Contribution – Au fronton de l’histoire : le camion d’armes d’Henri Maillot

Maillot Dépêche
Hommage rendu au martyr Henri Maillot au cimetière d'El-Madania. D. R.

Par Mohamed Rebah – Le 5 avril 1956, La Dépêche quotidienne, organe de la grosse colonisation, criant à la trahison, ouvre sa Une sur une information sensationnelle : «Dans l’après-midi d’hier, mystérieuse disparition d’un important chargement d’armes dans la forêt de Baïnem». Le camion détourné contenait 123 mitraillettes, 140 revolvers, 57 fusils, un lot de grenades et divers uniformes. De quoi armer plusieurs commandos. On apprend que l’homme qui a mené l’opération est l’aspirant Henri Maillot, réserviste de la classe 28, rappelé au 57e bataillon des Tirailleurs algériens.

Militant du Parti communiste algérien (PCA) clandestin, Henri Maillot pensa à subtiliser des armes à l’armée d’occupation au profit de l’Armée de libération nationale dès son affectation au mois d’octobre 1955 à la caserne de Miliana, à l’ouest d’Alger, où étaient installés de nombreux réservistes fraîchement débarqués de France. Il se confia à son camarade de parti, William Sportisse, qu’il rencontra lors d’une permission, à la fin décembre, à Alger. La direction du PCA clandestin, informée, transmit son accord sans tarder.

L’opération militaire, supervisée par Bachir Hadj Ali, secrétaire du parti et coordonnateur des Combattants de la libération (branche militaire du PCA, créée au mois de juin 1955), connut son épilogue le mercredi 4 avril 1956 vers midi. Le camion Ford, sorti de la caserne de Miliana à 7 h du matin, avait pris la route d’Alger avec à son bord Henri Maillot, chef du convoi. Après un arrêt de deux heures à l’Arsenal (ERM) de Belcourt où fut déchargée une partie des armes, le camion a été détourné vers la forêt de Baïnem, à l’ouest d’Alger, où, embusqué dans les broussailles, un commando des Combattants de la libération (Jean Farrugia, Joseph Grau et Clément Oculi) attendait.

Pour des raisons de sécurité, la remise des armes à l’ALN se déroula en plusieurs étapes. L’acheminement des armes vers les maquis fut assuré par les Combattants de la libération des Zones d’Alger et de Blida. La réception d’un premier lot par la direction d’Alger du FLN intervint quelques jours après le détournement du camion, selon le témoignage de Mokhtar Bouchafa, adjoint du commandant de l’ALN de la région d’Alger, Amar Ouamrane, futur colonel de la Wilaya IV. Une partie des armes de guerre transportées à Blida par Jean Farrugia dans le camion de Belkacem Bouguerra fut remise au groupe Guerrab-Saâdoun-Maillot, en route vers le maquis de l’Ouarsenis.

La fourniture d’armes de guerre à l’ALN fut comme une réponse au souci exprimé par Abane Ramdane dans son courrier, envoyé le 15 mars 1956, à la délégation extérieure du FLN installée au Caire. «… Si les communistes veulent nous fournir des armes, souligne-t-il dans sa missive, il est dans nos intentions d’accepter le Parti communiste algérien en tant que parti au sein du FLN, si les communistes sont en mesure de nous armer…» C’est dans ce contexte que la première rencontre eut lieu les premiers jours de mai 1956, par un après-midi printanier, dans le cabinet dentaire de Mokrane Bouchouchi, place Bugeaud (Place Emir-Abdelkader), face au siège du 19e Corps d’armée, au cœur d’Alger, entre Abane Ramdane et Bachir Hadj Ali, assistés respectivement de Benyoucef Benkhedda et de Sadek Hadjerès. Cette rencontre au sommet avait été arrangée par l’homme de confiance de Abane, Lakhdar Rebah, dit El-Ghazal (quelques jours avant son arrestation à Kouba par les parachutistes de Massu).

Evoquant cette rencontre, l’officier de l’ALN devenu historien, Mohamed Téguia, écrit dans son livre témoignage L’Algérie en guerre : «Elle fut l’objet de félicitations de Abane qui rendit hommage aux communistes… (Il) fit connaître son projet de promouvoir l’aspirant Maillot comme lieutenant, en l’affectant en Kabylie.» Les discussions aboutirent au mois de juin 1956 à la signature des accords FLN-PCA. Maintenant, «il n’existe qu’une seule armée contrôlée par le FLN», déclare le PCA clandestin. L’intégration «en bloc» des Combattants de la libération dans les maquis de la Wilaya IV (l’Arbaâ, Palestro (Lakhdaria), Ténès, Cherchell, Zaccar, Chlef et autres lieux de combat) fut supervisée par Amar Ouamrane.

Dans un communiqué signé de lui et adressé aux agences et organes de presse, Henri Maillot donna la signification de son geste : «L’écrivain français Jules Roy, colonel d’aviation, écrivait il y a quelques mois : si j’étais musulman, je serais du côté des  »fellagas ». Je ne suis pas musulman, mais je suis Algérien, d’origine européenne. Je considère l’Algérie comme ma patrie. Je considère que je dois avoir à son égard les mêmes devoirs que tous ses fils. Le peuple algérien, longtemps bafoué, humilié, a pris résolument sa place dans le grand mouvement historique de libération des peuples…  Il ne s’agit pas d’un combat racial, mais d’une lutte d’opprimés sans distinction d’origine contre leurs oppresseurs et leurs valets sans distinction de race… En livrant aux combattants algériens des armes dont ils ont besoin pour le combat libérateur, j’ai conscience d’avoir servi les intérêts de mon pays et de mon peuple, y compris ceux des travailleurs européens momentanément trompés.»

