Les NGO et NGI dans le nouvel échiquier géopolitique

Jean-Pierre-Raffarin
Jean-Pierre-Raffarin. D. R.

Par Arslan Chikhaoui (*) – Plusieurs personnalités de renom qui ont consacré une bonne partie de leur vie active à la politique se retirent progressivement pour rejoindre le monde des acteurs non gouvernementaux. Le dernier en date est l’ex-Premier ministre et parlementaire français, Jean-Pierre Raffarin, qui a annoncé le 27 juin 2017 qu’il quitte le champ politique, sous couvert de la transition générationnelle, pour créer une ONG destinée à la résolution des conflits dans le monde. Il n’y a rien de surprenant à cette décision, pour ne pas dire prévisible. Jean-Pierre Raffarin ne fait que suivre l’exemple de ses pères, Bill Clinton, Madeleine Albright, Jimmy Carter, Henri Kissinger, pour ne citer que quelques-uns d’entre eux.

En effet, de nouveaux acteurs entrent graduellement dans la scène des relations internationales ; ils sont principalement non étatiques. Ils influent, orientent et font la décision à l’échelle mondiale. Quelle que soit leur dénomination, NGO (Non-Government Organization), NGI (Non-Government Individual), think tank, entreprises, ce sont tout simplement de puissants réseaux d’influence dits de la société civile bien structurés et interconnectés. Ils tracent les contours de la cartographie du monde de demain avec ses certitudes et incertitudes.

La fin de la guerre froide matérialisée par la chute du mur de Berlin a laissé place à une tectonique des plaques dont les répercussions n’ont pas encore atteint leur paroxysme. Un Moyen-Orient, voire un monde arabo-musulman en pleine ébullition (tensions, crises, conflits), des puissances émergentes en Asie, le retranchement de l’Eurasie, les divisions transatlantiques et les mouvements et actions séparatistes figurent parmi les problèmes récemment apparus. C’est vraisemblablement la magnitude et la vitesse du changement induit par un monde en mutation qui constitueront les traits dominants de l’après-l’an 2025.

Le paysage mondial en 2025 se structurera incontestablement avec ses certitudes relatives et ses incertitudes sous l’influence pressante des acteurs non étatiques. Selon divers rapports de ces mêmes acteurs, les éléments de certitudes et d’incertitudes se résument comme suit :

  • Les certitudes relatives

– Globalisation irréversible pour un monde probablement moins occidentalisé.

– Un pouvoir grandissant des acteurs non étatiques.

– Un nombre croissant d’entreprises de taille mondiale facilite la propagation des nouvelles technologies.

– La montée de certains pays asiatiques et l’avènement de nouveaux poids moyens de l’économie.

– Des populations vieillissantes au sein de puissances établies.

– L’islam politique demeure une force puissante.

– Capacités accrues des armes de destruction massive (CBRN) de certains acteurs.

– Un arc d’instabilité qui englobe le Moyen-Orient, l’Asie et l’Afrique.

– Des questions environnementales et éthiques mises encore plus en avant.

– Faible probabilité de voir un conflit entre puissances majeures dégénérer en guerre globale.

  • Les incertitudes majeures

– La globalisation aura-t-elle la capacité de tirer les économies en retard de développement ?

– La volonté et la faculté d’adaptation des Etats et des institutions internationales aux acteurs non étatiques.

– Les pays asiatiques pourront-ils imposer de nouvelles règles du jeu ?

– L’écart entre nantis et laissés-pour-compte risque-t-il de se creuser un peu plus ?

– La gestion et la maîtrise des crises financières récurrentes.

– La portée du défi de la connectivité pour les gouvernements.

– La montée de la Chine et de l’Inde se fera-t-elle en douceur ?

– L’UE deviendra-t-elle une puissance ?

– L’instabilité politique dans les pays producteurs de matières premières ; la perturbation des approvisionnements.

– L’impact des courants religieux sur l’unité des Etats et leur conflictualité potentielle ; la montée de l’idéologie djihadiste.

– Les puissances nucléaires seront-elles moins ou plus nombreuses ?

– La faculté des terroristes à acquérir des armes CBRN.

– Les événements accélérateurs conduisant au renversement de certains régimes.

– La faculté de gérer les situations explosives et la compétition face aux ressources naturelles.

– La capacité des nouvelles technologies à résoudre des dilemmes éthiques.

La globalisation des échanges a créé une interaction croissante entre politique et économie. Les stratégies d’influence se développeront en parallèle. A mon sens, l’Etat-nation continuera d’être la cellule dominante de l’ordre mondiale. Le cas du Brexit nous le fait rappeler ! Cependant, la globalisation, la diffusion des technologies de l’information et le jeu d’influence des nouveaux acteurs non étatiques soumettront les gouvernements à de nouvelles tensions denses. Une connectivite en développement exponentiel s’accompagnera d’une prolifération de communautés virtuelles d’intérêts, de nature à compliquer l’aptitude des Etats à gouverner. Internet, en particulier, va orienter la création de mouvements encore plus globalisés qui pourraient émerger comme une force puissante sur la nouvelle scène internationale.

