Retour historique sur le mouvement des Gilets jaunes : les raisons d’un échec
Une contribution de Khider Mesloub – Surgi spontanément l’automne 2018, sur un terrain social léthargique, dans une France qui s’ennuyait, le mouvement des Gilets jaunes avait bouleversé assurément le paysage politique et radicalement troublé le climat social. En effet, si, avec l’élection de Macron, le panorama politique traditionnel gauche-droite avait été pulvérisé en vue d’introniser la prétendue révolution macronienne à l’Elysée, l’éruption du mouvement des Gilets jaunes avait, quant à lui, non seulement déjoué (et donc perturbé) les plans de la politique antisociale du gouvernement mais, surtout, corrélativement accentué le phénomène de putréfaction politique par la disqualification de tous les partis, y compris la nouvelle formation macronienne (LREM) censée s’implanter définitivement dans l’arène politique française.
En revanche, si, au départ, le mouvement des Gilets jaunes avait fait trembler sur ses bases le gouvernement par sa radicalité revendicative et sa combativité subversive, rapidement, il avait commencé à s’essouffler du fait de son fourvoiement sur des voies étriquées politiciennes, exprimées par ses revendications «citoyennes, écologistes, populistes et référendaires», notamment par le fameux Référendum d’initiative citoyenne (RIC).
La tare principale du mouvement des Gilets jaunes est son absence cruelle de programme politique cohérent. De là s’explique l’éclipse de la classe ouvrière des processions hebdomadaires. Sa feuille de route est jalonnée de revendications émiettées et décousues, improvisées tout au long de son parcours de lutte. Tracée dans le feu du combat par des femmes et des hommes novices en politique, dépourvus de toute formation politique prolétarienne et d’expérience militante ouvrière, orientée, par ailleurs, par une petite bourgeoisie déclassée, tenant le rôle de maître d’œuvre, cette feuille de route ne pouvait inexorablement mener le mouvement social que dans un cul-de-sac.
Le mouvement des Gilets jaunes n’aspirait nullement à emprunter la voie de la révolte sociale consciente, encore moins celle de la révolution. Indéniablement, comme nous l’enseigne l’histoire, les orientations émancipatrices ne sont jamais le moteur du soulèvement initial ; elles se dessinent au fur et à mesure du développement de la lutte, suivant le rapport de forces entre les différentes classes engagées dans le combat, selon la répression déclenchée par la réaction pour écraser le mouvement et en fonction de la maturation du contre-pouvoir populaire érigé contre le pouvoir.
Porté par une petite bourgeoisie enragée, précarisée et paupérisée, en phase de prolétarisation avancée, toujours arc-boutée à l’idéal de l’ancienne société fondée sur l’Etat-providence fétichisé, le mouvement des Gilets jaunes escomptait, naïvement et vainement, ressusciter ce capitalisme social éphémère qui lui assurait une existence privilégiée au sein de la «société démocratique française».
En fait, le mouvement des Gilets jaunes s’est battu pour l’instauration d’un pouvoir populaire mais érigé sur un capitalisme rénové, assurant une équitable redistribution des richesses, garantissant l’aplanissement des clivages sociaux et l’éradication des crises économiques. Un capitalisme moralisé, humanisé, reverdi, immaculé, qui plus est dirigé par des politiciens et des patrons intègres. En un mot : un capitalisme de rêve. Chimérique. Utopique. Impossible. Car le mode de production capitaliste n’est pas conçu pour ce projet de société idyllique.
A l’époque, l’enchantement provoqué par ce mouvement, notamment parmi de nombreux militants révolutionnaires, était motivé par son radicalisme subversif initial, objectivé par ses attaques frontales contre l’Etat des riches ; par son mode d’action et sa combativité insurrectionnelle opérés en dehors de l’encadrement des organisations politiques et syndicales de gauche comme de droite. Mais l’illusion aura été de courte durée. Car cette radicalité combative détruisait, certes, quelques symboles des riches, mais n’entendait aucunement anéantir le capitalisme.
A compter du printemps 2019, en dépit de l’échec patent du mouvement des Gilets jaunes, d’aucuns, dans un sursaut de survie, se sont échinés, après s’être vainement déchaînés à manifester les samedis, à pérenniser le mouvement. Et pour cause. Certains, notamment les célèbres meneurs, propulsés sur le devant de la scène par les médias bourgeois, habitués aux lumières des plateaux télé, appréhendaient avec désarroi leur relégation dans l’ombre, leur retour à l’anonymat. D’autres, accoutumés aux liens de solidarité et d’amitié noués au cours de cette longue période de lutte au cours des années 2018 et 2019, craignaient la rupture de cette vie fraternelle, le renouement avec la solitude sociale.
