Les ouvriers égyptiens après le «coup d’Etat» militaire

Il y a deux ans – dès l’éclatement d’une nouvelle flambée de révolte au Caire en colère et dans l’Égypte tout entière – nous avions souligné que si ces soulèvements spontanés (celui de 2011 n’étant que le suivant d’une série de précédents que la presse occidentale avait masqués), si ces révoltes continuaient d’être dirigées par des grévistes spontanéistes, désorganisés – des anarchistes – des adolescents blogueurs amateurs, par l’ambassade américaine au Caire, par des escadrons de l’armée égyptienne et de la police secrète de Moubarak, alors cette immense énergie ouvrière et populaire allait être gaspillée en pure perte et ne mènerait nullement à une révolution quelconque, mais bien plutôt à un changement de la garde – l’armée de Moubarak continuant la dictature de Moubarak, mais sans Moubarak. La suite des événements sanglants, place Tahrir notamment, nous donna totalement raison. L’armée des capitalistes compradores égyptiens – au service empressé de l’impérialisme américain et occidental – sacrifia son général bien aimé (Moubarak), dans une vaine tentative de calmer la rue égyptienne, soutenue en cela par le secrétariat d’État américain (Hillary Clinton) qui expliqua à la «communauté internationale» que le peuple égyptien voulait la «démocratie» (entendre de sa bouche qu’il souhaitait élire lui-même son dictateur). Cette sainte-alliance militaro-impérialiste, fortement soutenue par la «gauche» contemplative et par les sociaux-démocrates électoralistes, hurla sa joie sans limite lorsque les militaires des milliardaires égyptiens annoncèrent qu’ils accordaient le droit de vote et qu’ils organiseraient des élections bidon à l’américaine (arrangées – truquées – soudoyées par l’argent de l’ambassade US au Caire).
De la révolte à la révolution égyptienne
Et voilà l’avortement de la «plus grande révolution de tous les temps». Pour comprendre ce retournement, il faut analyser le déploiement de la lutte de classe de l’instance économique vers l’instance idéologique et politique à travers le soulèvement de la classe ouvrière égyptienne entre 2005 et 2013. La lutte de classe des ouvriers égyptiens n’a pas commencé en 2011 ou en 2012 comme on tente de le laisser croire. A partir de 2012, cette lutte s’est enlisée dans le marécage des combats intercapitalistes entre la faction Moubarak et post-Moubarak, alliée à l’armée soutenue par les Etats-Unis et l’Europe occidentale, et les factions que faute de mieux nous identifierons comme «islamistes», elles-mêmes affrétées par le Qatar ou par le royaume wahhabite saoudien ainsi que par les étatsuniens. La petite bourgeoisie égyptienne, soutenue par les médias sociaux et par les ONG de proximité, est accourue dans la mêlée apporter sa complicité. Ce sont ces gens (ces bobos) qui répandirent le tumulte à propos d’un duel religieux archaïque entre les Frères musulmans, les djihadistes-islamistes et les salafistes momifiés, affrontant les sous-fifres «socialistes», laïcs, révolutionnaires de salon et de balcon, qui se termina par le coup d’État qui imposa le larbin de l’armée puisque le peuple ne se résignait pas à élire l’homme de paille désigné, ce Al-Baradai, Nobel de la pax americana. C’est la petite bourgeoisie (bobo) qui, à travers ses organisations politiques soutenues par les grands médias à la solde, s’acquitta de la mission de dévoyer le mouvement ouvrier et le mouvement populaire afin de leur confisquer la direction de la lutte de classe, de la révolte qui ainsi ne devint jamais une révolution (un changement radical de système économique et politique). Cette guerre de classe à finir s’était d’abord développée sur le front économique par des grèves contre la dépréciation des salaires et contre les congédiements, par des manifestations contre les hausses de prix et la dégradation des conditions de vie et de travail, et par des occupations contre la dégradation des services publics, le chômage, la faim et la pénurie d’eau et de logements. Puis, peu à peu, la lutte s’est dirigée sur le front politique par la remise en cause du pouvoir bourgeois nationaliste et compradore sur l’appareil d’État aliéné. C’est ici que la bourgeoisie est intervenue le plus violemment et le plus