La maison traditionnelle d’Ouled-Aidoune (II)

Par Abdelaziz Boucherit – Une grande cour en pierre blanche entourait l’habitation de la maison traditionnelle. Un gage pour préserver l’intimité familiale de l’intérieur. De l’extérieur, la cour s’ouvre sur une porte en bois à deux volets et décorée par des signes qui dans leurs croyances éloignaient le mauvais œil. A l’intérieur de la cour, souvent plusieurs maisons identiques et mitoyennes adossées au flanc taillé perpendiculairement pour niveler la pente de la montagne. Le nivèlement de la montagne, d’une part, créait un plateau avec une plateforme plate et, d’autre part, apportait une protection derrière les maisons. Une autre maison en préparation pour le futur d’un fils ou d’un frère séparée par une petite bâtisse (Legroura) en pierre et argile, et dont les murs sont induits de torchis, s’élevait au fond à l’angle opposé à la cour. Cette bâtisse servait pour les poules, les lapins, les chèvres et l’âne. Juste devant la porte de la bâtisse, une petite niche construite aussi en pierre et argile (Aberyoul) dans laquelle reposaient les deux chiens du maître des lieux.

La future maison en construction en prévision du mariage d’un fils ou d’un frère sortait du sol sous forme de hangar sans murs. Elle était encore inachevée. Sa construction reposait sur quatre troncs branchus qui soutenaient des poutres en bois sur lesquelles reposait une couverture en chaume. Un soubassement en pierre autour de la maison indiquait la base de la naissance des futurs murs. Elle était non opérationnelle et servait en attendant pour le stockage du bois récupéré dans la forêt (Laaouad ou El-Hana prononcé avec notre accent), la bouse de vache sèche (Lebaar) et les restes des noyaux d’olive pour le feu. Ainsi que le foin et les glands (Ballout) de chêne-liège pour les animaux.

Les arbres de chêne-liège (Lekcher) étaient en abondance dans la forêt. Cette richesse facilitait le ramassage des glands (Ballout) à même le sol. Souvent utilisés pour la consommation des animaux, les glands doux étaient, en revanche, consommés crus ou grillés à la manière des châtaignes. Durant les périodes de mauvaises récoltes, les glands étaient bouillis dans de l’eau, séchés puis réduits en farine pour constituer un aliment complémentaire.

Comme je l’ai relaté précédemment, les maisons étaient construites sur le même modèle architectural, avec des pierres blanches et de l’argile mélangée à de la paille (torchis) sans ouverture ni fenêtre donnant sur l’extérieur. Elles étaient couvertes par des toitures en tuiles en terre cuite créées localement dans le hameau par le paysan lui-même et sa fratrie ou dans le village le plus proche. Un petit espace, discret et intime, les toilettes ou le petit coin, protégé par le mur naturel taillé perpendiculairement sur le flanc de la montagne et les maisons. On y accéda par une porte dérobée derrière les maisons. Au centre de la cour, un grand figuier et une treille en bois comme support pour la vigne qui débordait à l’extérieur par des branches verdoyantes au printemps et sans feuilles en automne, à travers le mur qui donnait sur l’avant-cour.

L’habitation principale servait à réunir toute la famille dans la vie quotidienne. Les autres habitations servaient pour les couples, juste pour passer la nuit. Pour chaque habitation, la porte d’entrée s’ouvrait sur la salle commune (Aynass), avec un parterre en terre induit de bouse de vache et d’argile mélangées à de la paille. D’ailleurs, le crépissage de tous les murs de la salle commune était en torchis ou en argile et peints en blanc avec une terre blanche (El-Biyata). Les fenêtres de part et d’autre étaient décorées sur les bords avec des dessins berbères à base d’une terre de couleur rouge (El-Naghra) qu’on allait chercher loin dans la montagne. Tout autour en bas des murs, partant du niveau d’Aynass jusqu’au milieu du mur était peint d’une couleur noire (El-Derda) avec des dessins en teinte rouge et blanc. El-Derda était tirée des eaux noires usées qu’on trouvait dans les creux des troncs d’arbres morts.

