Contribution de Lama El-Horr(*) – L’UE aux prises avec des destins contraires
Une contribution de Lama El-Horr(*) – Triomphe de fortune du rêve atlantiste de ce début du XXIe siècle, voici ébranlée l’architecture de sécurité en Europe. Les effets, prévisibles, s’enchaînent en cascade : bannissement de la paix sous la houlette de l’OTAN, une frénésie guerrière rivalisant avec une dette exponentielle, les crises énergétique, inflationniste et sociale causées par le boomerang des sanctions anti-Moscou et, bien sûr, les lendemains qui déchantent promis au Vieux Continent par Washington. Dans ce contexte, l’heure de l’introspection a peut-être sonné pour le leadership européen et, avec elle, la corvée de rendre compte des contradictions, des ruses et des mensonges dans lesquels les dirigeants se sont successivement enferrés, agissant comme s’ils ne seraient jamais contraints de payer la facture de leurs décisions à leurs populations excédées.
Sauver l’Ukraine : un altruisme de façade
Depuis l’année 2014, qui fut témoin de l’éviction du président Viktor Ianoukovytch par un coup d’Etat confectionné outre-Atlantique et exécuté via les relais des Occidentaux au sein de l’opposition ukrainienne, les dirigeants européens n’ont cessé de marteler que le salut de l’Ukraine passerait par l’intégration de l’UE, voire de l’OTAN, seule voie possible pour se dégager des crocs d’une Russie prédatrice. Insinuant de fait que, contrairement aux autres puissances mondiales (à l’exclusion, bien sûr, de la Chine), la Russie n’a pas légitimité à assurer sa sécurité aux confins de son territoire. Insinuant aussi que les intentions des Européens, porte-voix de la Maison-Blanche, étaient totalement désintéressées. Insinuant enfin que, pour le jeune Etat slave en proie, depuis sa création, à des fractures structurelles, exacerbées par les ingérences occidentales de 2005 (Révolution orange) et de 2014 (guerre du Donbass), l’entrée dans l’Union européenne serait un privilège indiscutable qui lui assurerait survie et prospérité. Une antienne qui a fait long feu.
D’abord, au-delà même de la question ukrainienne, qui peut croire un instant que les dirigeants de l’UE soient amnésiques au point d’occulter l’absence de consensus qui règne au sein même des Etats membres quant à la volonté de leurs populations de faire (toujours) partie de l’UE ? Le mépris du rejet du Traité constitutionnel européen par les Français et les Hollandais laissera une tache indélébile dans l’histoire de la démocratie européenne : l’UE serait-elle à ce point attrayante que l’on ne puisse y entrer que sous la contrainte ? Et dans le cas même où l’intégration de l’Ukraine serait souhaitable, l’effondrement économique et industriel qui menace les pays de l’UE écarterait d’un geste ce contresens économique. Cela dit, à ce stade du conflit, force est de constater que l’Ukraine, avec ses millions de réfugiés, a déjà amplement intégré l’UE, en court-circuitant la bureaucratie de Bruxelles.
En réalité, en affichant cet altruisme de façade, l’UE donnait son feu vert à Washington dans sa confrontation géopolitique indirecte – quoique de plus en plus frontale – avec Moscou.
Contrairement à ce que les représentants de Bruxelles prétendent depuis des mois, ceux-ci s’attendaient bel et bien à l’éclatement d’une guerre OTAN-Russie par Ukraine interposée, une guerre qu’ils ont contribué à planifier, à provoquer, et qu’ils attisent aujourd’hui à chaque occasion. De l’aveu même des deux ex-dirigeants européens qui étaient parties à l’accord, Angela Merkel pour l’Allemagne et François Hollande pour la France, les désormais tristement célèbres Accords de Minsk étaient, non pas un traité de paix, mais une déclaration de guerre puisqu’ils visaient à permettre à l’Ukraine de renforcer son arsenal militaire pour une future confrontation avec la Russie. La guerre qui couvait depuis 2014 n’était donc pas celle de la Russie contre l’Ukraine, mais bien celle de Washington et son instrument de domination, l’OTAN, contre la Fédération de Russie. Autant dire que dans cette marche atlantiste à la guerre sur un terrain, une fois de plus lointain, l’Europe a manqué l’occasion de s’affirmer comme un acteur crédible sur la scène européenne et internationale face aux visées hégémoniques de Washington.