efficacement proposant le mot d’ordre «Moubarak dégage ! Qu’un autre larbin s’engage !», transformant idéologiquement et politiquement un soulèvement qui menaçait de renverser toute la superstructure étatique pourrie en une simple revendication pour obtenir des élections bidon afin que les citoyens électeurs sans danger choisissent leur tyran par tirage universel parmi quelques représentants triés sur le volet et encadrés par l’armée des milliardaires égyptiens nationalistes et compradores dévoyés. C’est la secrétaire d’État des Etats-Unis, au nom de la classe capitaliste internationaliste, qui donna le coup d’envoi au limogeage de Moubarak et à son remplacement via des élections bidon où, elle n’avait aucun doute, les entreprises américaines organisatrices professionnelles d’élections bidon parviendraient à orienter le vote de la populace vers l’un ou l’autre des candidats mis en place. L’armée pharaonique égyptienne entérina cette manœuvre et mit tout en œuvre pour en faire son chef-d’œuvre électoraliste. C’est alors que les phalanges petites-bourgeoises des fronts de gauche pluriels et multicolores, rouge écarlate se sont mises en marche par leur agitation dans l’instance idéologique et politique (médias sociaux, télévision, journaux, assemblées, manifestations, occupations, agitation électorale) afin de détourner le soulèvement ouvrier vers le marigot des pools électoraux. Tout fut mis en œuvre pour qu’en aucun temps la conscience «en soi» de la classe et sa lutte spontanée sur le front économique ne débouche sur une prise de conscience de classe «pour soi» et ne s’engage vers une insurrection pour la conquête de tout le pouvoir d’État par la classe ouvrière. Une fois l’affaire bien engagée en direction des élections bourgeoises, où seuls sont déterminants le contrôle de l’appareil de gouvernance, la machine de propagande et les prébendes de la haute finance, la classe ouvrière par ailleurs démunie dans tout ce bourbier redevint spectatrice de son destin politique, idéologique et économique. Vous vous rappelez de cette tournure des événements quand vous aborderez le traitement de l’agression en Syrie sous les djihadistes exfiltrés de Libye et de Turquie par la volonté des États-Unis.
Le plan de la classe bourgeoise concernant l’Égypte
Le plan militaro-étatsunien était simple. Les meilleurs organisateurs d’élection bidon (des firmes américaines de renom) se déployèrent sur l’Égypte tout entière et menèrent tambour battant, à force d’argent, une campagne débridée en faveur de quelques candidats affidés. Leur ex-agent égyptien, des services secrets de l’Agence internationale de l’énergie Atomique (AIEA), maître El-Baradai, faisait partie de ce lot éclectique. Cependant, ces «faiseurs» d’élection ne savaient pas comment ce peuple imprévisible allait voter. Les Egyptiens boudèrent cette mascarade électorale, déçus d’avoir été floués dans leurs réclamations pour du pain, de l’eau, des prix raisonnables, du travail, des salaires acceptables, des logements salubres et abordables et des services municipaux – les véritables revendications économiques de cette révolte du «Printemps arabe». Comme il était facile de le prévoir, les magouilles de l’armée de métier, de la section nationaliste comme de la section compradore de la grande bourgeoisie égyptienne et du secrétariat d’Etat américain ont échoué et aucun de leurs candidats favoris ne perça le mur d’indifférence que le peuple égyptien opposa à ces figurants surfaits. Les étatsuniens firent contre mauvaise fortune bon cœur et complotèrent avec les nouveaux maîtres du Majlis al-chaab.
Les pseudo-analystes des affaires arabes ont beaucoup de peine à comprendre que les étatsuniens, les impérialistes européens, les Saoudiens et les Qataris puissent placer leurs œufs dans plusieurs paniers afin de s’assurer la mainmise sur la clique qui décrochera la palme politique et qu’ils puissent même changer leur fusil d’épaule en cours de route s’ils perçoivent que l’astuce a fait long feu. C’est exactement ce qui est survenu avec les Frères musulmans qui ne pouvant rien livrer de ce qu’ils avaient présenté aux ouvriers ont été répudiés… et l’armée a dû recommander une deuxième ronde d’escroquerie comme le démontre ce témoignage égyptien.
