Reportage de Kaddour Naïmi – Lettres de l’autre partie de la planète

temple curiosité
Un temple taoïste en Chine. D. R.

De la spiritualité en Chine

Par Kaddour Naïmi – Ne dit-on pas «Apprends la science même si c’est en Chine» ?». Eh bien, j’y suis allé pour apprendre quelque chose de la science de la vie.

Il y a plusieurs années que, par curiosité, je fréquente ce qu’on appelle l’Extrême-Orient, notamment la Chine.

J’évoquerai ce qui m’a frappé le plus et en premier. Bien entendu, je présenterai des observations générales substantielles, non le résultat d’une recherche académique. Je fournirai certaines données non par stupide et inutile étalage d’érudition, mais pour montrer combien, en Occident (par rapport à la Chine, l’Algérie en fait géographiquement partie), immense est l’ignorance de ce qu’on nomme l’ «Empire du Milieu», et combien nous perdons ainsi un enrichissement dans le domaine intellectuel.

Je n’oublie pas qu’en communiquant ces informations en Algérie, je fus vu, par certains prétendument musulmans conformes à la tradition, comme un «mécréant», un «kâfer». J’expliquais néanmoins que je me limitais simplement à informer sur une réalité existante, qu’en outre le prophète de l’Islam, lui-même, conseilla d’aller apprendre la science même en Chine («otloubi l’îlma wa law fi s’çîn»). Par conséquent, je prie le (la) lecteur (lectrice) de lire mes propos en sachant le respect que je dois à toute croyance et opinion, dans la mesure où elle n’est pas cause de nuisance à autrui.

En Chine, j’ai trouvé une situation spirituelle absolument nouvelle, complètement inattendue, totalement inimaginable, inconnue dans l’autre partie de la planète, celle appelée «Occident», d’où je venais. Pour la commodité de l’exposé, j’entends par «Occident» l’Europe entière, le sud de la Méditerranée, dont le Moyen-Orient, l’Afrique subsaharienne et le continent américain, bref cette partie de la planète dominée par l’une des trois religions monothéistes.

En Chine, il existe, certes, des croyants de cette foi (essentiellement chrétiens et musulmans) ; mais ils forment une infime minorité dans la population, sauf dans la province nord-est habitée majoritairement par des Ouïghours musulmans.

Cependant, la majorité des Chinois de l’immense pays ignore jusqu’au mot «Dieu». Depuis l’Antiquité, les gens se réfèrent au 天 (Tiān), qui signifie «ciel». Donc une chose naturelle.

Le mot comprend deux éléments : 大 qui représente l’être humain, et 一, une barre au-dessus, qui suggère le ciel. Pratiquement, donc, 天 (Tiān), c’est le ciel qui se trouve au-dessus de l’être humain.

C’est du ciel, en tant que réalité concrète, que tout vient : bienfaits et malheurs. Du ciel vient le soleil pour réchauffer ou causer des sécheresses catastrophiques ; du même ciel proviennent la pluie bienfaitrice ou les orages destructeurs. Une telle importance accordée au ciel est logique, étant donné la prédominance de l’agriculture qui dépend du climat, autrement dit de l’état du ciel.

L’empereur tenait son pouvoir du «Ciel», il en était le «fils». Là, aussi, on est dans la logique concrète. Selon l’état bénéfique ou maléfique de la météorologie céleste, le pouvoir du souverain sera bon ou mauvais. Donc rien de supranaturel, rien de métaphysique.

L’une des interprétations possibles du caractère chinois signifiant «souverain», «roi» est 王 (Wáng). Le dessin comprend trois lignes horizontales : la supérieure représenterait le ciel, la seconde, les êtres humains, et l’inférieure, la terre. La ligne verticale qui les unit correspondrait au souverain dont le rôle est de concilier ces trois éléments. Là, encore, on est dans le concret. Celui qui ne sait pas unir ces trois éléments ne peut se prétendre souverain.

Dans ma fréquentation des gens, ce qui m’a le plus et en premier lieu impressionné, c’est que personne ne m’a demandé de quelle religion j’étais, ni quelle croyance je professais. Ce n’est pas un argument de discussion. Non pas qu’il n’a pas d’importance, mais il est considéré comme aspect de choses strictement privé, n’entrant pas et ne conditionnant pas les relations sociales.

En effet, depuis des millénaires, attestés par des documents écrits, ce peuple chinois vit harmonieusement en adoptant confucianisme et taoïsme, ensuite bouddhisme venu de l’Inde. Ce ne sont pas des religions, mais des conceptions d’ordre éthique, spirituel.

Le mot “religion” se dit 宗教 (zōng jiào). Il est composé de deux termes.

Le premier 宗 est, à son tour, composé de deux caractères : 宀 qui signifie toit (de maison, donc par extension «maison»), et 示, qui signifie quelque chose qui vient (se révèle) d’en haut (du ciel).

Le second caractère 教. Il est composé de trois éléments. 爻 (mélanger ou entrelacer) ; 子 (bébé) ; 攴 (une main tenant un bâton).

Donc l’expression 宗教, qui correspond au terme occidental «religion» signifie : dans une maison (un lieu fermé 宀 ), entrer en action (爻) avec un enfant (子, quelqu’un qui ne possède pas de connaissance), par l’emploi d’un bâton (攴, imposition), pour lui montrer quelque chose qui vient d’en haut (示 , ciel).

Dès lors, on se rend compte de deux faits. 1) les termes occidentaux ne traduisent pas correctement ceux chinois ; 2) les mêmes termes occidentaux réduisent ceux chinois à une conception autocentrée occidentale, qui ne correspond pas à la conception chinoise.

