Interview – L’ex-ambassadeur tunisien Samir Abdellah : «La Tunisie est condamnée à engager la guerre totale contre le terrorisme»

Les Tunisiens reprochent au pouvoir son attitude timorée face au terrorisme. D. R.

L’avocat et ancien ambassadeur tunisien Samir Abdellah estime que malgré une stabilité sécuritaire relative et grâce aux efforts et à la vigilance des forces de police et de l’armée tunisiennes, le terrorisme a trouvé le temps pour s’implanter et se métastaser en Tunisie. Interview.

Algeriepatriotique : Une grande polémique s’est installée depuis l’annonce faite sur le retour des terroristes en Tunisie. Quelles dispositions l’Etat tunisien compte-t-il prendre pour y faire face ?

Maître Samir Abdellah : Oui, notre pays s’est permis le luxe d’une polémique de trop. Et je pense que la Tunisie est le seul pays au monde où ce fléau dévastateur et destructeur, le terrorisme, est sujet d’un «débat». Il faut rappeler que notre pays a subi trois attentats terroristes majeurs : contre le Musée du Bardo, à Tunis, contre un hôtel à Sousse et contre un bus de la garde présidentielle en plein cœur de Tunis. Au total, une centaine de nos soldats et policiers ont péri, en plus des civils et des dizaines de touristes.

Le timing de cette polémique n’est pas fortuit. Il survient après la défaite des groupes terroristes et des pays qui les soutiennent en Syrie et en Irak et la bataille décisive d’Alep couronnée par une défaite cuisante de Daech. Les autorités ont argué au départ que les terroristes qui seront de retour ne peuvent être arrêtés et incarcérés tous pour «insuffisance de places dans nos prisons, déjà bondées».

Rached Ghannouchi, le chef du parti islamiste Ennahdha, qui partage le pouvoir avec le parti présidentiel, Nidaa Tounes, est monté d’un cran dans cette polémique en appelant au pardon (tawba), puis en jouant sur un proverbe populaire : «La viande avariée revient à ses propriétaires.» C’est suite à un vrai soulèvement de l’opinion publique que les pouvoirs publics ont «réajusté» leurs positions pour affirmer que les terroristes qui reviennent seront arrêtés et jugés, conformément à la loi antiterroriste.

Les autorités soutiennent que la Constitution garantit le droit au retour des terroristes et s’oppose à la déchéance de leur nationalité tunisienne. L’article 25 de la Constitution tunisienne dispose en effet : «Aucun citoyen ne peut être déchu de la nationalité tunisienne, ni être exilé ou extradé, ni empêché de revenir dans son pays.» Bien que le principe du «droit au retour» est clairement affirmé dans la Loi fondamentale, une grande partie de l’opinion s’interroge : peut-on considérer des terroristes qui ont trahi leur pays, qui ont fait allégeance à Daech et à son drapeau noir, qui ont égorgé et tué des «citoyens», une notion républicaine qui implique des droits et des devoirs vis-à-vis de la patrie ?

Le président Béji Caïd Essebsi a levé un tabou lors de ses vœux pour le Nouvel An : «Pourquoi pas la déchéance de la nationalité des terroristes ? Il faut engager le débat et, s’il le faut, amender la Constitution en ce sens.»

L’Etat peut-il leur refuser le droit de retourner chez eux, juridiquement parlant ? Que préconise la loi tunisienne dans pareil cas ?

Comme nous l’avons précisé précédemment, les autorités tiennent à l’application de la Constitution. Une Constitution, faut-il le rappeler, a été conçue par l’ex-ANC (Assemblée nationale constituante) dominée par le parti islamiste Ennahdha et ses alliés : le CPR de l’ex-président Moncef Marzouki et Ettakattol de l’ex-président de l’ANC, Mustapha Ben Jaafar. En plus, notre pays est signataire d’accords internationaux qui garantissent ce «droit au retour» des terroristes.