A chaque printemps, les femmes du foyer tapissaient et rafraîchissaient les murs avec ces couleurs. Des dessins formant des symboles berbères. Ces derniers étaient souvent identiques aux dessins des poteries (El-Fakhar). La maison commune faisait office de salle à manger, de chambre à coucher, de salle des tâches ménagères et domestiques et enfin de cuisine avec au milieu le Kanoun pour le feu, un trou circulaire de quarante centimètres de diamètre et d’une profondeur de vingt à trente centimètres. Aux alentours du Kanoun se trouvaient souvent trois poteries en terre cuite (El-Thayaaf) de forme cubique. El-Thayaaf servaient de support pour les ustensiles pour chauffer l’eau ou pour la cuisson de la nourriture.

La grande salle commune permettait des passages vers la soupente (Stah) à travers une rampe d’escalier en bois, la cour par la porte d’entrée et l’étable par une petite marche d’escalier, une surélévation (Lemrad) qui la séparait de la salle commune (Ayness).

Un lit de pierres (Sedda ou pour certains Tieda) contre le mur gauche de la grande chambre commune d’une hauteur d’un mètre servait de couche et est réservé, à défaut des invités, aux parents des lieux.

Au-dessus de Sedda, une fenêtre interne sans porte et sans ouverture à l’extérieur est encastrée dans le mur qui donnait sur la cour. Une deuxième fenêtre de même style est dessinée sur le mur opposé. Dans ces fenêtres, on rangeait tous les outils nécessaires pour les besoins ménagers usuels et immédiats : les assiettes en terre, les cuillères (Zaghna) en bois, la louche (Azghoune) en bois, le couscoussier en terre cuite (El-Keskess) et autre lampe à huile (Lamba). Une petite porte dans Sedda permettait de ranger les cruches (Aydoul) faites spécialement pour faire du petit-lait (Lben) et pour conserver du lait (lait caillé). Ces cruches étaient protégées par des morceaux de cuir de mouton ou de vache (Afezaz). On stockait aussi les huiles pour la consommation courante de la famille.

Au fond de la chambre commune, contre le mur opposé à l’étable, un grenier (El-Makhzen) avec des murs d’un mètre et demi de hauteur et qui s’ouvrait sur une porte en bois fermée à clé. On rangeait à l’intérieur les jarres d’huile (Zith), les jarres de beurre fondu (Asmene), du miel dans des bols en terre cuite et tout ce qui servait pour les provisions de l’hiver ou les surplus à la consommation de la famille.

Au-dessus du Makhzen on rangeait dans de grandes jarres (Ayabouche) la semoule, le couscous (Barboucha), le gros couscous (Lemhamssa ou Barboucha di khchina), le blé, l’orge, les fèves, les pois chiches. Toutes ces denrées étaient préparées durant l’été pour la consommation de l’hiver.

La gestion des provisions, des denrées et des réserves alimentaires était de la responsabilité de la maîtresse de maison et d’elle seule. Elle gardait d’ailleurs en permanence les clés attachées à sa ceinture (El-Hazama).

Attenante à la salle commune se trouvait la partie basse de la maison : l’étable (Lekna). On accédait par une marche. Séparée par la partie commune par un petit muret simple en terre.

L’étable était conçue volontairement en pente pour faciliter l’évacuation des urines des animaux à travers un trou percé dans le mur (Zenouna) et qui s’écoulaient à l’extérieur jusqu’au tas d’engrais (Awzour) dans les potagers en contrebas de la maison. Le sol était pavé de grosses pierres plates transportées parfois de très loin à dos d’âne.

L’étable faisait office de chauffage central par le bénéfice de la chaleur dégagée par les animaux.

L’usage de la soupente (Stah) située au-dessus de l’étable était double, elle servait, d’une part, souvent en hiver, de chambre à coucher ; les parents dormaient d’un côté et les enfants de l’autre. Et d’autre part, elle était utilisée comme débarras dans lequel on rangeait, au fond, des figues sèches, les viandes séchées (Kedid), la graisse séchée (El-Kheliaa) dans des cruches en terre cuite rendues hermétiques par des couvercles en chaîne-liège. Les bottes d’ail, les oignons et les piments rouges sont enfilés dans des cordes de jonc et tendus aux poutres en bois du plafond (El-Kantas).

Une ouverture dans le mur est faite pour accéder à un petit balcon en bois (L’Ghrafa) dans lequel on rangeait toute la poterie (El-Fakhar).

