La maison traditionnelle d’Ouled-Aidoune (I)

Par Abdelaziz Boucherit – Le temps passe inexorablement, avec son cynisme froid et accompli, se positionne dans la durée et efface tout sur son passage. Il creuse inlassablement chaque jour des sillons béants qui changent, séquestrent, engloutissent et forcent à l’oubli le modèle civilisationnel issu et intimement lié à notre culture patrimoniale. Chose qui, on s’en doute, à ce rythme allait enterrer à jamais, d’une façon irréversible, des pans entiers de l’histoire du savoir-vivre de nos aïeux. La maison traditionnelle berbère de Kabail-El-Hadara et en particulier d’Ouled-Aidoune (El-Milia), abandonnée, phagocytée et jetée en pâture par ses propres enfants, mérite qu’on s’y penche carrément pour réhabiliter ce type d’habitation afin de sauvegarder la continuité de notre mémoire commune. Victime d’une désertification aigüe de la montagne, par le déplacement en masse de sa population vers les villes. La décennie noire qu’a endurée le pays n’a pas arrangé les choses. Certes, c’est légitime et même louable que la population se désolidarise et veuille se protéger des frasques de ceux qui voulaient importer et imposer avec la violence les schémas d’une vision étrangère à notre culture. Aujourd’hui encore, l’habitation traditionnelle subit les coups de boutoir et des naufrages en série, les aléas de la nature. Sa déchéance était inéluctable sous les regards béats des responsables inconscients et insensibles aux valeurs des biens culturels de notre pays. Laisser à la destruction, au vu et au su de tout le monde, à la disparition totale d’un élément fondamental qui a façonné l’intellect de plusieurs générations, c’est risquer d’appauvrir les bases de l’ossature de notre propre identité. Prenons garde, la vie d’une personne est dans sa tête, à travers les concepts qu’elle véhicule. Ne détruisons pas les précieux concepts hérités de nos aïeux, car ce sont ces derniers qui forgent la consistance de l’unité et la personnalité d’un peuple et de sa nation. Sinon, c’est détruire tout simplement les supports qui confortent le socle de notre vie sociale commune. Même si ces concepts nous paraissent aujourd’hui dérisoires, à l’avenir, on se réjouira assurément d’avoir soulevé la chape de plomb, sans jeu de mots, qui s’abat sur notre vie culturelle. L’usure du temps est une évidence et fait son œuvre sous nos regards insouciants et complices par manque de prise de conscience. Ce qui apparaît aujourd’hui dénué de tout intérêt, demain révélera son caractère inestimable. La maison qui a servi de refuge à nos parents, grands-parents et même aux moudjahidine lors de la guerre d’indépendance doit être bravée comme symbole de la résistance. Un crime, une trahison de ne pas avoir pris les devants pour maintenir et entretenir quelques maisons comme symboles pour les générations futures et au mieux pour les besoins du patrimoine touristique de demain.

La maison traditionnelle des Berbères est en voie de dislocation dans notre imaginaire et fait désormais partie de l’histoire d’une civilisation en cours de disparition. On ne trouve aujourd’hui aucune maison sur pied. Celles qui existent encore sont en ruine, envahies par de folles herbes et les ronces.

Sur la chaîne des Babors, les nombreuses crêtes des montagnes où se nichaient jadis les tribus et les villages, on ne peut, hélas, que constater avec désolation, avec le sentiment d’une grande impuissance, l’ampleur des territoires dévastés et gagnés de plus en plus par les ruines rampantes qui dévisagent le paysage.

Dans cette réflexion sur le désastre qui guette la maison traditionnelle berbère, je me permets un détour pour évoquer un fait qui heurte rudement l’esprit face à l’état d’abandon dans lequel se trouvent aujourd’hui les vestiges archéologiques romains de Timgad et ceux de Djemila. J’en suis sorti avec l’âme blessée de voir une telle richesse livrée à elle-même et sans aucun plan sérieux de préservation. Le peu de restauration engagé était médiocre, fait à la va-vite et sans aucune conscience d’aménagement. Une conservation des lieux en grande souffrance et un laisser-aller pitoyable. Le paradoxe, et ceci désole encore un peu plus, c’est que le site archéologique de Timgad reste, par la qualité de conservation intacte de ses monuments, unique au monde. C’est une insulte à l’intelligence des experts et des archéologues algériens. Je me souviens avoir soulevé gentiment autour de moi le problème ; la réponse fut d’une légèreté qui frisait le ridicule : «Pourquoi évoquer la mauvaise restauration et le suivi du patrimoine ? Ce ne sont finalement que des pierres.» Je finis cette parenthèse par ce beau proverbe qui résume bien le manque de prise de conscience et la décrépitude dans laquelle se trouve le patrimoine en Algérie : «Si le pire n’est jamais sûr, le meilleur l’est encore moins.»

Les habitations traditionnelles des montagnes étaient conçues avec une architecture locale très simple, plus ou moins adaptée au contexte d’un environnement montagneux hostile, avec en prime la difficulté de maîtriser les dangers imprévus et les contraintes climatiques souvent dévastatrices. Les hivers sont froids et parfois accompagnés de tempêtes très violentes et les étés secs et très chauds. Le paysan berbère réussit pourtant à aménager l’intérieur de son habitation, composée essentiellement d’une seule grande pièce et partagée avec les animaux, un équilibre qui apporta une harmonie de vivre et de bien-être ; une fraîcheur lors des périodes chaudes et une douce chaleur aux périodes froides. Le paysan berbère sécurisait l’extérieur de sa maison en creusant sur tout le pourtour de cette dernière pour dévier les eaux contre les inondations des tempêtes accompagnées par des averses des fortes pluies diluviennes, abondantes et dont les écoulements emportaient tout sur leur passage.

L’image de mon grand-père, vêtu de son burnous légendaire dont la kelmouna sur la tête se fermait sur son chèche, assis sur un rocher, la canne à la main et surveillant son maigre troupeau de vaches, est encore vivante. Il disait souvent : «Il faut donner à l’eau le loisir de passer par là, pour décider de ce que l’homme ne sait pas faire.»

Il exprima par là que l’eau aide à nous apporter une meilleure vie, bien qu’il soit difficile de décider à sa place. Le paysan berbère, en conformité avec les humeurs fantasques de la nature, avait construit son habitation sur cette simple vision issue du vécu des siens. Il mettait déjà en pratique, sans en faire une philosophie, le principe suivant : «On ne commande à la nature qu’en lui obéissant.» En hommage à ces paysans berbères, je vais tenter de décrire leur œuvre : l’habitation traditionnelle du Berbère de Kabail-El-Hadara.

Abdelaziz Boucherit

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Comment (2)

    Laetizia
    23 janvier 2017 - 20 h 43 min

    comme vous je suis effarée de
    comme vous je suis effarée de voir l’état de dégradation de nos vestiges berbères, numido romains et coloniaux. l’inconscience, l’inculture et l’incurie des responsables me rend littéralement malade, à cause de ces gens l’Algérie entière se meurt ! j’espère de tout cœur que votre écrit sur la nécessité vitale de préserver ce magnifique village méditerranéen de montagne trouvera une oreille attentive auprès des autorités concernées si il en existe, ou de monsieur le président de la république s’il le faut, car l’heure est grave !




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    Khafoura
    23 janvier 2017 - 8 h 07 min

    Une belle photo…mieux qu’un
    Une belle photo…mieux qu’un long discourt!?




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