Mais je pense que ce «juridisme» est un faux débat. Le problème est éminemment politique. Les terroristes, contrairement à ce qu’on peut imaginer, ne vont pas se présenter dans nos ports ou aéroports munis de passeports, comme des «touristes» ou des Tunisiens qui rentrent de «séjours de vacances» ! Le ministre de l’Intérieur reconnaît que 800 d’entre eux sont déjà revenus. Comment ? Aucune explication officielle. Mais ce qui est certain, c’est que ces terroristes rentrent par petits groupes, clandestinement, à travers notamment nos frontières avec la Libye, un pays de non-Etat et de non-droit.

Ensuite, et malgré une stabilité sécuritaire relative, grâce aux efforts et à la vigilance de nos forces de police et de l’armée nationales, le terrorisme a trouvé le temps pour s’implanter et se métastaser. La découverte récente de plusieurs caches d’armes et de cellules dormantes un peu partout dans le pays en est la preuve. L’attentat récent de Berlin, dont l’auteur est tunisien, a eu l’effet d’un vrai séisme en Tunisie, un pays jadis havre de paix et de stabilité, qui offre soudainement au monde le pays «vivier du terrorisme», pour reprendre la une fâcheuse du journal français Le Figaro.

C’est pour dire et affirmer que notre pays est condamné à engager la guerre totale contre ce fléau et mobiliser toutes les énergies et moyens pour le combattre, et ce, en appliquant la loi d’une manière ferme et non équivoque à l’encontre de ces criminels. Nous disposons d’une loi antiterroriste qui sanctionne la «simple» adhésion à une organisation terroriste à l’étranger et punit sévèrement les crimes commis par des Tunisiens à l’étranger. Cette loi doit être ni plus ni moins appliquée.

S’il n’y a pas de preuves de leur implication dans les actes terroristes perpétrés en Syrie, en Libye et en Irak, l’Etat tunisien pourra-t-il les traduire en justice ? Sinon, qu’arrivera-t-il dans ce cas ?

C’est la vraie question qui doit être posée. D’ailleurs, nous avons des précédents en la matière : des terroristes ont été arrêtés puis, une fois traduits devant le juge d’instruction, ont été relâchés pour «insuffisance de preuves». Certains parmi ces «relâchés» ont commis par la suite des crimes terroristes ! C’est tout le problème de la preuve.

Oui, dans un Etat qui se veut de droit, la présomption d’innocence est de règle. La culpabilité dépend des «pièces» du dossier. Je pense que l’application de la loi antiterroriste ne doit pas servir d’alibi pour voir par la suite des terroristes relâchés dans la nature, sous l’argument de «dossier vide». Les autorités ont l’obligation de constituer les dossiers, d’apporter des preuves solides, et ce, par le biais du renseignement et de la coopération étroite avec les services étrangers.

En tant qu’avocat, vous avez eu une position sans équivoque concernant la question des terroristes revenus des territoires en conflit, celle de les traduire devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, j’ai été le premier à soulever la compétence du Tribunal pénal international (TPI) pour statuer sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis en Syrie, en Irak et en Libye. Le TPI a démontré son efficacité pour le cas du génocide dans l’ex-Yougoslavie et au Rwanda. La Tunisie est signataire du traité international ayant donné naissance au TPI. Les traités internationaux ont la suprématie sur la Constitution, et l’Etat tunisien est en mesure de saisir cette juridiction internationale. Comme cette dernière dispose d’une «auto-saisine» vu la gravité et l’atrocité sans précédent dans l’histoire récente de l’humanité des crimes commis par Daech.

Cette option a l’avantage de neutraliser cet épineux dossier des clivages politiques et idéologiques internes. En plus, le TPI dispose de moyens logistiques d’investigation sans commune mesure avec ceux des tribunaux locaux.

La société civile tunisienne s’est rassemblée le 24 décembre pour dire non au retour de ces terroristes. Une autre manifestation est prévue le 8 janvier. Quels échos a-t-elle eu cette démarche ? Pensez-vous que cette société civile, connue pour sa force de mobilisation, arrivera-t-elle à peser de son poids dans cette question ?

C’est une chance pour notre pays d’avoir une société civile vigilante, active et dynamique. Il faut dire aussi que des partis politiques représentés au Parlement commencent à réagir. La position ferme de la centrale syndicale, l’UGTT, a aussi pesé de tout son poids. La rue bouge à travers des manifestations citoyennes, relayées par les réseaux sociaux, Facebook en particulier.

