche s’est déroulé au Venezuela qui est à présent menacé d’une réaction de la droite. Espérons que les classes laborieuses seront capables de résister à cette réaction. Mais pour y parvenir efficacement, elles devront aussi se battre contre les éléments corrompus présents dans le régime post-Chavez. Elles ont donc une double lutte à mener. Les tensions majeures du développement capitaliste au Moyen-Orient – appauvrissement massif, manque d’opportunités d’emploi pour beaucoup, salaires très bas, et énorme richesse concentrée dans les mains d’une minorité – n’ont pas disparu et, selon toute probabilité, elles conduiront à de nouvelles explosions sociales.
La Chine connaît une courbe ascendante de la lutte des travailleurs depuis maintenant une décennie. Le Bulletin du travail chinois montre comment non seulement ces grèves augmentent en nombre, mais qu’elles sont de plus en plus offensives (lutte pour de nouvelles concessions de la part des employeurs) plutôt que défensives (défense des anciens droits).
L’Afrique du Sud connaît des luttes de masse, qui se sont intensifiées depuis le massacre de Marikana au milieu de 2012. L’Union nationale des ouvriers métallurgistes d’Afrique du Sud a récemment retiré son soutien à l’ANC et au PC sud-africain, lesquels ont été au premier rang de la néolibéralisation de l’Afrique du Sud. On y débat sur la manière de créer un nouveau parti des travailleurs authentiquement socialiste et basé sur l’autogestion de la classe ouvrière. C’est un développement très encourageant.
Il existe beaucoup d’autres exemples à travers le monde de lutte des travailleurs pour améliorer leur condition. Le concept du développement centré sur le travail que j’avance dans mon livre, The Global Development Crisis, voit ces luttes comme liées au développement. Elles peuvent conduire à de réelles améliorations dans les moyens de subsistance des travailleurs impliqués dans ces luttes, ainsi que leurs familles et communautés. Elles peuvent également, comme je l’argumente, constituer la base d’un processus alternatif de développement où de plus en plus de travailleurs bien organisés cessent d’être de simples marchandises issues de la force de travail, et exercent de plus en plus leur capacité collective de diriger les ressources économiques et politiques dans la société.

Comment expliquez-vous l’ascension des pays du BRICS ?

Les pays du BRICS représentent une reconfiguration de la hiérarchie capitaliste mondiale. La division du travail «classique» – où les économies principales produisaient et exportaient les produits industriels vers les économies périphériques en échange des produits primaires – est révolue. A sa place, nous avons des réseaux de production mondiaux qui font le tour de la planète, intégrant fermement des régions géographiquement distantes sous le contrôle des sociétés transnationales (TNC). La littérature académique dans son ensemble est fermement autocentrée, car elle considère ces développements du point de vue de ces sociétés transnationales et de leurs sous-traitants. En réalité, la prolifération de ces réseaux de production mondiaux a été basée sur la mise en place et l’exploitation d’une classe ouvrière mondiale – laquelle s’est agrandie de près d’un milliard en 1980 à plus de trois milliards aujourd’hui.

L’industrie chinoise existe au cœur de ces réseaux de production mondiaux. Elle est en effet la plateforme d’assemblage du monde pour les biens de consommation courante manufacturés. Cependant, alors qu’il y a beaucoup d’excitation en Occident au sujet de la Chine et de sa capacité à devenir la prochaine puissance hégémonique, de telles spéculations sont trompeuses. L’industrie chinoise est très largement basée sur l’importation de composants hautement technologiques provenant de plusieurs régions économiquement avancées, en particulier le Japon et la Corée du Sud, et exporte les produits finis vers le reste du monde. La hiérarchie mondiale est maintenant celle où le capital transnational basé dans les principales économies traditionnelles (Etats-Unis, Europe occidentale, Asie de l’Est) se concentre sur la production de biens à haute valeur ajoutée, de biens d’équipements de haute technologie, de produits de connaissance, la Chine jouant le rôle de plateforme d’assemblage des produits manufacturés, et d’autres pays du BRICS comme le Brésil, l’Afrique du Sud et la Russie fournissent des matières premières à la Chine et à d’autres économies à croissance rapide.

Quel est le rôle aujourd’hui des intellectuels engagés et quels sont leurs moyens face à la domination capitaliste ?