Les femmes s’épuisaient à longueur de journée ; en plus de leurs travaux quotidiens dans les champs, elles alimentaient le foyer en eau qu’elles puisaient dans la source commune à toute la tribu. Elles la transportaient en portant sur la tête des cruches (Aydoul) pleines.

L’adhésion responsable de la société avec une prise de conscience et de l’Etat par des moyens suffisants est vitale pour la protection de nos richesses patrimoniales. Demain, cette richesse fera incontestablement la fierté de nos enfants et consolidera le socle de nos valeurs communes en partage.

Abdelaziz Boucherit

(Suivra et fin)

Comment (8)

    Hend Uqaci
    28 janvier 2017 - 11 h 09 min

    J’alhoucine ! On dirait que c
    J’alhoucine ! On dirait que c’est Othmane Saadi qui a écrit cet article. Ce mélange de noms arabes et berbères pour désigner des éléments de ces habitations font ressembler cet article à un palimpseste . On gomme les mots berbères d’origine comme si les habitants qui ont construit ces maisons n’avaient pas trouvé de noms en berbère pour désigner les composants de leurs habitations : (El-Biyata). (El-Naghra (El-Derda) et j’en passe. Si ce n’est pas la preuve que les berbères sont des arabes , sont des arabes ,sont des arabes, kiskici ?




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      Anonymous
      28 janvier 2017 - 14 h 48 min

      N oubliez pas une chose ,c
      N oubliez pas une chose ,c est une région qui a été fortement influencée par la langue arabe d où l usage par les habitants de mots mixtes ou arabes.
      Cependant beaucoup de localités ont conservée leurs toponymes Berbères,il suffit pour vous de traverser la région.
      Donc pas de quoi polémiquer,l essentiel étant la conscience de son identité et si possible de la préserver en la perpétuant




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        Hend Uqaci
        28 janvier 2017 - 17 h 25 min

        Ya Einstein, je n’ai pas
        Ya Einstein, je n’ai pas paghli de toponymes ! Je m’étonnais juste que l’auteur regrette la disparition de ces maisons d’un autre temps en larmoyant sur leurs vestiges sans faire l’autre constat : L’arabisation, la déculturation, des habitants. Il nous fait la démonstration que  » Idda 3ouribète khouribète », sans s’en rendre compte. Ceci dit , ce n’est pas que la faute à l’arabisation : il y a aussi le matérialisme historique, chaylellah bibarakatouhou !




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          Anonymous
          28 janvier 2017 - 19 h 53 min

          C est quoi ce mépris?(ya
          C est quoi ce mépris?(ya Einstein.. )
          Franchement votre condescendance est pitoyable et tellement typique de tous nos « bras cassé »Algériens qui systématiquement discutent la « chose »sans jamais rien apporter.
          Par ailleurs n ayant pas votre obsession de la contradiction même quand il n y a pas lieu j ai simplement évoqué les toponymes des localités afin justement de dire que tout n était pas perdu….
          Si vous voulez bien allez donc respirer l air mauvais ailleurs,ici il fleure bon les échanges dans le respect et en parfaite intelligence entre les uns et les autres




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    el milia lkvayl
    27 janvier 2017 - 22 h 07 min

    Merci beaucoup de vous être
    Merci beaucoup de vous être intéressé à cette région Berbère oubliée à commencer par les siens.
    Les Ouled-Aidoun se sont particulièrement distingués face aux français lors des révoltes de 1871 et évidemment à la suite du déclenchement de la révolution de novembre 1954.
    Les ravages infligés à la suite des brutalités coloniales(dépossession des terres au profit des colons,déplacements contraints des populations,bombardements aériens destructeurs,acculturation etc) et plus récemment terrorisme et attrait du monde citadin devaient définitivement consacrer la mort d’une identité régionale faite d’individus,d’us et coutumes arabo-berbere et pour vous citer d’un habitat traditionnel typique des reliefs montagneux.
    Mais c’est sans compter sur l’attachement de l’individu à sa terre,et j’en fais parti,c’est pourquoi je lis avec une émotion certaine ce que vous réveillez en moi, l’emprunte de notre terre Qbayl hadra et de son particularisme.