Le message véhiculé par ces mouvements est bien passé au plus haut niveau, à tel point que le chef du gouvernement, Youssef Chahed, s’est prononcé publiquement contre le retour des terroristes. L’opinion publique a montré qu’elle joue pleinement son rôle de contrepouvoir.

Des intellectuels tunisiens accusent leur Etat de rapatrier les terroristes via des vols spéciaux, en catimini, et sans que le peuple n’en sache rien. Est-ce vrai ?

Oui, c’est notre paradoxe ! Les rumeurs foisonnent de partout malgré un paysage médiatique libre et pluriel !

Pour faire face à ces rumeurs, les autorités doivent jouer le jeu de la transparence. Elles ont démenti les rumeurs au sujet de ces «vols spéciaux». Mais elles savent qu’elles sont tenues par une obligation de résultat : garantir la sécurité des biens et des personnes et appliquer correctement la loi.

Ces terroristes rentrent chez eux sans être inquiétés. Ont-ils reçu des garanties que la loi antiterroriste ne sera pas appliquée contre eux ?

Non, ces terroristes savent bien qu’ils n’auront pas la «paix» en Tunisie. La société civile, les médias et l’opinion publique sont aux aguets.

D’aucuns estiment que c’est l’Algérie qui est visée par le retour de ces terroristes qui rentrent chez eux et que la Tunisie n’est, en fait, qu’un «pays de transit». Qu’en pensez-vous ?

Certainement, il y a des agendas étrangers qui veulent faire de notre pays un «pont» pour atteindre l’Algérie sœur. Mais ces agendas se trompent entièrement d’adresse et de cible. L’Algérie pour les Tunisiens est une ligne rouge à ne pas franchir. La sécurité de la Tunisie et de l’Algérie est une. Et j’ai la conviction que cette approche fait le consensus en Tunisie.

D’ailleurs, l’Algérie contribue efficacement dans notre stratégie antiterroriste, et nous devons profiter de l’expérience de nos frères algériens qui ont triomphé du terrorisme après une décennie sanguinaire et meurtrière. En Tunisie, on a fait le parallèle entre le retour de «nos» terroristes et le retour des «Afghans» en Algérie et qui ont déclenché le drame algérien durant les années 1990.

Comment décririez-vous la situation en Tunisie dans les mois à venir avec un tel potentiel de terroristes actifs sur son sol et l’impuissance flagrante de l’Etat tunisien à donner des réponses claires et fermes à ce sujet ?

Non, il ne faut pas tomber dans l’alarmisme, les Tunisiens résistent malgré tout et demeurent vigilants. Nous entamons une nouvelle année et nous restons attachés à l’espoir. 2017 est l’année de tous les défis, notamment sociaux et économiques. Ce sont nos défis majeurs avec l’aggravation de tous les indicateurs économiques : chômage, inflation, endettement extérieur, chute du dinar, érosion du pouvoir d’achat, pauvreté, déséquilibre régional.

Le pays sombre déjà dans ces problèmes vitaux auxquels il faut apporter des réponses. Il n’a pas besoin de rajouter celui des terroristes de retour qui ont déjà administré des coups durs à notre tourisme et aux investissements. Les Tunisiens rêvent du décollage de leur pays. C’est d’ailleurs le mot-clé prononcé par président Béji Caïd Essebsi lors de ses vœux à la nation à l’occasion du Nouvel An.

Les Tunisiens ont cessé de rêver durant les six dernières années. Mais personne ni aucune force ne peut les priver de leur droit au rêve : retrouver ce beau pays, la Tunisie, où il fait bon vivre, le pays de la reine Didon, d’Hannibal et de Bourguiba.

