Interview – Le criminologue Dirk Adriaensens : «Il faut en finir avec la mentalité de guerres sans fin»

Dirk Adriaensens. D. R.

Algeriepatriotique : Quel est l’objectif de la session du Tribunal BRussells ?

Dirk Adriaensens : Nous avons travaillé pendant des années pour juger les criminels de guerre et les traduire en justice. Mais malgré des millions de marches dans la rue en 2000 et 2002, rien ne s’est passé. Il y a eu de nombreux procès en France, en Allemagne, et même en Belgique, en Espagne, et un aux Etats-Unis, cependant il y a toujours l’obstacle des juges, du système judiciaire et des hommes politiques qui nous empêchent d’accéder aux véritables tribunaux et de juger les criminels de guerre parce qu’ils ont soi-disant l‘immunité et ainsi de suite. Donc, il y a eu de nombreuses tentatives. L’objectif de cette conférence est d’essayer de rassembler toutes ces tentatives et d’essayer de voir quelle serait la prochaine étape, car l’atrocité de la guerre en Irak qui a déclenché toutes les instabilités dans la région et les autres guerres, en Libye, en Syrie et ainsi de suite, ne doit pas rester impunie. Nous pensons que nous sommes la conscience de l’humanité et que la culture de la guerre qui s’est propagée aux Etats-Unis, et dans les pays de l’Otan en Europe, devrait être stoppée. Si, nous, nous ne le faisons pas, si nous cessons nos tentatives d’amener les criminels de guerre devant les tribunaux, qui le fera ? Tout continuera et les livres d’histoire diront que les Américains ont réussi leur campagne et ont apporté la démocratie. C’est ce qu’a dit Obama, ici, à Bruxelles, lors de sa visite. Donc, durant ces deux jours de session du Tribunal BRussells, nous avons partagé des expériences : initiatives citoyennes, tribunaux populaires, tribunaux judiciaires, comme ceux qui se déroulent au Costa Rica et en Californie.

Il s’agit de procès dont nous pensons que les avocats ne sont pas assez forts sans l’appui d’un mouvement de masse, comme le mouvement pour la paix. Nous pensons que les mouvements de masse et le mouvement pour la paix sont des partenaires naturels pour réclamer la justice et récupérer l’espace perdu de la loi internationale. Nous voulons revenir à l’après 1945, au procès de Nuremberg, où l’on a jugé la guerre. Il n’y a pas de guerre légale ou illégale. Une guerre a été rendue illégale au cours des procès de Nuremberg, mais cela semble être oublié par ceux-là mêmes qui ont été les juges et les procureurs de Nuremberg, c’est-à-dire les Américains. Nous avons reçu le soutien de gens comme Benjamin Ferencz qui était le procureur en chef dans le procès des Einsatzgruppen (groupes d’interventions) des nazis. Nous avons quelques avocats internationaux célèbres qui nous ont rejoints comme Curtis Doebbler et Niloufer Bhagwat, ainsi qu’un ex-procureur des tribunaux de Malaisie. Donc, je pense que nous avons fait un pas en avant en ce sens que de parler avec toutes les personnes et échanger nos expériences nous a amenés à un stade où nous pouvons organiser une approche plus large sur la façon dont nous allons organiser la prochaine campagne. C’est le but de la conférence.

Comme la conférence se déroule sur le thème de l’Irak, pensez-vous faire des actions concrètes telles que juger G. Bush devant la CPI ?

Nous allons essayer. Nous allons créer un site web spécial regroupant toutes les affaires judiciaires et la documentation, parce que les crimes de guerre, les guerres contre la paix et la guerre contre l’humanité ont été bien documentés grâce à toutes les pétitions qui ont circulé et qui ont été portées devant la cour. Nous allons les réunir sur un seul site, créer un comité de juristes pour étudier comment nous pouvons soutenir les procès qui sont en cours comme celui qui a lieu en Californie. Il y a beaucoup d’idées dont certaines peuvent sembler folles comme, par exemple, prendre l’affaire de Me Inder Comar (affaire Sundus Shaker Saleh contre l’administration Bush, ndlr) en Californie et la présenter à tous les tribunaux du monde parce que tout est dans le dossier et dans la pétition de 50 pages. Et nous pouvons, avec de nouveaux faits ou éléments, puisque Tony Blair représentait l’Angleterre dans les Statuts de Rome, traîner la Grande-Bretagne devant la CPI, ainsi que l’Espagne. C’est une chose que nous pouvons faire.

