Ebranlée par le Hirak populaire : l’Algérie à la croisée des chemins (II)

pays l’état-major de l'armée
Le Mouvement populaire est loin d'avoir dit son dernier mot. PPAFency

Par Mesloub Khider – Les incessants et comminatoires appels au dialogue bombardés par l’état-major de l’armée et certains clans politiques inféodés au régime ont été l’expression de la profonde inquiétude et frayeur du régime devant la persistance de la crise politique, susceptible de déboucher à court terme sur une conjoncture périlleuse, entraînant les prolétaires algériens, écœurés des sempiternelles parades pacifiques, à s’engager dans un affrontement de classe massif contre les clans capitalistes et leur Etat. C’est pour éviter cette issue révolutionnaire prolétarienne que les organisations petites bourgeoises et réformistes se sont massivement mobilisées, depuis le déclenchement du Hirak, pour offrir leurs bons et loyaux services en vue d’assurer une transition démocratique, seul moyen de sauver le système ; autrement dit, le capitalisme national. Les agitations des multiples organisations œuvrant pour une «alternative démocratique» (sic), portées par la Ligue des droits de l’Homme, les néostaliniens du MDS, l’UCP (centristes), le RCD (démocrates), le FFS (parti nationaliste kabyle), les syndicats «autonomes», les trotskystes du PT et du PST, des économistes, des avocats, des associations féministes, s’inscrivent dans cette perspective de sauvetage du capitalisme national algérien en crise. Au vrai, ces différents groupuscules politiques, dépourvus de toute représentativité, militent exclusivement pour la réforme du système dans le cadre du maintien du capitalisme d’Etat, avec comme objectif unique l’instauration d’un illusoire «Etat de droit démocratique» (comme si il peut exister au sein de la dictature capitaliste un Etat démocratique – tout Etat est par essence despotique), et l’institutionnalisation de la «souveraineté du peuple» (aucune souveraineté du peuple n’est possible au sein d’une société divisée en classes antagonistes, société dominée par la classe possédante). Illustration de la nature foncièrement bourgeoise de toutes ces instances : excepté la revendication de l’élection présidentielle, aucune autre revendication sociale et économique n’est inscrite dans leurs doléances politiciennes et leur plateforme réformiste. L’amélioration des conditions de vie et de travail des prolétaires algériens n’a jamais été consignée dans le programme de ces organisations bourgeoises. Preuve s’il en est que ces politiciens recyclés aspirent uniquement à briguer quelques sinécures parlementaires ou gouvernementales, et à convoiter les multiples juteuses prébendes étatiques. Cette engeance politicienne ne vaut pas mieux que les actuels tenants du pouvoir. Une fois hissée au pouvoir, elle perpétuera le même système d’exploitation, d’oppression, d’aliénation, de misère généralisée, d’indigence culturelle et intellectuelle, d’obscurantisme islamique. Ces élites bourgeoises méprisent souverainement le prolétariat algérien, considéré comme de la chair à patron, de la chair à manifester et, au besoin, de la chair à canon. C’est la raison pour laquelle elles se sont félicitées de l’unité du mouvement populiste, gage de leur emprise sur le mouvement Hirak. Adversaires acharnées de la lutte de classe prolétarienne (à l’instar des pleutres politiciens algériens légalistes et messalistes au temps du soulèvement anticolonialiste en 1954, tous opposés à la lutte radicale contre la France), redoutant les débordements politiques populaires, craignant les explosions sociales, ces élites bourgeoises ont sans cesse applaudi le pacifisme des manifestants qu’elles ont encensé, sous les acclamations approbatrices de l’armée, comme un «signe de la maturité politique de la population algérienne», mais en vrai un signe de l’asservissement du prolétariat algérien, ligoté par le réformisme bourgeois, sclérosé par la léthargie combative. En résumé, la prétendue «transition démocratique» tant réclamée par ces élites bourgeoises constitue la meilleure défense du capitalisme national algérien, l’antidote réformiste contre la lutte révolutionnaire du prolétariat algérien sur son terrain de classe, en vue de son émancipation sociale.