L’Europe est tiraillée entre l’Ancien et le Nouveau Monde
Une chose est sûre, l’Europe est aujourd’hui aux prises avec des destins contraires : d’un côté, le maintien d’un ordre unilatéral défendu bec et ongles par son représentant états-unien et, de l’autre, l’émergence d’un ordre multipolaire ouvertement soutenu par les pays émergents et en développement, dont la Russie et la Chine sont devenues le porte-drapeau, et dont l’Europe s’est manifestement exclue. Les dirigeants de l’Europe actuelle se sont laissé intimider par l’autoritarisme de la Maison-Blanche, au point de se laisser frapper tous azimuts, voire poignarder au cœur, puisque les sanctions irrationnelles imposées à la Russie, conjuguées à l’abandon du gazoduc Nord Stream 2, sont en fait une automutilation qui va jusqu’à menacer l’industrie allemande. A cela s’ajoute la récente loi américaine sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act), paquet législatif protectionniste dont l’objet est d’écarter les concurrents – sous-entendu : européens – en matière d’innovation et de technologie dans les domaines automobile et climatique. La diplomatie euro-atlantiste vindicative et agressive à l’égard de Pékin aura achevé de discréditer l’Europe, en l’isolant au passage.
Il semblerait, par conséquent, qu’en emboîtant le pas à Washington, les principaux dirigeants européens aient sciemment fait le choix de l’élimination de l’Europe comme adversaire géopolitique potentiel des Etats-Unis. Il n’est point besoin d’être un politicien aguerri pour pressentir les effets, sur le court, le moyen et le long terme des choix effectués.
Il incombe aux populations européennes de le comprendre. Cette guerre sur le sol européen dont les chefs d’Etat se sont rendu complices aura pour effet de les inféoder à un empire en déclin, de les appauvrir et les priver de sécurité, en créant des conflits sans fin chez et tout autour d’eux. Les représentants de l’UE et leurs relais médiatiques devront changer d’antienne, mais d’abord, et surtout, de maître à penser, s’ils comptent s’adapter, plutôt tard que jamais, aux changements de notre époque. Pour le moment, aux yeux du monde, l’Europe est une région à la merci des vents atlantistes, sans la moindre prise sur le nouveau monde qui se dessine, acculée dans un bloc à la cohésion fragile, et dont la communion avec ses sujets ne cesse de diminuer comme peau de chagrin.
Pour ramener l’Europe à la raison, il faudra poser des questions simples. Qui serait à même, aujourd’hui, de recenser les desiderata de l’Union européenne ? De faire un état des lieux de ses déficiences, de ses perspectives en tant que bloc disparate, de ses atouts, et de sa vision de l’avenir – son avenir ? Car les contradictions et autres incohérences dont déborde ce bloc, dans ses déclarations comme dans ses actes, ont jeté une confusion rédhibitoire sur ses desseins géopolitiques. L’UE veut-elle la paix, qu’elle prétend prêcher, ou la guerre qu’elle ne cesse de pratiquer ? Veut-elle bâtir le projet, continuellement avorté au bénéfice de Washington, d’une Europe de la défense ou s’enliser dans une situation de dépendance sécuritaire vis-à-vis des Etats-Unis et de leur instrument de guerre, l’OTAN ? – en sachant que cette seconde option, anachronique, neutraliserait l’Europe en tant qu’acteur mondial crédible dans le monde multipolaire de demain. Cette Union européenne, qui n’en finit pas de se dégager de l’étreinte des peuples européens, et vice-versa, a-t-elle la moindre idée de la place qu’elle souhaite occuper dans la nouvelle architecture mondiale en gestation ? En un mot, ce bloc fissuré, dénué de vision stratégique et de plus en plus meurtri, survivra-t-il à ce premier quart du XXIe siècle
L. E.-H.
(*) Lama El-Horr est franco-libanaise, diplômée de London School of Economics and Political Science (LSE) et de l’université de Paris-Sorbonne, analyste politique, journaliste, conférencière, spécialiste des relations internationales – Chine, Europe, Moyen-Orient, Amérique latine.
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