Nous pouvons même, grâce aux expériences que nous avons vécues avec le cas de Me Inder Comar en Californie, apporter un recours collectif devant tout Etat, si nous pensons que nous avons les bons arguments. Bien sûr que nous ne pourrons pas réussir immédiatement, mais l’intention est de garder le «feu allumé». Vous devez vous rappeler que jusqu’en 2004, il y a eu 240 pétitions et communications adressées à la CPI en ce qui concerne l’Irak. Et, en 2006, M. Ocampo a répondu qu’il n’y avait pas de génocide, qu’il n’y avait pas de crimes contre l’humanité sauf, peut-être, dans certains cas, des crimes de guerre, c’est-à-dire environ 20 personnes ayant été intentionnellement tuées en Irak, ce qui est insuffisant pour ouvrir un dossier. Mais il a dit, à la lumière des événements de l’année 2000, qu’il serait possible d’envisager de rouvrir l’affaire afin de pouvoir explorer de nouveaux éléments. Bien sûr, nous devons réapprendre que le système judiciaire fait partie du système politique et économique. Nous n’avons peut-être pas de grands espoirs qu’un juge lié à une classe politique ou économique puisse accuser G.W. Bush ou le reste des néocolons pour être allés illégalement en guerre, mais, ce que nous voulons faire, c’est sensibiliser le grand public autant que possible, parce que nous savons que le public est toujours intéressé. Tout le monde sait que la guerre en Irak est une guerre illégale, une guerre de régression, un crime international des plus graves. Tout le monde le sait. Nous sommes la conscience des gens et nous voulons que la voix des peuples se fasse entendre. Il existe d’autres initiatives locales.

Nous avons par exemple cette initiative de l’arrestation par des citoyens, car c’est une pratique légale en Angleterre. Tout citoyen peut arrêter une personne s’il pense qu’elle lui a fait du tort et lui dire, par exemple : «M. Blair, au nom du peuple, je vous arrête pour ceci et cela…». C’est ce qu’on appelle «Citizen’s arrest» (l’arrestation par les citoyens). C’est très populaire en Angleterre, et cela s’est encore produit il y a quelques semaines, on en a parlé dans les journaux et dans les Unes des médias britanniques. Donc, cela suscite encore beaucoup d’intérêt, et nous espérons avec cette action contre cette guerre en particulier, que nous pourrons en finir avec la mentalité des guerres sans fin qui est en cours, parce que, vous le savez, les plans des néoconservateurs consistaient à attaquer sept pays en cinq ans. La résistance irakienne a fait en sorte que cela ne se produise pas. Cela fonctionne encore avec Obama parce que c’est lui qui est derrière la guerre en Libye. Il est en train de détruire la Syrie et cible d’autres endroits, et il utilise des drones dans une vingtaine de pays, ce qui est tout à fait illégal. Nous voulons donner un contrepoids à cette mentalité belliciste. Nous avons aussi un message vidéo de Tun Mahathir qui a introduit le concept de criminaliser la guerre. Il a dit : «Comment se fait-il qu’assassiner un seul homme est un crime condamnable alors que lorsque vous tuez un million de personnes, vous êtes un héros ?» Ce n’est pas normal ! Donc, toutes ces choses et toutes ces voix, nous voulons les rassembler dans l’espoir qu’elles soient utiles. Par exemple, il y a deux ans, G.W. Bush a voulu se rendre en Suisse, mais il a dû renoncer à son voyage parce qu’une plainte avait été déposée contre lui pour violation de la Convention contre la torture et qu’il risquait d’être arrêté. Si nous mettons ces exemples de pétitions sur le site web, ils peuvent être utilisés par n’importe quel mouvement pour la paix partout dans le monde, de sorte que l’espace des criminels de guerre devienne très très étroit et que l’étau se resserre autour d’eux. Sommes-nous naïfs ? Nous ne le pensons pas. Nous savons que le parcours pour conduire ces personnes en justice est long.