Tensions au sein de l’Alliance occidentale
Dans tout l’Égypte, la participation aux élections bidon fut modeste – une large portion des ouvriers égyptiens ayant compris qu’on les avait floués de leur révolte et qu’ils n’avaient rien obtenu contre le sang versé par leurs camarades sur les barricades. Grâce à l’argent de l’Arabie Saoudite et du Qatar, les islamistes de tout poil, demeurés sur la touche pendant le Printemps d’Égypte, recueillirent les fruits de leur résilience dans l’opposition officielle au Parlement du Caire. Prenez note que l’élection législative a donné 75% d’appuis électoraux aux divers partis et factions islamistes, bien davantage que les 45 % des Frères musulmans. L’armée (plus de 30% du PIB national, complètement hors de portée du peuple et des ouvriers), la grande bourgeoisie pharaonique (sections nationaliste et section compradore) et le secrétariat d’Etat étatsunien ne pouvaient que s’incliner et attendre, tapis dans l’antichambre, une nouvelle chance de reprendre l’initiative après cette première liquidation de la «révolution» dont héritèrent les Frères musulmans, ces représentants de l’autre faction de la bourgeoisie égyptienne soumise et dépravée. Ici, une explication s’impose. Les altermondialistes, les gauchistes, les pseudo-socialistes, les thuriféraires experts et les «has been» universitaires ainsi que divers spécialistes patentés, tout ce qui grouille et grenouille à la gauche de l’échiquier politique vous diront que l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis et les capitales européennes sont tous les bâtards de l’impérialisme étasunien et que les chiens qui aboient ne mordent pas la main qui les nourrit. C’est une erreur. Le capitalisme monopoliste ne signifie nullement la disparition de la concurrence entre pays complices, mais, au contraire, l’exacerbation de la concurrence contre, bien entendu, l’alliance ennemie (le Brics), mais également au sein même de l’Alliance atlantique (Otan) – portée à son niveau suprême – acharnée – impérialiste. Ainsi, même si l’Arabie Saoudite et le Qatar font partie du camp atlantique, dirigé par les Etats-Unis d’Amérique, cela n’empêche pas ces pays de promouvoir leurs ambitions à travers les salafistes et les wahhabites dans cette région soumise aux agressions, jusqu’au point de s’opposer au maître du chenil. D’autant plus que le parrain américain est sur son déclin et que ce vieil impérialisme éventé ne parvient plus à imposer son autorité sur la horde incontrôlée et surexcitée de voir leur emprise s’effilocher au Proche-Orient menacé. Très peu de supposés experts et analystes occidentaux l’ont souligné, mais la guerre successorale est enclenchée dans le camp occidental et le vieux parrain-requin américain édenté a de la difficulté à conserver le contrôle sur la famille, la meute et ses affidés.
En Égypte, pendant cette gabegie
Le Frère Morsi s’installa donc au pouvoir au nom de sa confrérie et de sa section de la bourgeoisie du pays. Pendant ce temps, le Sphinx n’était pas endormi. Il attendait circonspect – impassible – inamovible – sa revanche de prétendant au trône. Ce qui devait arriver arriva. L’armée ne fut pas fâchée d’alimenter le brasier des affamés urbains et des ouvriers désœuvrés, ou sous-payés, qui n’avaient rien gagné du sang versé dans les échauffourées. Ils revinrent tous place Tahrir réclamer du pain, de l’eau, des prix coupés, des emplois, des salaires décents, des logements et des services du gouvernement pour la reproduction de leur force de travail.
Les petits-bourgeois aiment à parler de la lutte pour la dignité, la justice sociale et la liberté. De quelle justice sociale, de quelle liberté et de quelle dignité recouvrée parle-t-on quand le père ne peut faire vivre sa famille et que le fils ne peut se marier faute de logement et d’emploi ? De quelle liberté parle-t-on quand la mère ne peut préparer le dîner faute d’eau dans le gourbi mal famé, et que l’enfant ne peut fréquenter l’école faute de souliers et de cartable ? De quelle justice sociale parle-t-on quand de toute façon, même diplômé, le jeunot sait que le caniveau sera son écot ? Tous les ouvriers et tous les employés égyptiens savent bien que le Coran ne se mange pas et qu’une mosquée ne nourrit pas. L’armée le sait aussi et elle maintient l’agitation, trop heureuse de pêcher en eau trouble. Ses hommes de main n’ont pas réussi à chaparder les premières présidentielles, mais ils comptent bien se reprendre à l’occasion d’une deuxième mascarade électorale des présidentiables. Pendant ce temps, ça bouge au Caire et ça saute à Alexandrie. La grogne populaire et ouvrière