Beaucoup d’universitaires dans le domaine des études du développement produisent ce que Michael Burawoy appelle les connaissances professionnelles ou politiques. La première catégorie fournit l’expertise, les organes compétents de la connaissance, de la compréhension historique des processus de développement et de changement, mais elle le fait pour un public restreint de collègues universitaires et d’étudiants. La seconde se concentre sur des solutions à des problèmes spécifiques définis par les clients, souvent les gouvernements nationaux ou leurs agences. Ces deux domaines de la connaissance sont certes importants, mais le dernier en particulier fonctionne souvent selon les paramètres établis par l’Etat et le capital. La connaissance professionnelle souffre souvent d’une complexité excessive dans sa présentation, par exemple l’utilisation délibérée de termes compliqués plutôt qu’une terminologie simple. Burawoy fournit deux autres classifications de la production intellectuelle, lesquelles sont beaucoup plus pertinentes et relèvent de la question sur le rôle des intellectuels engagés : la connaissance critique et la seconde, la connaissance publique. La première pose des questions telles que «pour qui est produite cette connaissance ? Pourquoi ? Qui bénéficie de cette connaissance ?». La seconde tente de faire participer le public en dehors de l’académie en matière d’intérêt public et de moralité, posant les questions telles que «comment les choses pourraient-elles être différentes ?».

L’intellectuel engagé peut s’efforcer de produire une connaissance critique et s’engager dans la production d’une connaissance publique. En ce qui concerne mon travail, il a toujours été orienté vers les classes laborieuses. Je cherche à écrire d’une manière claire et précise qui responsabilise le lecteur, plutôt que de déresponsabiliser (autant dans la littérature professionnelle que politique), car elle éclaire sur l’état du monde et comment il pourrait être changé au bénéfice des classes laborieuses. Dans cette optique, je subis l’influence du grand pédagogue socialiste brésilien Paulo Freire, qui a cherché à développer une pédagogie de l’opprimé. Un grand problème avec la production intellectuelle, c’est qu’elle est élitiste. Elle plaide pour une «politique» réalisée par les Etats ou les entreprises et, même si elle est favorable aux travailleurs, les considère comme des bénéficiaires passifs de l’élite politique. Le concept du travail centré sur le développement vise à montrer comment les classes laborieuses luttent pour que leur évolution soit développée, et qu’elles peuvent être réalisées indépendamment et souvent contre l’élite politique. Les intellectuels engagés ne vivent cependant pas dans une tour d’ivoire. Nous sommes confrontés à nos propres luttes. Au Royaume-Uni, le traitement des universitaires a diminué de 13% au cours des 5 dernières années, les frais de scolarité des étudiants ont augmenté de 9 000 livres par an, pendant que les cadres supérieurs des universités augmentent leurs salaires.

Comment expliquez-vous l’hégémonie d’une banque comme Goldman Sachs qui dicte sa loi aux Etats ?

Goldman Sachs a été désignée comme un «vampire des abysses» en raison de ses connexions avec le pouvoir de nombreux gouvernements nationaux et institutions politiques. Mais ce n’est qu’une des nombreuses institutions financières qui ont accru leur puissance politique et financière au cours des trois dernières décennies. Le néolibéralisme a visé, entre autres, à libérer les institutions financières de tout contrôle d’Etat. Sous le système de Bretton Woods, les institutions financières étaient contraintes par les contrôles du capital. Si vous inversez ces mots, vous avez le contrôle sur le capital. Cela représentait un niveau très important de contrôle de l’Etat sur les finances. Tandis que la plupart des analyses courantes d’économie politique considèrent de tels contrôles comme une tentative des Etats-Unis de reconstruire l’économie mondiale après la Seconde Guerre mondiale, ils étaient également un produit de compromis de classe.

Après la révolution bolchevique de 1917, les luttes des travailleurs ont augmenté à travers le monde, entraînant une crainte réelle en Europe et aux Etats-Unis de voir un soulèvement des travailleurs, et cela a conduit les Etats capitalistes à chercher à apaiser les mouvements nationaux du travail en leur accordant des concessions. Dans les principales économies, ces concessions incluaient un engagement au plein emploi. Une des façons de réaliser le plein emploi était de contrôler le capital et de le forcer à investir dans l’économie nationale, plutôt que de chercher du travail moins cher ailleurs. Les gains de la classe ouvrière européenne après la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas dus à la générosité des capitalistes et des Etats, mais à la menace de contestations de masse sous-jacentes. Cela a été reconnu par les élites politiques. Par exemple, Quintin Hogg, un des piliers du parti Tory, a déclaré au Parlement britannique en 1943 : «Si vous ne donnez pas une réforme sociale aux gens, ils vous donneront une révolution sociale.»