A l’évidence, l’appel à l’élection d’une Assemblée constituante lancé par l’ensemble des partis démocrates bourgeois, y compris par les partis et organisations de l’extrême-gauche, constitue un dérivatif efficace à l’affrontement de classes, un moyen de stérilisation des luttes prolétariennes, un instrument de dévoiement idéologique commode. Une chose est sûre : pendant que les partis groupusculaires bourgeois défilaient pacifiquement pour réclamer une transition démocratique – passage de la dictature réelle à la dictature formelle –, les chefs militaires s’activaient et travaillaient efficacement à la concentration de tous les pouvoirs de l’Exécutif et de tous les moyens de coercition de l’appareil d’Etat pour le bénéfice des capitalistes, toujours installés au pouvoir. Rien n’échappait à leur emprise, à leur contrôle : la police et la justice ont été totalement assujetties à leur pouvoir de commandement. Ces deux institutions «civiles» obéissent sans rechigner à l’appareil militaire, répriment et condamnent sans relâche les manifestants, les opposants, en vertu des pouvoirs sécuritaire et judiciaire exceptionnels conférés discrétionnairement par l’état-major.

Aujourd’hui, depuis la cooptation caporalisée de l’apparatchik Tebounne au palais d’El-Mouradia, tous les partis stipendiés tentent, vainement, de récupérer le Mouvement de révolte du 22 février, pour négocier en position de force avec le pouvoir et obtenir quelques concessions et strapontins, avec comme dessein la liquidation du Hirak, l’invitation du peuple algérien à troquer sa lutte contre la nouvelle «démocratie» militarisée, à participer à la légitimation du nouveau processus politique dicté et dominé par les casernes. Or, cette manière de faire de la politique est devenue obsolète aux yeux du prolétariat. Le peuple algérien s’est déjà amplement prononcé contre ce «système FLN» mafieux par référendum populaire, organisé hebdomadairement dans les rues du pays, par le boycott massif des élections du 12 décembre.

Une chose est sûre : après plusieurs mois de manifestations, la voie de la rue est obstruée par l’absence de perspective politique émancipatrice, faiblesse qui est le reflet de l’immaturité des conditions objectives et subjectives de la révolution prolétarienne. De là s’expliquent la cacophonie revendicative de la rue, la dissonance éloquente politique, le silence assourdissant sur les revendications sociales et économiques du prolétariat, l’incursion parasitaire de la question identitaire berbériste. A l’évidence, le Hirak ne propose aucune alternative, encore moins une société alternative.

A la vérité, objectivement, après 10 mois de manifestations, il faut se rendre à l’évidence : comme nous l’avons souligné plus haut, il ne s’agit ni d’une Révolution, ni d’une Evolution, mais d’une Involution. Plus précisément, d’une révolte joyeuse, contestation rieuse, rébellion bon enfant sur fond de processions carnavalesques hebdomadaires, d’ambiance de kermesse, et de protestations incantatoires. En dépit de sa longévité exceptionnelle, le Mouvement n’a jamais menacé l’ordre existant. C’est même un paradoxe qu’un mouvement d’une telle ampleur, drainant des millions de protestataires chaque semaine, n’ait pas débauché sur une radicalisation de la lutte, notamment par l’édification d’Assemblées générales, de comités d’usine ou de quartier. Le constat est implacable : le Hirak n’a obtenu aucune transformation politique, encore moins une amélioration sociale ou économique. Les mêmes oligarques trônent toujours au pouvoir. La même crise économique plus férocement dévore le corps social algérien déjà anémique.

L’Algérien était réputé pour sa célèbre occupation improductive : le hitisme (de «hit» qui signifie «mur», en arabe ; le murisme : l’adossement au mur, tenir les murs en bas des immeubles). Aujourd’hui, il a inventé le shariïsme (du mot arabe rue : شارع), occupation permanente de la rue, nouveau sport national, illustration de l’immaturité politique, de la pusillanimité combative. Conséquences de plusieurs décennies de dépolitisation, d’islamisme, de dictature.

Or, pour impulser une authentique dynamique révolutionnaire, le Mouvement algérien de révolte se doit d’expérimenter de nouvelles formes de lutte, d’innovantes structures organisationnelles politiques et sociales horizontales. En effet, il semble primordial d’œuvrer à l’élaboration de nouvelles perspectives politiques, définitivement émancipatrices pour s’extraire de la «damnation» de l’éternel retour du même cycle de la «normalité» capitaliste, fondée sur la misère et la dictature, de réaménagement de la société de classe, après chaque soulèvement avorté pour cause d’absence de projet de transformation politique radical.

Aujourd’hui, certes, l’aspiration populaire à la transformation de la société algérienne s’exprime chaque jour avec plus d’acuité dans le mouvement de masse en révolte, mais de manière malhabile et inexpérimentée. Sans organisation, ni structuration. Sans projet politique, ni perspective d’émancipation sociale.

