Témoignage sur le pénitencier de Lambèse

Doumane Lambèse
Said Doumane, ancien détenu de la prison de Lambèse. D. R.

Par Said Doumane – J’ai été arrêté le 21 août 1985, au retour de la plage, en présence de ma femme et de mes trois filles, sans mandat d’arrêt ni mandat d’amener. Je fus conduit juste après au Commissariat central d’Alger où j’ai retrouvé trois camarades : Mokrane Aït-Larbi, Amar Mokrani et Saïd Sadi. J’y ai passé la nuit (ainsi que mes camarades) sur une chaise, sans boire ni manger. Le lendemain matin, nous fûmes conduits à la prison de Berrouaghia, via la Cour de sûreté de l’Etat, où un juge nous signifia un mandat d’arrêt. Nous trouvâmes à Berrouaghia des camarades arrêtés depuis le 5 juillet 1985, dont Arezki Aït-Larbi.

Après le procès devant la Cour de sûreté de l’Etat, Arezki Aït-Larbi, Arezki Aboute, Ferhat Mehenni, Ali Fawzi Rebaïne, Saïd Sadi et moi-même fûmes transférés à la prison de Tazoult-Lambèse (les autres furent maintenus à Berrouaghia ou emmenés vers d’autres prisons).

Arrivés sur les lieux, un «comité d’accueil» nous attendait manifestement et les premières brimades commencèrent. On nous mit en file indienne et un de nos camarades, Saïd Sadi, sortit du rang pour rappeler au chef de détention que nous étions des détenus politiques et non des délinquants et que nous exigions un minimum de respect de la part de l’administration pénitentiaire. Dans les minutes qui suivirent, nous nous retrouvâmes au sous-sol, dans les cachots, soumis à un tabassage en règle : dénudés, frappés à coups de tuyaux, de bâtons, de poings et de genoux. Jetés nus dans les cachots dans un froid glacial (nous sommes début janvier), on nous obligea à enfiler une sorte de tenue de bagnard en bure, sale et grouillante de poux.

Au bout de trois ou quatre jours, mes pieds nus s’enflèrent, un mal de tête lancinant me fit perdre l’équilibre et une terrible angine m’étouffait. J’ai réclamé des soins aux gardiens de permanence qui me répondirent par des insultes. Je fus aussi privé de mes lunettes (j’étais fort myope), ce qui aggravait mon mal de tête. Nous eûmes droit, tous les six, à la tondeuse (boule à zéro).

Sortis du cachot après neuf jours pendant lesquels nos familles n’ont pu nous rendre visite, on nous éparpilla aux quatre coins de la prison. Je fus d’abord mis dans une cellule collective dite salle 11 où nous étions environ une centaine de détenus, entassés les uns sur les autres dans une promiscuité inouïe. Il n’ y avait pas d’eau courante à l’intérieur (chaque détenu était muni d’un bidon) et trois trous creusés dans le sol, séparés par des cloisons hautes d’environ un mètre, faisaient office de toilettes. Pendant deux à trois mois, je dormais sur une natte en alpha et une vieille couverture. A côté de moi dormait un malade mental incontinent dont les urines me rendaient les nuits cauchemardesques. En guise de nourriture, on avait droit à un pain par jour et une louche de soupe, de pâtes ou de lentilles versés dans une gamelle (je précise qu’hormis les quinze ou vingt premiers jours, ce régime me fut épargné grâce aux paniers que me faisait parvenir ma famille lors des visites). Lors des sorties dans la cour, je passais le plus clair de mon temps à m’épouiller et à faire la queue devant le robinet pour laver mes sous-vêtements. J’étais consterné par l’état de sous-alimentation d’une bonne partie des détenus, surtout ceux condamnés à de lourdes peines ou qui ne recevaient pas de visites parentales ; j’en ai vu qui ont perdu leurs dents (déficience de calcium), très amaigris et malades.

Ne pouvant plus survivre dans une telle promiscuité, j’ai demandé une cellule individuelle, ce qui a surpris quelques codétenus pour lesquels l’isolement est encore plus insupportable. Sinistre, glaciale et infestée de punaises, cette cellule individuelle m’a permis, malgré tout, d’avoir une certaine intimité, de lire et d’écrire un peu. A signaler que tous mes écrits me furent confisqués lors de mon transfert à la prison de Sétif. Quelques livres que ma famille m’a fait parvenir, jugés peu «recommandables» par la censure ne me furent pas remis ; je me souviens des ouvrages de philosophie de Goldmann intitulé Le Dieu caché et de littérature de Mammeri Poèmes kabyles anciens.

Dans ma cellule individuelle, j’eus droit à une vieille paillasse pleine de sang séché (des camarades détenus m’ont dit que cette paillasse parvenait d’un don de l’hôpital de Batna, ce que je n’ai pas pu vérifier) et de trois couvertures usées et une quatrième neuve distribuée lors d’une visite ministérielle (à signaler que cette couverture a disparu de ma cellule quelques jours après sans que je sache qui l’a subtilisée).

De ma cellule, proche du «rond-point» et des cachots, j’entendais presque chaque jour les cris des détenus passés à tabac, ceux qui y ont séjourné trop longtemps sortaient avec des infections aux pieds et des maladies pulmonaires (rhumes, bronchites…) provoquées probablement par le froid du cachot et la pratique du sceau d’eau glacée que les gardiens jettent sur le détenu «puni».

Certains gardiens m’appelaient «docteur akchiche», akchiche étant le terme par lequel on désignait les détenus kabyles, m’a-t-on expliqué et certains me reprochaient de «perdre» mon temps à lire tout ce qui me tombait sous la main (vieux livres datant de la colonisation existant dans la bibliothèque de la prison, journal El-Moudjahid…) alors que tout est dans le Saint Coran, me disaient-ils.