Comme le propre d’une stratégie planétaire, c’est de reposer sur un arsenal diversifié de moyens ; aux grands réseaux d’influence (B’naï Brith, Réseaux Rhodes, Council on Foreign Relations, Conférence de Biderberg, World Economic Forum, Trilatérale, Aipac, etc.) on doit ajouter celui des think tanks (London School of Economics, Institut italien des affaires étrangères, UCLA for Middle-East Development, Aspen Institute, Irex, Institut atlantique, Pilgrim’s Society, European Rond table of Industrialists, PCP, FMWG, WMDFZ, ACWG, etc.), des entreprises industrielles et commerciales de renommée mondiale, des banques, des cabinets de conseils et d’audit qui pénètrent les entreprises lors de leurs interventions, des organisations à but éthique (Transparency International, Trace, etc.), des organisations humanitaires et de défense des droits de l’Homme (Human Rights Watch, MSF, etc). Tous ces groupes sont organisés en clubs fermés et opèrent en réseaux interconnectés, même si leurs activités sont d’apparence cloisonnées. Les organisations caritatives et les sectes religieuses, quant à elles, agissent en «cheval de Troie».

Les NGO et/ou NGI, leviers d’influence, sont à l’origine de la diplomatie non officielle qui parfois complète ou se substitue à la diplomatie institutionnelle traditionnelle. C’est ce qui explique aisément le redéploiement notamment de personnalités politiques. De plus en plus, les gouvernants politiques utilisent ce type de diplomatie impliquant les acteurs dits de la société civile et des leaders d’opinion (Key Opinion Person – KOP), pour mener leurs actions de politique étrangère et d’influence. Dans ce cadre, on distingue, par exemple, depuis peu l’émergence de la diplomatie économique (Trade Diplomacy) et de la diplomatie scientifique (Science Diplomacy).

L’ordre international est en transition, subissant de profonds changements. A aucun moment depuis la formation du système de l’alliance occidentale, en 1949, la nature et la forme des systèmes de l’alliance à l’échelle internationale n’ont connu de mutations comparables à celle des récentes décennies. En conséquence, le monde de 2025 différera de façon notable du monde de 2001 (année symbole). Tous les rapports et études faites ici et là par les acteurs non étatiques permettent d’affirmer que le rôle des Etats-Unis d’Amérique représenterait une variable importante dans la forme que revêtira le monde futur.

En 2025, incontestablement, sous l’influence de ces acteurs non étatiques, la cartographie géopolitique du monde sera différente. Les groupes géographiques traditionnels perdront progressivement de leurs poids dans les relations internationales. Depuis la chute du mur de Berlin, tout comme la division Est/Ouest, la ligne de partage traditionnelle Nord-Sud risque de ne plus être un concept très représentatif pour le futur monde. Le concept Eurasie destiné à supplanter l’ancienne Union soviétique et l’unité de l’Ouest ont également perdu de leur pertinence. Ce sera dû notamment à la montée en puissance attendue de la Chine et de l’Inde. D’autres divisions au-delà du champ économique risquent de modeler la vision du monde. Pour beaucoup de sociétés, les scissions entre groupes religieux et au sein même de ces groupes pourraient tracer des frontières aussi marquantes que les frontières nationales.

Toutefois, le concept actuel qui risque de conserver sa pertinence est l’arc d’instabilité ancré en Asie du Sud-Est où l’on assiste à la montée d’un islamisme radical et du terrorisme et qui se prolonge vers l’Asie Centrale. Cet arc inclut plusieurs pays d’Afrique et du Moyen-Orient.

La globalisation aura remplacé, principalement, l’ancienne ligne de partage qui traversait l’Occident industrialisé, l’Est communiste, les pays non alignés, en voie de développement, ou le tiers-monde. Sous l’influence des acteurs non étatiques, nous assisterons à de nouveaux alignements regroupant ces pays, ou même des parties de pays. En revanche, d’autres nations, pour des raisons économiques, politiques ou sociales, ne réussiront certainement pas cette intégration.

En résumé, la recomposition du nouveau monde est en mouvement depuis le début des années 1990 sous l’influence, voire l’impulsion de nombreux acteurs non étatiques interconnectés. Il sera de plus en plus dessiné et gouverné par ces acteurs dits de la société civile. Ce sont bien des gouvernements invisibles qui s’institutionnalisent progressivement. Par voie de conséquence, nous assistons à une érosion de la souveraineté nationale et de l’indépendance de la décision.

Le défi majeur de cette recomposition géopolitique du monde de 2025 réside dans les modes de gouvernance à mettre en place et notre capacité d’adaptation rapide !

A. C.

(*) Membre du Conseil consultatif et d’experts du WEF (Forum de Davos) et du Forum Defense & Security de Londres. Il est Alumni du NDU-NESA Center for Strategic Studies

Commentaires

    Taratata
    28 juin 2017 - 20 h 30 min

    En prenant connaissance que du premier paragraphe, là j’ai tout de suite compris à qui j’avais à faire. C’est un homme d’influence, il suit sa voie, identique à ces individus mentionnés afin de remodeler la planète selon leur vision. Cela ne m’étonne pas un seul instant. Il a été sur tous les fronts politiques. On peut dire que c’est un bon démarcheur puisqu’il dure.




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