Une chose est sûre : le prolétariat algérien ne doit pas lutter abstraitement contre le système, mais avec un projet concret de transformation sociale. Encore moins contre l’armée, qui peut devenir son allié au cours de la révolution à mener, car c’est la seule institution moderne, structurée, apte à apporter sa logistique pour édifier une nouvelle société humaine, surtout la seule instance capable d’assurer la pérennité des institutions publiques et la sécurité du pays dans cette période de déstabilisation régionale, opérée par les puissances impérialistes, une fois que cette armée aura été réformée.

Le peuple (le prolétariat) algérien, soulevé contre le régime capitaliste (même s’il ne le sait pas encore, comme dans de nombreux pays) depuis le 22 février, doit prendre concrètement son destin en main, s’organiser réellement en dehors des instances politiques parasitaires inféodées au système FLN, et des récentes structures politiques bourgeoises, érigées à la ferveur du Hirak, aujourd’hui dévoyées et compromises, animées uniquement par la pérennisation du système. Dans cette phase de crise économique systémique du capitalisme, vouée à s’aggraver, avec comme perspective une dégradation généralisée des conditions sociales, le prolétariat algérien doit préparer sa riposte pour défendre ses besoins fondamentaux. Pour ce se faire, il doit se structurer afin d’autonomiser sa lutte en vue d’instaurer son propre pouvoir démocratique dirigé par ses intègres représentants, au moyen d’une démocratie directe horizontale, dans le cadre d’une société égalitaire débarrassée de la propriété, du profit, de la marchandise, de l’argent. En un mot : il faut instaurer une économie produisant pour la satisfaction des besoins sociaux et la reproduction de l’espèce humaine et non pour le profit et la reproduction du capital.

Faute de quoi, dans cinquante ans, cent ans, on sera au même point…

M. K.

Fin

Commentaires

    Elephant Man
    1 janvier 2020 - 18 h 27 min

    Ce qui rejoint Mr Kaddour Naïmi, nécessité d’une organisation avec des représentants authentiques non ceux issus d’une opposition de façade et surtout pro libéral et capitaliste ni ceux issus d’officines étrangères (dont les opposants pour la plupart font partie).
    « Le prolétariat Algérien doit lutter avec un projet concret de transformation sociale. Encore moins contre l’armée… apte à apporter sa logistique pour édifier une nouvelle société humaine …dans cette période de déstabilisation régionale imposée par les puissances impérialistes ».
    Effectivement, le capitalisme est mortifère.
    Pour reprendre encore une fois @Baara septembre 01/09/19 : « L’économie mondiale se serait effondrée depuis longtemps s’il n’y avait pas eu le poids de l’économie chinoise qui démontre la fausseté des dogmes libéraux. Car en Chine, l’État garde le contrôle macroéconomique de l’économie et son noyau reste le secteur public qui garantit l’équilibre du tout. Ce n’est certes pas une économie totalement socialisée mais c’est une économie dynamique de organisée qui a su sortir de la pauvreté 800 millions de personnes et s’apprête à tirer les 400 millions de pauvres restants au cours des 2 prochains quinquennaux. Cette évolution n’aurait pas été par ailleurs possible si la Chine n’avait pas préparé le « marché socialiste » par des investissements étatiques de base planifiés centralement au cours des années 1949-1978. Dans les pays qui ont suivi la logique « d’ouverture » totale et de « marché libre et non faussé » on a, au mieux, dans les pays impérialistes, stagnation, ou au pire, régression sociale de masse…….
    Au point où l’Union européenne, par exemple, a été obligé récemment de demander à ses États membres d’intégrer dans le calcul de leur PIB le commerce illégal des drogues afin de camoufler la dégradation réelle de la situation. L’Algérie, qui a la différence des autres pays arabes (Syrie mise à part), n’a pas encore totalement ouvert ses « marchés » a donc un atout majeur à jouer pour éviter de tomber dans la dépendance morbide, la désindustrialisation et l’émiettement social qui caractérise les pays voisins ».
    Toujours @Baara 16/08/19 : « les taux de développement élevés de Cuba et la Chine prouvent qu’une économie en partie étatisée, un plan macroéconomique d’État et un fort secteur public se développe beaucoup mieux que les économies néolibérales en crise finale d’aujourd’hui. L’Occident est aujourd’hui en pleine phase de régression et il ne sert plus à rien de prendre ces sociétés comme modèle ».

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