Interview réalisée par Mohamed El-Ghazi

Comment (7)

    nation
    4 janvier 2017 - 13 h 43 min

    la seule carte qui peut
    la seule carte qui peut sauver la Tunisie du terrorisme arabo-wahabiste saoudien c’est le retour à L’identité berbère .. comme d’ailleurs tous les oays du Maghreb .. sans ça ces pays vont tourner en rond éternellement ..un jour le journaliste francais Jean Lacouture a demandé au président Bouguiba qui était son modèle historique … Bourguiba a répondu : JUGHURTHA … ( Voir sur le livre de Jean Lacouture : 4 hommes et leurs peuples Editions Fayard ) … les maghrebins doivent méditer cette sagesse bourguibienne …Encore une autre




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    PITOYABLE !
    4 janvier 2017 - 5 h 27 min

    Ô que c’est pitoyable, ce
    Ô que c’est pitoyable, ce monde « arabe », accessoirement, inutilement même, « musulman », tombé dans La Connerie, par Le Farniente de ses neurones, (Bizarrerie de l’histoire humaine), et de ses dictateurs JOUISSEURS, quelle perte de temps, quelle étape sordide qui n’aurait pas existé SI cette Tunisie, Cette Libye, Cette Syrie, tout ça, avaient su juste VIVRE, car il y a absence de « SAVOIR/VIVRE »… SAVOIR vivre/savoir/VIVRE.. Être conscient juste de Dieu, de la trame de l’interdépendance, sans mépris de quelque créature que ce soit. Honte d’appartenir à cette aire d’incapables, de malveillants, de cupides, d’êtres bestialisés, finalement TOUS terroristes entre eux, contre eux, stériles, ridicules, perdus !




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    Raouf
    3 janvier 2017 - 22 h 02 min

    C’est la moindre des choses
    C’est la moindre des choses que vous puissiez faire. engager une guerre totale contre le terrorisme comme nous l’avons fait et gagnée. par contre vous, avec le nombre impressionnant de terroriste que vous avez encouragé a partir en Syrie vous allez perdre cette guerre.la guerre est avant tout idéologique pas militaire, le clan d’ENNAHDA comme tous les islamistes ne peuvent conduire que dans les ABÎMES. Bien fait en tous les cas,vous avez voulus êtres plus royaliste que le roi.




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    Moncef Redha
    3 janvier 2017 - 20 h 25 min

    La Tunisie ne peut rien faire
    La Tunisie ne peut rien faire contre le terrorisme, ‘Le loup est déjà dans la bergerie »………..




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      anonyme
      3 janvier 2017 - 22 h 26 min

      ne jamais être défaitiste
      ne jamais être défaitiste face aux assassins !




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      Logique
      3 janvier 2017 - 22 h 29 min

      Alors qu’ils installent des
      Alors qu’ils installent des pièges à loups !




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      Anonymous
      4 janvier 2017 - 9 h 41 min

      Il y a 2 bergeries:celle de
      Il y a 2 bergeries:celle de Carthage(Siege du President BCE) et celle de Mont plaisir (Centrale d Ennahdha et Ghannouchi).Il y a quand meme la societe civile assez dynamique qui finira par les mettre a nus et devoiler tout ce qui se trame derriere les rideaux de Carthage et de Montplaisir.Les tenants du pouvoir depuis la « Revolution » en Tunisie ont facilite et encourage le depart de milliers de jeunes Tunisiens vers le jihad en Syrie et en Turquie.Ils sont aujourd hui entre 8000 et 10.000 jihadistes terroristes principalement eparpilles entre la Syrie,l Irak,la Lybie et l Afghanistan.Leurs entrainements et leur endoctrinement sont assures par des services speciaux etrangers,le financement est principalement Saoudo/Qatari.Le pouvoir actuel en Tunisie est tres soumi aux directives des Saoudiens et des Qataris,ce qui veut dire que notre patrie doit etre tres vigilente.car elle demeure une cible previligiee de ceux qui ont cree DAECH et organise tous ces massacres.En Tunisie il y a la loi antiterroriste qui doit etre appliquee,leur nouvelle constitution a ete imposee par Ghannouchi et Ennahdha a ce quelle comporte de barrieres en faveur des terroristes.Le peuple Tunisie reste tres attache aux principes fraternels de respect et de sincerite vis a vis du peuple Algerien,la minorite qui s est saisi du pouvoir grace aux accords secrets de Paris entre Caied Essebsi et GHannouchi pioche dans des trous puants.




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