Une contribution de Ferid Racim Chikhi – Il est des questions qui traversent les décennies, des questions qui ne relèvent pas seulement du droit ou des institutions, mais du pacte profond qui lie un Etat à ses citoyens. La liberté d’expression en fait partie. Elle est «l’un des fondements essentiels de toute société qui aspire à l’Etat de droit». Mais elle n’est jamais absolue. Chaque nation trace des limites, des «lignes rouges», censées protéger l’ordre public, les institutions, la sécurité collective.
La véritable question n’est donc pas de savoir si une ligne rouge doit exister. La question est de savoir comment elle est définie, qui la trace, et surtout si les citoyens peuvent clairement la reconnaître. Car une liberté dont les contours sont flous cesse d’être une liberté : elle devient une zone d’incertitude, un espace où la parole hésite, où la confiance s’effrite.
Une histoire politique marquée par la tension entre unité et pluralité
Pour comprendre cette ligne rouge dans le contexte algérien, il faut revenir à l’histoire politique du pays. Avant 1954, il existait plusieurs partis ; depuis l’indépendance, la relation entre l’Etat et la société est traversée par une tension constante : d’un côté, une aspiration profonde à la participation citoyenne ; de l’autre, une tradition de centralisation héritée de la période révolutionnaire.
Au lendemain de 1962, l’Algérie se construit dans un contexte exceptionnel : l’Indépendance, la Guerre froide, l’urgence du développement. Les Non-Alignés, Le front de la résistance… Le FLN, porteur de la légitimité historique, devient le cadre politique central. Le parti unique n’est pas seulement une structure : c’est une vision du monde. La pluralité (même si au sein de ses instances les différents courants politiques d’avant novembre 1954 se sont reconstitués en sourdine au sein du FLN) y est perçue comme un risque de division, et la contradiction comme une menace pour l’unité nationale.
Cette période installe ce que l’on nomme communément la «pensée unique». Le débat existe, mais il est organisé autour des orientations définies par l’Etat. La question de la liberté d’expression dépasse alors le droit : elle devient une question de place accordée à la contradiction dans un système fondé sur l’unité idéologique. Seuls les militants débattaient librement mais selon un cadre de références bien défini et connu de toutes et de tous.
1976 : participation encadrée et promesse d’un débat national
Quand je repense à 1976, ce n’est pas seulement à un moment politique vers lequel je reviens, mais à une atmosphère, à une sensation presque physique. Le pays semblait vibrer autrement. Dans les rues, dans les ateliers, dans les salles de cours, dans les villages accrochés aux montagnes et sur les hauts plateaux, quelque chose circulait, une énergie que je n’avais jamais ressentie auparavant. On parlait de la Charte nationale, bien sûr, mais au‑delà du texte, c’était l’idée même de pouvoir dire quelque chose qui bouleversait les habitudes.
Je me souviens de ces réunions improvisées dans les entreprises, où les ouvriers prenaient la parole avec une gravité nouvelle. Je me souviens des discussions dans les quartiers, parfois tard le soir, où les voisins s’écoutaient avec une attention inhabituelle. Dans les coopératives agricoles, les anciens parlaient avec une émotion contenue, comme s’ils avaient attendu ce moment toute leur vie. Il y avait dans ces échanges une forme de dignité, une manière de se tenir, de peser ses mots, qui disait beaucoup de la soif de participation qui habitait les gens.
Pour moi, ce fut une période où le pays semblait se découvrir lui‑même. Nous avions grandi dans un système où la parole publique était étroitement surveillée (brigade politique), où les débats se déroulaient dans des cadres préétablis. Et soudain, cette brèche. Cette possibilité, même fragile, de dire ce que l’on pensait. Je me souviens de l’enthousiasme des plus jeunes, persuadés que quelque chose était en train de changer. Je me souviens aussi du regard plus prudent des anciens, qui savaient que les ouvertures, chez nous, avaient souvent une durée limitée. La récréation débute bien mais lorsque la cloche sonne, tout s’arrête.
Et en effet, la parenthèse s’est refermée. Lentement, presque imperceptiblement, les réunions se sont raréfiées, les voix se sont tues, et le pays est revenu à son rythme habituel. Ce qui avait ressemblé à une promesse est devenu un souvenir. Un beau souvenir, mais un souvenir tout de même.
Avec le temps, ce moment a pris une autre dimension. Il est devenu une sorte de repère intérieur, un instant où j’ai compris à quel point la parole peut transformer un pays, même brièvement. Il m’a aussi appris la fragilité de ces instants, leur caractère éphémère.