Il nous faut au moins essayer pour le bien même de la survie de la planète, parce que tous les moyens sont fournis pour les guerres, pour l’armement, la destruction, alors que les populations qui sont soumises à des mesures d’austérité seront davantage pauvres. Les gens souffrent réellement de ces interminables guerres des Américains et de l’Otan. Donc, non, nous ne sommes pas naïfs. Nous pensons que c’est un travail à long terme et dont nous ne pourrions pas voir l’issue au cours de notre vie, mais cela ne nous empêche pas de le mener. Nous avons un cas où une action en justice a été un succès, au Costa Rica, en 2003. L’avocat est ici avec nous, dans cette conférence où il a présenté ce cas. En fait, le Costa Rica a dû retirer toutes ses troupes et son soutien à la coalition qui a attaqué l’Irak, parce que le juge près de La Cour Suprême l’a jugé anticonstitutionnel. En ce qui concerne l’importance de l’association du mouvement pour la paix et des avocats, prenons l’exemple des Pays-Bas avec la Commission David. Le Premier ministre Balkenende a commandé l’avis consultatif d’une commission de Sages comprenant des juges de la Cour Suprême et des professeurs d’université qui ont conclu dans un rapport de 250 pages que la guerre en Irak était illégale. Balkenende a rejeté leurs conclusions. Il a dit : «ok, c’est seulement un avis», et l’a mis de côté. Et le mouvement pour la paix n’a pas réagi. Donc, vous avez là un exemple concret de ce que le mouvement pour la paix pourrait exploiter, s’en saisir comme une arme contre les criminels de guerre. Mais ce qui est intéressant, c’est que l’avis consultatif de la Commission David est maintenant utilisé dans l’affaire en Californie, comme un exemple juridique pour attester l’illégalité de la guerre.

Kofi Annan l’a déclaré, Hans Blix aussi, ainsi que beaucoup d’autres gens. Mais la Commission David a été la tentative la plus importante en déclarant qu’il n’y avait pas de mandat légitime pour aller en guerre. Cela démontre que l’importance du mouvement pour la paix de rejoindre les professionnels de la justice est cruciale et nécessaire, sinon les poursuites judiciaires échoueront. En effet, qui s’en soucie ? On nous rira au nez. Nous devons aussi essayer de rétablir la loi de la Compétence universelle, modifiée sous la pression des Américains qui ont menacé de retirer l’Otan et le SHAPE du territoire belge. Comme vous le savez, nous avons engagé une action en justice en 2003 contre Tommy Franks. Nous avons également intenté une action en justice en Espagne un jour avant que la loi de Compétence universelle n’ait été changée, mais on n’a rien pu faire. Encore une fois parce que le mouvement pour la paix n’a pas pris cette affaire en considération. Mais nous sommes convaincus maintenant, à travers toutes les expériences des avocats, qu’un grand effort d’unir nos forces à travers le monde doit être effectué, nous devons tous impérativement nous rassembler pour obtenir des résultats.

Par rapport à ce que vous comptez faire, par exemple dans le cas Bush, envisagez-vous de répandre cette initiative en visant notamment Nicolas Sarkozy et Bernard-Henri Lévy qui sont les têtes pensantes de l’intervention en Libye ?

Oui, en effet, mais nous ne pouvons pas tout faire. Ce peut être une étape, parce qu’en fait, toutes les guerres qui se déclenchent maintenant sont liées à la guerre d’Irak et sont la suite de la conquête américaine. Le Tribunal BRussells a commencé comme un tribunal contre la guerre en Irak et faisait partie du mouvement mondial sur l’Irak et puisque ce tribunal est le plus grand réseau dans le monde concernant l’Irak, nous devons nous concentrer sur celui-ci, mais toutes les conclusions que nous en aurons sont valables également pour la Libye et pour toutes les guerres qui vont suivre. Mais d’autres organisations doivent prendre le relais car nous ne pouvons pas tout faire.

Vous pensez à la logistique via vos juristes ?

Nos juristes peuvent utiliser les conclusions d’autres organisations. Nous allons créer un site web pour y placer toutes les informations. Chacun pourra le consulter et prendre ce qui l’intéresse, tous les principes inscrits dans le droit international pouvant être utilisés.

Etes-vous en contact avec les différentes organisations, telles BDS Palestine ou End of Occupation, Veteran Free Irak, et autres organisations pacifistes aux Etats-Unis ?