ne désempare pas et remonte à l’assaut du Parlement, du gouvernement, du président insignifiant, alors que l’armée, toujours omniprésente dans la vie politique, économique, juridique et militaire du pays, place ses pions, conserve le ministère de la Défense (de l’attaque subversive et anti-ouvrière devrait-on dire), et laisse les choses se dégrader, non sans apporter sa contribution à propos de «l’islamisme outrancier» de ce président de pacotille qui représente la faction opposée de la bourgeoisie égyptienne corrompue. Après moult échauffourées, en partie alimentées par l’armée, le 3 juillet 2013, l’état-major des armées arrête le président Morsi, s’empare du pouvoir suprême et transfère le commandement à un tyran d’opérette, le maréchal Sissi la casquette. Un nouveau coup d’Etat comme les puissances impérialistes nous ont habitués à en observer dans les pays néo-colonisés, cette fois au nom de la laïcité et de la démocratie bourgeoise bafouée ! Avant-hier, c’était pour cause de possession d’armes de destruction massive qui ne se trouvaient nullement à Bagdad, mais bien plutôt sur les rafiots étasuniens amarrés dans le Golfe. Avant-avant-hier, c’était pour stopper Al-Qaida, ce fils de Belzébuth enfanté par la CIA en Afghanistan. Avant-hier c’était pour rétablir la paix que la Libye a été dépecée et qu’elle n’en finit plus d’agoniser. Aujourd’hui, c’est pour punir Bachar Al-Assad d’avoir tué des djihadistes hystériques qu’il faut tuer le peuple syrien martyr. Demain, ce sera pour détruire un réacteur nucléaire de l’autre côté du Golfe du pétrole que l’Otan devra absolument fermer à la circulation du carburant (par ici les profits de l’énergie).
Une partie de la population égyptienne, trompée par les Frères musulmans et leur camp, s'est portée de bonne foi à la défense du président élu démocratiquement (selon les normes bourgeoises étriquées qui leur ont été imposées) et déchu illégalement par un coup d’Etat évident, tandis que les ouvriers et les travailleurs continuent de réclamer ce qu’ils ont toujours demandé. Peu leur chaut que ce soit Tantaoui – Morsi – Sissi – El-Baradai – ou un autre pion du sérail qui leur donne satisfaction, c’est leur survie en tant que classe qui est l’enjeu. Ils doivent cependant tous comprendre que ces polichinelles électoraux ne peuvent leur fournir la croissance économique et la justice distributrice des marchandises socialement produites ; la propriété privée des moyens de production et d’échanges et les rapports de production qu’elle sous-tend empêchent totalement l’un et l’autre. Seule la prise de pouvoir politique totale par la classe ouvrière à travers son Parti révolutionnaire ouvrier pourra donner la prospérité à ces ouvriers.
La go-gauche démocratique et laïque
A la remorque de l’armée et de sa faction d’opposition soi-disant démocratique – à condition que les élections bidon leur donnent raison – voilà la go-gauche sans principe, perdue, éperdue, regroupée derrière l’armée égyptienne qui a mitraillé les ouvriers hier et qui les assassinera demain, sitôt que leur pantin aura été porté au pouvoir et qu’il ne pourra pourvoir à aucune des revendications de ce peuple malandrin. Voici les plumitifs de la go-gauche acclamant sans honte l’armée en jacquerie. L’armée fasciste de Moubarak (sans Moubarak), qu’incidemment elle a libéré de prison… Pourquoi continuer à jouer les justiciers puisque le coup fourré n’a pas marché. «Autant libérer notre ex-généralissime Moubarak bien aimé», se sont écriés les généraux galonnés. Revoilà la go-gauche hurlant sa loyauté à la laïcité démocratique et aux phalanges fascistes de cette armée de meurtriers, et à leurs mercenaires pseudo-révolutionnaires, recrutés parmi les djihadistes, comme le font tous les capitalistes de cette contrée pour mener à bien la prise en main de l’appareil d’État. Tous auront compris que sitôt la faction des Frères musulmans et les commettants de Mohamed Morsi écrasée, les canons des fusils de l’armée, des services secrets, de la police et des mercenaires importés-exfiltrés seront tournés contre la rue – les ouvriers – les travailleurs – le peuple affamé, découragé, trompé, qu’aucun chef d’État égyptien, élu ou pas, ne pourra jamais satisfaire. La crise économique mondiale étant hors de leur portée, ces gouvernants ne songent nullement à renverser radicalement le capitalisme pour construire le socialisme. Je vous envie, ouvriers d’Alexandrie sel de la Terre. Nous serons tous unis, prolétaires, l’an prochain à Alexandrie et au Caire, puis suivront la Syrie, l’Algérie…
Robert Bibeau
 

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