Le néolibéralisme est un projet visant à augmenter les profits capitalistes par la répression de la main d’œuvre, en particulier en réduisant les salaires. La libéralisation des institutions financières a permis ce processus, à travers la création de flux énormes de capitaux, en recherchant de nouveaux lieux de production basée sur une main-d’œuvre à bon marché, disciplinée et non syndiquée. Les institutions financières géantes ont facilité l’expansion géographique et l’approfondissement social des rapports sociaux capitalistes, notamment par l’endettement. Ce processus a généré d’énormes profits pour ces institutions, mais il a aussi entraîné d’énormes risques. En premier lieu, la logique du capital financier est, à court terme, basée sur les flux des capitaux spéculatifs dans et hors des pays, lesquels génèrent des instabilités telles que les crises monétaires et bancaires. Deuxièmement, l’extension de la dette aux personnes pauvres («subprime» se réfère à une partie de la population des Etats-Unis qui était déjà jugée trop pauvre, et donc à risque, pour emprunter aux banques) entraîne de nouveaux risques. L’Etat américain a travaillé main dans la main avec les institutions financières pour faciliter la financiarisation d’une partie de plus en plus large de la société. Mais il lui faut aussi intervenir lorsque les choses tournent mal, comme la crise économique mondiale actuelle.

L’Occident utilise divers alibis, tels «les droits de l’Homme», la «démocratie», l’exportation de la «civilisation», etc., pour envahir nos pays. Croyez-vous que ce processus est inhérent aux nations occidentales qui ont besoin de nos richesses pour nourrir leur mode de vie consumériste ?

L’Occident utilise le principe des «droits de l’Homme» et de la «démocratie» pour légitimer ses interventions impérialistes dans le monde. Le fait-il pour soutenir son propre mode de vie consumériste ? Ce n’est pas une question aussi simple. D’une part, la population active dans les pays occidentaux a vu son salaire baisser sensiblement depuis les années 1980, les conditions de travail ont empiré, les syndicats ont été attaqués et compromis. Ces stratégies poursuivies par les Etats et les entreprises occidentaux ont permis à ces dernières d’augmenter leur taux d’exploitation du travail en Occident. D’autre part, les travailleurs occidentaux ont pu continuer à consommer à des niveaux très élevés, comparativement aux travailleurs des autres parties du monde. Cela est dû à la financiarisation et à la dette, et la prolifération mondiale des réseaux de production basée sur le travail salarié bon marché, ce dernier ayant réduit de manière significative le prix des biens de consommation courante. Le défi est de construire une solidarité entre les travailleurs autour du globe, contre l’exploitation capitaliste, quelle que soit sa nationalité.

L’Algérie est la cible de l’impérialisme avec ses variantes. Quel message pouvez-vous adresser à ceux qui résistent dans mon pays ?

Combattre l’impérialisme fait partie intégrante de la lutte pour une société alternative meilleure. Je dirais cependant que beaucoup de mouvements anti-impérialistes ont été affaiblis par l’idéologie «d’unité nationale» qui génère une image d’un peuple uni dans le combat contre les exploiteurs étrangers. Le peuple algérien, tout comme d’autres peuples, est partagé selon la catégorie des classes sociales, et les problèmes de l’Algérie sont autant produits par l’intervention impérialiste que par l’exploitation intérieure. Il est bon de rappeler les mots de Franz Fanon qui était membre du Front de libération nationale algérien dans les années 1950, et qui était très critique des élites africaines postcoloniales émergentes à ce moment-là. Il a montré comment la bourgeoisie nationale, loin d’être une partie intégrante du «peuple», était elle-même une classe exploiteuse, préoccupée par son propre enrichissement au détriment de la masse de la population locale : «La bourgeoisie nationale se détourne de plus en plus de l’intérieur et des faits réels de son pays sous-développé, et tend à se tourner vers l’ancienne puissance coloniale et les capitalistes étrangers qui comptent sur sa docilité servile.» Si la lutte contre l’impérialisme est de générer un véritable développement humain, alors elle doit être combinée avec une lutte contre l’exploitation des classes laborieuses par les classes capitalistes en Algérie et ailleurs.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen

Qui est le Dr Benjamin Selwyn ?
Docteur en sciences économiques et politiques à la London School, Benjamin Selwyn est professeur, chercheur et maître de conférences en relations internationales à l’université du Sussex, au département des relations internationales. Il est expert dans le développement de l’Amérique latine, de l’économie agraire, de l’économie politique internationale, des géographies du travail et des filières mondiales, et sa recherche porte sur les théories du développement. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Les travailleurs, l’Etat et le développement au Brésil : Pouvoirs du Travail, chaînes de valeurs et de La crise mondiale de développement.

Pas de commentaires! Soyez le premier.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.