Ce que je garde de 1976, ce n’est pas seulement l’histoire officielle, mais la sensation d’un pays qui, pour quelques semaines, a respiré autrement. Une émotion collective, un frémissement, une possibilité entrevue. Ce furent les discussions au sein de ce furent les organisations de masse du parti unique (UGTA, UNFA, UNPA, JFLN\UNJA, ONM…) des unions professionnelles (avocats, écrivains, journalistes…), des assemblées des travailleurs, des comités de volontariats de la RA. Et ce qui est ressenti, c’est peut‑être, au fond, une nostalgie de ce que nous aurions pu devenir si cette brèche était restée ouverte.
1988 : la rupture, le pluralisme et la blessure de la décennie noire
Septembre 88 façonne les prémices du changement majeur qui intervient un mois plus tard. Ainsi débute une période d’incertitudes et de risques. L’armée se retire du Comité central du parti unique et octobre 1988, ce qui constitue une rupture majeure. Les manifestations expriment une crise profonde du modèle politique établi depuis l’indépendance. Elles révèlent une demande sociale croissante de participation, de justice, de changement. C’était la période du ressourcement politique. La Constitution de 1989 reconnaît le pluralisme politique et met fin au parti unique. Pour la première fois, la diversité des opinions peut s’exprimer dans un cadre institutionnel.
Mais cette ouverture intervient dans un contexte difficile. La décennie noire bouleverse la société, fragilise l’Etat, installe durablement une équation complexe : comment garantir la sécurité nationale tout en préservant les libertés publiques ? La ligne rouge se déplace : elle n’est plus seulement idéologique, elle devient sécuritaire.
1996 : stabiliser l’Etat, encadrer le pluralisme
La Constitution de 1996 s’inscrit dans une logique de reconstruction institutionnelle. Elle maintient le pluralisme, mais l’inscrit dans un cadre fortement institutionnalisé. La priorité est de restaurer l’autorité de l’Etat et de garantir la sécurité. La tension entre protection de l’Etat et ouverture du débat public devient structurelle.
Cette tension n’est pas propre à l’Algérie. Mais elle y prend une forme particulière en raison du poids de la mémoire révolutionnaire et de la violence des années 1990. La ligne rouge devient un instrument de stabilité, mais aussi un espace où la société peine parfois à identifier clairement ce qui relève de la critique légitime ou de l’infraction.
Le Hirak : la réappropriation de l’espace public
Une quinzaine d’années plus tard et nous voici dans le Hirak (2019) qui s’inscrit dans cette histoire longue. Il ne surgit pas dans un vide politique : il est l’expression d’une société qui cherche à redéfinir sa place dans la relation avec l’Etat. Des millions de citoyens expriment pacifiquement leur volonté d’être associés à la vie publique, de demander plus de transparence, d’interroger le fonctionnement des institutions. Ce fut le moment où une reddition des comptes est exigée des gouvernants contre les contrevenants.
Le Hirak rappelle une évidence politique majeure : une société stable n’est pas une société sans contradictions, mais une société capable d’organiser le débat. Il réaffirme la centralité de la parole citoyenne dans la construction nationale. Il met en lumière le besoin d’un espace public où la critique est non seulement tolérée, mais reconnue comme une ressource politique.
La ligne rouge : entre protection et confiance
L’Etat a le devoir de protéger ses institutions, sa sécurité, ses citoyens. La liberté d’expression ne peut justifier la violence, la haine ou les atteintes aux droits fondamentaux. Mais lorsque la frontière entre critique politique et infraction pénale devient floue, un climat d’incertitude apparaît.
Pour ce qui me concerne, la véritable ligne rouge ne devrait pas être celle qui sépare l’Etat de ses citoyens. Elle devrait être celle qui distingue clairement la critique légitime des actes réellement répréhensibles. Pour moi, cette phrase résume l’enjeu politique majeur : la ligne rouge doit être lisible, prévisible, fondée sur le droit, et non sur l’interprétation variable des circonstances laissée à un simple agent de l’Etat. Elle doit être un cadre de confiance, non un instrument de dissuasion.
Michel Foucault nous rappelle que le pouvoir s’exerce aussi par les normes qui orientent les comportements. Habermas nous enseigne qu’une société démocratique se définit par sa capacité à organiser la discussion. Ces deux perspectives convergent : la ligne rouge n’est pas seulement juridique, elle est politique. Elle dépend de la confiance entre l’Etat et les citoyens.