Bien sûr. Actuellement, aux Etats-Unis, il y a une affaire dont se charge Inder Comar avec le soutien notamment de Ramsey Clarck de l’International Action Center, et de John Catalinotto, tous deux faisant partie du comité d’organisation du Tribunal BRussells. Vu le nombre élevé personnes qui nous soutiennent, nous conseillons aux gens de jeter un coup d’œil sur le site. Nous avons un comité consultatif qui compte beaucoup de personnalités très célèbres, comme par exemple, les deux secrétaires généraux adjoints de l’ONU qui ont démissionné en 1998 et 2000 pour protester contre les sanctions imposées à l’Irak, Messieurs Denis Halliday et Hans-Christof von Sponeck. Et nous avions aussi, bien sûr, ces fameux écrivains feu Harold Pinter et feu Howard Zinn ainsi que le prix Nobel de littérature portugais, feu José Saramago. Aujourd’hui, des gens comme Eduardo Galeano et Michael Parenti nous ont rejoints. Je vous invite à consulter le site web. Il y a beaucoup d’Américains très actifs parmi eux, issus de différentes organisations, mais aussi des militants d’origines différentes. Nous assurons la continuité du Tribunal de guerre en Irak, dans la continuation des différents comités qui ont voulu s’arrêter après la dernière session à Istanbul. Nous avons donc décidé de poursuivre parce que l’occupation, elle, ne s’arrête pas. Nous entretenons tous ces contacts en liaison avec tous les Irakiens qui avaient mis leur espoir dans le monde, en essayant d’être un trait d’union entre la résistance intellectuelle arabe et les mouvements pacifistes occidentaux. Voilà ce que nous essayons de faire. C’est absolument nécessaire au regard de la campagne de criminalisation des musulmans, car la guerre contre le terrorisme est une guerre contre les musulmans. C’est aussi simple que cela. Nous voulons contrer cela, parce qu’il y a beaucoup d’Irakiens à cette conférence, comme vous avez pu le remarquer. Ils nous font confiance parce que nous avons un principe très clair : nous ne nous mêlons pas de leurs affaires intérieures. Nous ne sommes pas exclusifs.

Dans notre comité, il y a baathistes, des islamistes, en fait toute personne qui résiste. Vous ne tirez pas sur quelqu’un qui est dans la même tranchée que vous, c’est fondamental. Nous ne leur disons pas «vous devez faire ceci ou cela». Bien sûr, ils sont assez intelligents pour gérer leur propre pays, ils ont très bien réussi dans les années 70 et même pendant les sanctions. Ils avaient reconstruit leur pays en 6 mois, ils avaient l’électricité, l’eau, le téléphone et je sais comment ils ont fait. J’étais là en 1992. Ce sont des gens très fiers et ils comptent beaucoup d’intellectuels. Nous avons aussi commencé la campagne contre les assassinats des universitaires en Irak. L’ensemble de la classe moyenne a été anéantie par les Américains. Donc, nous nous concentrons sur cette question aussi parce que la plupart des commissions de solidarité vont avec la Palestine. La Palestine a beaucoup de soutien. Mais l’Irak, personne n’en parle parce qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui s’en préoccupent.

Quelle est votre prochaine session et où se déroulera-t-elle ?

Nous ne le savons pas encore. La plupart des choses se font par Internet, mais il y a beaucoup d’actions en cours. Nous en sommes pas une organisation figée, nous sommes surtout un réseau. Nous avons une grande diffusion grâce à notre plate-forme et tous ceux qui sont d’accord avec les textes de cette plate-forme sont les bienvenus. Ici à Bruxelles, nous ne sommes pas les organisateurs de cette conférence, nous n’en sommes qu’une partie et nous y avons été invités pour organiser une commission sur l’Irak.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen

Criminologue, écrivain et activiste belge, Dirk Adriaensens est coordinateur de SOS Irak, une organisation faisant campagne contre les sanctions imposées à l’Irak. Entre 1992 et 2003, il a mené de nombreuses délégations en Irak afin d’observer les effets dévastateurs des sanctions imposées par l’ONU. Il est membre du comité exécutif du Tribunal BRussells, un réseau de renommée internationale composé d’intellectuels, d’artistes et de militants qui dénoncent la logique de guerre permanente promue par le gouvernement américain et ses alliés, affectant pour ce moment particulier une région dans le monde : le Moyen-Orient. Le TB essaie d’être un pont entre la résistance intellectuelle dans le monde arabe et les mouvements pacifistes occidentaux. Le Tribunal BRussells a lancé la campagne contre les assassinats des universitaires irakiens. Dirk Adriaensens a été membre du Comité international d’organisation du Tribunal mondial sur l’Irak (2003-2005) et est l’un des coordinateurs de la Campagne mondiale contre l’assassinat d’universitaires iraquiens. Il a publié plusieurs livres dont Rendez-vous à Bagdad, l’OEB (1994), Nettoyage culturel en Irak, Pluto Press, Londres (2010), Au-delà Educide, Academia Press, Gand (2012), etc. et est un collaborateur régulier de GlobalResearch, Truthout, et d’autres médias.

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