Henri Maillot tombe au champ d’honneur à l’âge de 28 ans, dans la matinée du 5 juin 1956, dans le djebel Derraga (rive gauche du Chéliff), mitraillé par les soldats français. Maurice Laban, Belkacem Hannoun et Djilali Moussaoui sont morts à ses côtés, les armes à la main. Abdelkader Zelkaoui, capturé la veille, avait été froidement assassiné.

La guerre pour l’indépendance est à son vingtième mois. «Le camion d’armes d’Henri Maillot» entre dans la légende. La date du 4 avril 1956 s’inscrit au fronton de l’histoire.

M. R.

Des Chemins et des Hommes (préface d’Ahmed Akkache), éditions Mille Feuilles, Alger, novembre 2009.

Eléments bibliographiques :

– Belhocine H. – Le Courrier Alger-Le Caire 1954-1956, Casbah éditions, Alger 2000, p. 164.

– Téguia M. – L’Algérie en guerre, éditions OPU, Alger, pp. 201 à 210.

– Alleg H. – La Guerre d’Algérie, éditions Temps Actuels, Paris, 1981 (tome 2, pp. 188 à 194 : Le Front dirige la lutte).

– Bouregaâ L. – Assassinat d’une révolution (paragraphe sur la fourniture des armes au maquis de Ouled Slama), éditions Bouchène (en langue arabe), Alger, 1989.

– Témoignage de Mustapha Saâdoun sur son intégration dans l’ALN (début juillet 1956), au maquis de Cherchell où il fut le premier commissaire politique (in Des Chemins et des Hommes, op. cité).

N. B. : La signature des accords FLN-PCA est intervenue quelques semaines avant la tenue du Congrès de la Soummam (20 août 1956).

Comment (8)

    Anonyme
    7 juillet 2018 - 0 h 20 min

    Et dire que les communistes sont diabolisés dans les pays musulmans!! Ce sont les militants les plus sincères,les plus propres, integres,et c pour ça qu’ils sont dénigrés diabolisés justement pour les disqualifier; les premières victimes des tueurs du FIS étaient les communistes,leurs adversaires les plus coriaces . Aux USA le parti communiste est interdit,ça veut tout dire.

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      Rayah
      7 juillet 2018 - 9 h 49 min

      Pour tout Algerien qui se respecte , la contribution du PCA dans la guerre de liberation n’est jamais oubliee. Notre pays doit beaucoup a ces Grandes Personnes qui ne s’etaient pas engagees contre le colonialisme simplement pour des privileges car ils les avaient deja.

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    KRABA
    6 juillet 2018 - 22 h 05 min

    J’ai écrit un livre LE PARTI COMMUNISTE ALGERIEN-REPONSES SUR SA REVOLUTIONALITÉ, actuellement disponible uniquement en France. Monsieur REBAH écrit juste sur le plan historique.

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    Rayah
    6 juillet 2018 - 12 h 29 min

    Je me permets de corriger une faute apparue dans mon message que j’ai envoye sans relire . ‘ les tortures qu’il avait subies ‘.

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    Rayah
    6 juillet 2018 - 12 h 14 min

    Un grand MERCI a M.Rebah pour cet article qui nous rappelle les grands gestes de la part de ces grands Algeriens qui avaient epouse la Glorieuse Cause. Malgre la vie aisee qu’ils menaient pendant la periode coloniale ces grands Algeriens avaient neanmoins accepte de joindre le reste de leurs compatriotes dans le combat pour l’independance de notre pays. Il y avait la perte des privileges et le risque de mort ou de la torture, souvent les deux. Je voudrai rappeler la contribution des Chaulets ,Claudine en particulier qui avait accompli la delicate mission d’evacuer A. Ramdane alors qu’Alger etait quadrillee par les sinistres paras. L’independantiste Henry Alleg le directeur du journal Algerie Republicain, il envoyait toujours ce message celebre au bas de la premiere page ‘l’Algerie republicain dit toujours la verite mais ne peut pas dire toute la verite ‘. Maurice Audin deja dans un etat pitoyable apres les tortures qu’ils avaient subies avaient averti H.Alleg lors de son arrestation ‘ c’est dur Henry ‘. Le livre ‘ La Question ‘ donnera un apercu du vrai visage du colonialisme.

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    raselkhit
    6 juillet 2018 - 8 h 28 min

    Sans vouloir contredire M.Rebah Ni Benkhedda ni aucun historien ne note ces « fameuses discussions »entre Abane et soi disant le PCA Aucun document FLN n’en parle Reste la question de fonds Ces deux dirigeants du PCA prétendent être restés en Algérie en Clandestinité Sadek est encore en vie qu’il nous dise ou il a été en clandestinité Le moment est enfin arrivé nous avons droit à la vérité .Si certain dirigeant du PCA ont pris le maquis d’autres ont été emprisonnés Mais pour certain c’est toujours l’énigme Sans mettre en doute l’intégrité intellectuel de M. Rebah nous le sollicitons juste de nous fournir un minimum de vérité

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      [email protected]
      6 juillet 2018 - 17 h 42 min

      Et de dire aussi que l’intégration du PCA dans le FLN, a permis à celui-ci de s’en débarrasser en les mettant en premier ligne…

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        Rayah
        7 juillet 2018 - 9 h 04 min

        Helas nul ne peut nier que c’est une tache noire dans l’histoire de la Revolution.

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