Un jour, un gardien m’a bousculé et conduit dans le bureau du chef de détention parce que j’ai protesté contre les coups qu’il a assenés à un détenu qui le suppliait de sortir de la cour de promenade pour aller chercher à boire par un torride après-midi d’août.

A un chef de détention auquel je me suis plaint des sévices que nous avons subis dans les cachots et du parloir qui nous était interdit par deux fois parce que nous nous exprimons en kabyle – et que cela pouvait lui valoir des poursuites pour mauvais traitements et discrimination –, il me répondit que nous étions des «cas disciplinaires» et qu’un télégramme du ministère de la Justice (il tenait un document à la main que je n’ai pas pu lire) nous présentait comme tels et qu’il était donc couvert par sa hiérarchie.

Une autre fois, nous apprîmes que Haroun Mohammed, détenu depuis des années et mis à l’isolement depuis des mois, était à l’infirmerie. Arezki Aït-Larbi, Ferhat Mehenni et moi-même lui rendîmes visite et nous découvrîmes un malade mental, un homme détruit par les brimades et l’isolement, avec qui nous n’avons pu communiquer. J’ai vu Aissaoui Brahim atteint de gangrène aux pieds et on m’a parlé d’un jeune détenu qui a vu sa boîte crânienne endommagée par un coup de barre asséné par un gardien.

Lors de mon «séjour» dans le cachot, j’ai assisté à des sévices inhumains (détenus dénudés et flagellés à coups de tuyau jusqu’à ce que le sang gicle de leurs corps). L’infirmerie de Tazoult-Lambèse était peuplée de détenus issus de familles riches, ils y habitaient durant de longs mois, sinon de longues années (selon les anciens détenus) parce qu’ils payaient des «loyers» confortables aux responsables de l’administration de l’établissement. Tout le monde savait dans la prison que les places s’achetaient à l’infirmerie.

De vrais malades étaient souvent laissés sans soins. Sujet à une angine chronique, j’ai dû, personnellement, me faire envoyer un traitement par ma famille, faute de pouvoir l’obtenir à l’infirmerie de la prison. On m’a signalé des décès.

S. D.
Condamné à 3 ans de prison dans l’affaire dite «Ligue algérienne des droits de l’Homme»

Comment (10)

    Muhand u Muhand
    22 décembre 2017 - 20 h 40 min

    On parle d´un evenement qui s´est passé il y a tres longtemps c´est vrai,mais il faut le mentienné tout le temps et de demandé la même chose pour les codetenues sité en haut : les Rebain, Mhenni, Sadi, Ali Benhadj, les freres Ait larbi et surtout qu´ils n´oublient pas de donné des noms des Gardiens; parce que je ne pense pas que les commanditaires leur en donné une recette de torture: c´est de l´exée-de-zêle. Avec des noms, plutard on peut les denoncés et les jugés .

    IamFreezing
    21 décembre 2017 - 19 h 42 min

    La region de Batna, a contribué a la lutte pour la promotion de l’identitè Amazigh… a sa façon.

    Raymond
    21 décembre 2017 - 4 h 50 min

    Un État qui persiste à user de ces pratiques ne reconnaîtra pas de si tôt les maltraitainces qu’il avait infligées à ses citoyen(ne)s.
    En matière des droits de la personne humaine, beaucoup reste à faire.

    salim samai
    19 décembre 2017 - 11 h 15 min

    Merci pour cet aspect NEGLIGÈ du Bled! Bon temoignage et bonne pedagogie!
    La Modernite, Les Lumieres et l´Etat de Droit sont un long chemin!
    C´est faisable! Il faut le faire et ca sera desagrable parfois!

    LOUCIF
    18 décembre 2017 - 11 h 54 min

    Merci Said Doumane pour votre témoignage ! J’espère que çà va faire réfléchir …..rien qu’un peu… certains internautes !!

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    Terhouni
    18 décembre 2017 - 10 h 59 min

    Pourquoi avoir attendu tout ce temps pour denoncer cette maltraitance?
    Pourquoi precisemment maintenant?
    Hein?

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      LOUCIF
      18 décembre 2017 - 16 h 42 min

      @Terhouni , tu te poses la question : « pourquoi ces révélations maintenant , hein ? » ! Ne t’énerve pas ya kho !!

      Cher compatriote, désolé de te le dire, mais il n’y a que toi qui n’est pas au courant de ces pratiques relatées par Said Doumane, notamment envers les militants de la cause berbère ! Même Ali Belhadj du FIS est passé par là ! Certains militants de la cause berbère emprisonné à Lambèse ont même rencontré en ce lieu, Ali Belhadj . Il y en a même parmi eux qui l’ont défendu et protégé quand il était victime d’injustice au sein de la prison !
      Oui, c’est la vérité , ya kho !!

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    Djemel
    18 décembre 2017 - 7 h 36 min

    J’espère que l’État algérien saura reconnaitre ce traitement inhumain. Mes sympathies.

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      Anonyme
      19 décembre 2017 - 19 h 22 min

      « Reconnaitre ce traitement inhumain » mais il en ai le commanditaire.

        Djemel
        19 décembre 2017 - 21 h 35 min

        On parle d’un événement qui s’est passé il y a 32 ans. L’État peut reconnaitre ses erreurs pour envoyer un message fort aux citoyens en indiquant que de tels actes sont interdits. Les compensations que des algériens avaient obtenues pour la décennie douloureuse est une forme de reconnaissance de la responsabilité collective. Ailleurs dans le monde, on assiste parfois à un État qui présente ses excuses à un citoyen ou un à groupe de citoyens.

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