Reconstruire la confiance
L’histoire algérienne montre que la liberté d’expression est au cœur du pacte national. De la pensée unique de l’après-indépendance en passant à la Charte nationale jusqu’à l’ouverture de 1988, de la décennie noire au Hirak, la question de la parole citoyenne traverse les décennies. La ligne rouge doit être repensée non comme une frontière entre l’Etat et la société, mais comme une distinction claire entre la critique légitime et les actes réellement répréhensibles.
Clarifier cette frontière, renforcer la prévisibilité du droit, garantir l’indépendance de la justice : ces éléments ne diminuent pas l’autorité de l’Etat. Ils constituent au contraire les conditions de sa légitimité durable.
La confiance n’est pas un slogan. Elle est, comme l’écrivait Paul Ricœur, «le crédit accordé à la parole de l’autre». C’est ce crédit qu’il faut reconstruire. C’est cette confiance qu’il faut consolider. Et c’est autour de cette confiance que peut se dessiner une ligne rouge véritablement démocratique.
F. R. C.
Conjoncture




Vous posez la question : « Qui définit les lignes rouges, qui les trace et surtout qui les applique ? »
À cela, je vous répondrais que l’État algérien a, depuis longtemps, défini ses grandes lignes rouges. Mais je crois qu’il faut ajouter quelque chose à votre réflexion : le citoyen lui-même a également intériorisé ses propres lignes rouges. Elles ne sont pas nécessairement écrites dans un texte de loi. Elles sont constituées par la mémoire collective, l’histoire, la famille, la dignité, la sécurité et parfois par des événements qui ont profondément marqué la société.
C’est précisément pour cette raison que je comprends et même que je partage votre choix de ne pas développer davantage la question de 1992. Vous touchez là à une véritable ligne rouge de notre histoire.
Car 1992 ne peut pas être abordé uniquement comme une question institutionnelle ou comme un simple désaccord sur l’arrêt d’un processus électoral. Cette période a produit des conséquences qui ont marqué des générations et des familles. Elle touche à quelque chose que le citoyen a lui-même fini par intérioriser : la nécessité de préserver l’État et la société lorsqu’ils se trouvent confrontés à ce qui est perçu comme une menace existentielle.
C’est justement parce que cette question peut être instrumentalisée que je comprends votre prudence. À force de transformer 1992 en argument politique permanent, on finit parfois par réécrire l’histoire à partir des intérêts du présent, en oubliant les hommes, les familles et la société qui ont subi les conséquences de cette période.
Et c’est là que votre réflexion sur les lignes rouges rejoint la mienne.
Il existe des lignes rouges définies par l’État, mais il existe aussi des lignes rouges intériorisées par le citoyen. Elles peuvent concerner la sécurité du pays, mais aussi la sécurité de sa famille, sa dignité, sa mémoire et son droit à ne pas être condamné ou suspecté ad perpetuum pour des événements auxquels il n’a pas nécessairement participé.
La ligne rouge ne protège donc pas seulement l’État contre le citoyen. Elle doit également protéger le citoyen, sa famille et la société contre l’arbitraire, contre l’instrumentalisation permanente de l’histoire et contre ceux qui pourraient utiliser une position de pouvoir pour transformer une ligne rouge nationale en instrument de pouvoir personnel.
C’est ici que je situerais les « pharaons régionaux » ou les barons dont je parlais : le danger commence lorsque celui qui est chargé de faire respecter la ligne rouge finit par se l’approprier et par l’utiliser selon son propre rapport de force.
La véritable question devient alors non seulement : « Qui définit la ligne rouge ? », mais aussi : « Qui est chargé de l’appliquer, qui contrôle celui qui l’applique et qui protège le citoyen lorsque l’interprétation de cette ligne dépasse ce que l’État avait réellement voulu protéger ? »
À mes yeux, c’est aussi cela, reconstruire la confiance entre l’État et la société.
« La véritable question devient alors non seulement : « Qui définit la ligne rouge ? », mais aussi : « Qui est chargé de l’appliquer, qui contrôle celui qui l’applique et qui protège le citoyen lorsque l’interprétation de cette ligne dépasse ce que l’État avait réellement voulu protéger ? » » vous interrogez vous !
Je pense que, dans une société de classes aux intérêts contradictoires, ou opposés pour faire moins pédant, ce sont :
1- les couches dominantes qui définissent la ligne rouge de telle sorte à ce que les couches dominées soient réduites à servir ou, du moins, à ne pas remettre en cause, les intérêts bien compris de ceux qui les asservissent et exploitent.