Aussi, pour assurer la pérennité du mouvement, se proposaient-ils de se lancer dans des actions spectaculaires et retentissantes. C’est ainsi qu’ils annoncèrent, dans leur compte-rendu voté lors de la 2e assemblée des assemblées tenue à St-Nazaire, le 6 avril 2019, une série d’actions étalée sur plusieurs mois. Actions appuyées sur les mêmes rêveries petites-bourgeoises citoyennes : «justice sociale», «justice fiscale», «capitalisme écologique», «démocratie électoraliste référendaire». Nous avions les révolutionnaires du week-end, nous découvrions des révolutionnaires calendaires, résolus à lutter, mais selon un agenda agencé, en fonction d’un calendrier politique respectant le planning familial et professionnel de la société et des membres du mouvement, en tenant compte de la disponibilité de chacun, car nos révolutionnaires calendaires ont des impératifs professionnels journaliers à respecter et des loisirs réguliers à consommer.
Quand on veut s’attaquer à la société du capital, on ne s’affiche pas, à l’instar du mouvement du 10 septembre 2025, planifié depuis le printemps, par la divulgation solennelle d’un calendrier de lutte où sont consignées les actions à mener. Actions, par ailleurs, inefficientes, sans impacts économiques. Qui plus est, souvent renvoyées aux calendes grecques. Quand on souhaite la révolution, on agit spontanément hic et nunc.
L’idéologie du mouvement des Gilets jaunes est demeurée prisonnière de la pensée de la classe dominante. Bien qu’ils aient lutté contre le gouvernement (alors que c’est contre l’Etat et contre le capital que la guerre sociale doit être menée), les activistes des Gilets jaunes n’avaient certainement pas pour programme la destruction de la gouvernance bourgeoise.
Certes, le mouvement des Gilets jaunes nourrissait l’espoir d’élire un autre pouvoir «plus démocratique», mais dans le cadre du maintien du capitalisme et de la défense des intérêts de la «nation française», dans le prolongement de l’esprit de la révolution bourgeoise de 1789. En effet, par-delà le caractère hétérogène du mouvement (composé d’un prolétariat périphérique volatile, d’une classe moyenne précarisée et de la petite bourgeoisie paupérisée – petits patrons, artisans, auto-entrepreneurs), s’exprimaient incessamment les mêmes revendications : illusoire pouvoir du peuple, démocratie directe via le processus électoral verrouillé évidemment par la bourgeoisie, fermeture (impossible) des frontières «nationales» qui n’existent plus, défense de la patrie contre l’invasion des migrants et la domination étrangère, rejet de la finance cosmopolite et du capitalisme mondialisé.
Avec le démantèlement de l’Etat-providence, l’accentuation de la précarisation et de la paupérisation et aussi l’aggravation catastrophique de la crise économique, on assistera à l’avenir, dans de nombreux pays, à la réapparition régulière des mêmes modes d’action des Gilets jaunes, en l’espèce à des luttes sauvages spontanées, menées en dehors de l’encadrement des organisations politiques et syndicales et hors des centres de production, à des attaques frontales contre l’Etat, à des manifestations non autorisées, à des violences multiformes. En résumé, à des luttes stériles, sans perspective de renversement du capitalisme.
En tout cas, grâce à l’émergence de ce mouvement, la nature réactionnaire et répressive de l’Etat des riches aura été grandement dévoilée. La démocratie bourgeoise française a révélé sa véritable essence totalitaire et réactionnaire, par son mépris de classe exprimé par l’ensemble de la classe dominante (chef d’Etat, dirigeants politiques, médias à la solde, intelligentsia haineusement hystérique), par les exactions des policiers, par les morts et les mutilations provoquées lors des manifestations, par les rafles des manifestants, par les arrestations massives abusives, par les condamnations arbitraires et démesurées, par les emprisonnements considérables d’activistes, par le fichage systématique des militants, par le vote de lois sécuritaires et liberticides.
Et dire que la gauche et l’extrême-gauche (et même Macron) se proposaient de faire barrage à l’extrême-droite (au fascisme) ! Quelle imposture ! Quelle hypocrisie ! L’extrême-droite est déjà au sein de l’Assemblée nationale, de l’exécutif gouvernemental et de l’appareil d’Etat bourgeois, ainsi que dans l’esprit de toutes les formations politiques, chantres de la démocratie bourgeoise, des multiples médias français. Au cœur de la régulation de la misère sociale, du contrôle social, de la gestion des conflits sociaux, de la direction du patronat, du management des entreprises, du maintien de l’ordre, de la gouvernance du pouvoir.
K. M.
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