    A ce propos j’invite les lecteurs et lectrices intéressé(e)s par cette région à se référer aux écrits du professeur
    Housni Kitouni, auteur d’un très interessant ouvrage ,La Kabylie Orientale dans l’histoire, Paris, L’Harmattan et qui réintègre dans notre mémoire un fait évident pourtant méconnu,l’identité Berbere de toute cette région qui va des confins des montagnes de Skikda jusqu’à l’extrême Ouest des Monts Jijeliens.
    J’espère que l’intérêt d’Algérie Patriotique à travers cette série sur l’habitat traditionnel des Ouled Aïdoun poussera les enfants de cette région mais aussi nos frères de Grande Kabylie à se retrouver afin de préserver autant que possible une identité commune.




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    BOUCHERIT Mostefa
    26 janvier 2017 - 18 h 47 min

    Mon cher cousin, bravo à toi
    Mon cher cousin, bravo à toi pour cet excellent article.
    En le lisant j’ai fait un voyage spacio- temporel de 40 ans dans le passé.
    je me revoyais avec jaadi El-Hachmi et son troupeau de chèvres à boukhdache.
    J’ ai passé énormément de temps dans ces lieux et plus particulièrement dans sa maison.
    Tout ce que je peux te dire c’est qu’effectivement, l’ambiance du soir à la maison et le troupeau de chèvres et de moutons dans l’enclos à coté de nous, c’est un souvenir indescriptible tant les odeurs et le bruit des animaux étaient marquants, c’était complétement fou et qu’est ce que je donnerais pas pour revivre ça encore une fois!




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    Lady Faria
    24 janvier 2017 - 13 h 31 min

    Merci pour cette contribution
    Merci pour cette contribution. C’est très louable de participer à la préservation de notre patrimoine ancestral, du moins ce qu’il en reste, bravo et encore merci. La maison traditionnelle d’Ouled-Aidoune (dans la région d’El Milia) si je ne m’abuse) telle que décrite est semblable en bien des points à celle de ma région. Beaucoup des termes employés dans l’article me sont familiers mais d’autres non : par exemple, nous appelons le grenier « ta3richt » et non « el makhzen », l’étable « adaynin » et non « lekna », etc.

    Sinon, pour ce qui est du désintérêt, pour ne pas dire du sabotage, dont est victime notre patrimoine architectural berbère, je pense qu’il faut l’imputer à un problème de mentalité. On observe, essentiellement chez les habitants des grandes villes (et à plus forte raison de la capitale), un complexe de supériorité qui fait que le clivage citadin-rural (« civilisé-blédard ») déprécie tout ce qui a trait à la campagne. Le rural est vu comme un plouc, au sens le plus dépréciatif du terme, tandis que le citadin se gonfle d’orgueil et de suffisance. Le travail de la terre (pourtant si noble) est perçu comme dégradant, tout le monde veut le confort d’un bureau même sans en avoir les compétences. Beaucoup renient leurs origines rurales, ils ont honte de leur lieu de naissance, voire de leurs parents, ce qui est le comble de l’infamie, n’est-ce pas? Le citadin pense vraiment valoir mieux que son concitoyen « rural », il le toise et le méprise, c’est triste à dire mais c’est comme ça. Et là, c’est une blédarde assumée qui écrit, une femme de la campagne, de la montagne, d’un petit patelin et pourtant, je n’envie pas ceux qui vivent en ville, je suis bien ici, loin de l’agitation des grandes cités. Et tant pis si ça fait plouc, je revendique ce statut. Aucune étendue de tours et de béton n’égalera la vue imprenable sur le massif du Djurdjura qui s’offre à mes yeux éblouis pour peu que je monte les escaliers qui mènent à ma terrasse. Pardon pour cette digression, mais comment voulez-vous qu’avec une telle mentalité les gens cherchent à préserver l’habitat traditionnel?




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    Bouabsa
    24 janvier 2017 - 10 h 39 min

    Mon cher Azouz, un grand
    Mon cher Azouz, un grand merci pour ta contribution qui m’a replongé dans notre enfance et qui j’espère va secouer un peu les mentalités, et insufflera de nouvelles idées à nos architectes. Juste un petit rappel pour rire: une grande partie des Ouled Aidoun prononçait le L comme un N. Ce qui donne un Aydoun au lieu de Aydoul. C’est le cas par exemple des Ouled Ali, Tanafdour, Ajnek, Tahr, Ouled Anane, Arfa, etc… Take care, Nasser ([email protected]).




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