2- les appareils de répression au service des couches dominantes qui sont chargés de l’appliquer (jusqu’à l’utilisation ………….. de la « matraque », entre autres) pour protéger les intérêts bien compris des couches dominantes.
3- les appareils idéologiques (école et médias, notamment) qui formatent les individus lambda de telle sorte à ce qu’ils croient qu’ils vivent dans le …………… meilleur des mondes.
Moralité de l’histoire : il n’y en a aucune, à part que si nous acceptons l’hypothèse que nous ne vivons pas dans un monde des Bisounours, alors, il nous faut admettre que la reconstruction de « la confiance entre l’État et la société » exige que, dans le cas algérien, les couches biberonnées à la rente et shootées à la religion se complaisent dans leur état végétatif et l’inscrivent dans la normalité.
Wa el fahem yefhem.
Très bon commentaire!
« L’État, la société et les lignes rouges : un crédit à reconstruire et une confiance à consolider » titre F. R. C..
L’Histoire nous indique que, dans une société capitaliste, l’État est, malgré l’apparente démocratie, aux mains de la classe capitaliste, la société est « enveloppée » par l’idéologie bourgeoise qui justifie l’ordre existant et les lignes rouges sont déterminées par ……………….. la classe capitaliste qui peut, si les circonstances l’exigent, renier ses propres valeurs (la démocratie, la liberté de penser et la tolérance, etc.) pour imposer un ordre autoritaire.
Par contre, dans une société où la rente est le rapport social dominant, l’État est un instrument aux mains des couches rentières (les couches qui contrôlent la distribution de la rente), la société se réduit à un ensemble de tubes digestifs ambulants attendant tout d’autrui doublés de zombies décérébrés attendant la mort alors qu’ils n’ont pas encore vécu (d’où le foisonnement de muphtis autoproclamés) et les lignes rouges sont fixées par les couches rentières de telle sorte à éviter la métamorphose des tubes digestifs ambulants doublés de zombies décérébrés en citoyens conscients de leurs droits et de leur devoir.
Moralité de l’histoire: il n’y en a aucune, à part que » Clarifier cette frontière, renforcer la prévisibilité du droit, garantir l’indépendance de la justice … » siéent à une formation sociale où la bourgeoisie est la classe dominante et où le travail est le rapport social dominant et ne convient guère à une société dominée par des couches rentières et où la rente est le rapport social dominant.
En termes crus, la plaquage de schémas anhistoriques sur une réalité concrète ne peut guère remplacer l’analyse concrète d’une situation concrète si nous voulons que notre appréhension de la réalité débouche sur une action concrète.
Wa le fahem yefhem.
(…)
En quelques mots et brievement
Votre texte présente une grille de lecture marxiste/rentière très forte, mais il ne démontre pas, à lui seul, que la société décrite fonctionne effectivement de cette manière. C’est précisément là qu’on peut discuter ou contester votre analyse. Bon ! Lassions la liberté se faufiler dans le labyrinthe de l’incompréhension par l’autre.
« Grille de lecture marxiste », je comprends.
« Grille de lecture rentière », pas compris.
Bien entendu, mon texte « ne démontre pas, à lui seul, que la société décrite fonctionne effectivement de cette manière », mais il essaie d’atteindre ce que je considère comme étant l’essence de la problématique.
En termes savants, mon texte s’intègre dans le « concret de pensée » qui, par construction, est une abstraction par rapport au « pseudo concret »(ou concret réel) à partir duquel il est construit.
Ceci étant souligné, nous sommes ici pour débattre et nous éclairer mutuellement et merci à AP de nous offrir cet espace.
Wa el fahem yefhem
La lecture selon la bourgeoisie rentière offre une grille de décryptage selon l,avenement des nouveaux riches et de ce que nous avions qualifié en 1976 de bourgeoisie comprador … des inividus sans éducation, sans culture, sans savoir faire qui est sortie du nméant mais à l’ombre des anciens riches et autre nantis de lÉpoque coloniale… cad que n’importe qui peut s’enrichir pourvu qu’il ait du soutien ou offre son nom pour en faire un prête nom de quelqu’un de puissant. Cela existe encore plus de nos jours même si le Hirak a sévi contre quelques-uns, il ne les a pas tous anéantis…
« ……..La ligne rouge doit être repensée non comme une frontière entre l’Etat et la société, mais comme une distinction claire entre la critique légitime et les actes réellement répréhensibles…….. »
CQFD ……