Par cet exemple, j’espère avoir rendu concrets et compréhensibles cinq aspects : 1) ce qui sépare fondamentalement la conception mentale-intellectuelle-spirituelle occidentale (dans ce cas monothéiste) de celle chinoise ; 2) connaître l’une en ignorant l’autre, c’est connaître uniquement la réalité d’une moitié de l’humanité ; 3) c’est uniquement en connaissant les deux conceptions différentes de ces deux parties de l’humanité qu’on peut se permettre de dire : «L’humanité… etc.» Autrement, la vérité objective devrait obliger à se limiter à dire : «La moitié de l’humanité à laquelle j’appartiens est etc.» ; 4) les gens d’Occident devraient en venir à la modestie de ne pas se considérer comme étant «l’humanité entière» et «universelle», mais simplement sa moitié, car existe une autre moitié qui ne partage pas la même conception mentale-intellectuelle-spirituelle ; 5) enfin, c’est uniquement en se familiarisant avec les conceptions de ces deux parties d’humanité qu’on peut se permettre de parler et d’écrire en employant le terme «l’humanité».

C’est pourquoi il faut réfléchir quand, en Occident, on entend ou on lit des expressions du genre «l’universalité de», par exemple, chez les théologiens (religion, Dieu, Déluge universel, péché originel, anges, Satan, etc.), chez Platon (l’Idée) ou chez Freud (le complexe d’œdipe).

Tenons à l’esprit, également, l’écriture. Au contraire de celles occidentales (y compris la langue arabe), l’écriture chinoise se compose de caractères qui, dans leur majorité absolue, correspondent à des objets ou actions concrets. Dans la vie d’un Chinois, tout ce qui n’est pas concret, matériel, empiriquement constatable n’intéresse pas parce que non praticable.

De là, on imagine la totale perplexité d’un Chinois si on lui raconte des faits tels les suivants : la genèse du point de vue biblique, avec l’histoire d’Adam et d’Eve ainsi que leur descendance ; Yahvé qui a préféré un «peuple élu» auquel il a offert une «Terre Promise» ; Jésus conçu par un «esprit saint» et mis au monde par une vierge ; la controverse, à propos du Coran, pour déterminer s’il a été «créé» ou «incréé» de tout temps.

Elargissons l’examen. En Occident, le problème fondamental est celui du «Bien» et du «Mal», de leur existence et de leur lutte permanente. On retrouve ces deux concepts aussi bien dans les conceptions gréco-romaines que judéo-chrétiennes-musulmanes ; ce dernier groupe sous forme d’anges du «Bien» et d’anges du «Mal» dont le représentant archétypal est Satan.

En Chine, rien de tout cela. Deux forces animent l’univers, elles forment une unité contradictoire, autrement dit deux éléments qui se livrent une lutte. Ils sont tout à fait matériels : le yīn (forme traditionnelle 陰 ; forme simplifiée 阴) et le yáng (forme traditionnelle 陽 ; forme simplifiée 阳). La première mention connue de ces deux concepts se trouve dans un ouvrage écrit, estime-t-on, environ 600 av. J.-C : le 道德經 (dào dé jīng, livre de la voie et de la vertu). L’œuvre aurait été écrite par Lao Ze, qui serait le fondateur du taoïsme.

Revenons aux deux concepts.

Le premier caractère chinois est composé de deux éléments : 阝(simplification du caractère 阜 : mur, colline) et 侌 (deux éléments : l’un 今signifiant aujourd’hui, et l’autre 云, nuage) dont la forme simplifiée est 月 (lune). C’est donc la partie du mur soumise à l’obscurité-froideur de cet astre.

Le second caractère chinois est composé, également, de deux éléments. Le premier est le même que dans le premier caractère, 阝(mur, colline) ; le second élément est, au contraire, 昜 (soleil 日, créant des ombres 勿) dont la forme simplifiée est日 (soleil). Donc, c’est la partie du mur soumise à la lumière-chaleur de cet astre.

En élargissant la signification, on arrive à ceci. Le yīn, de couleur noire, correspond au principe «négatif» (pour parler en terme occidental), et (pour parler à la chinoise), ce qui reçoit quelque chose, tel le ventre de la femme, la terre, l’obscurité, le froid. Tandis que le yáng, de couleur blanche, correspond au principe «positif», ou, plutôt, ce qui donne quelque chose, tels le soleil, le sperme de l’homme, la lumière, la chaleur. Bref, tout ce qui est «positif» dans l’univers et dans la vie correspond au yáng, et de «négatif», au yīn.

Plus encore, ces deux éléments ne s’opposent pas de manière tranchée, manichéenne. Comme le symbole le suggère (voir photo), il y a un peu de «noir» dans la partie blanche, et, inversement, un peu de «blanc» dans la partie noire. Donc pas d’absolu : rien n’est jamais tout blanc ou tout noir. Si on recourt au langage occidental, on dirait : dans le «Mal» existe du «Bien», et inversement. On est donc totalement étranger à la conception occidentale du «Bien» (ou de l’«Ange» rien que bon) d’un côté, et du «Mal» (ou de l’«Ange» rien que mauvais) de l’autre.

Ajoutons ceci : la forme en «S» des parties blanche et noire suggère le mouvement permanent de ces deux éléments, s’interpénétrant l’un l’autre.

Avec le yīn et le yáng, nous avons là une sorte de matérialisme dialectique. En voici les caractéristiques : 1) unité complémentaire des deux éléments ; 2) interdépendance, l’un ne pouvant exister sans l’autre ; 3) contradiction et donc lutte entre eux ; 4) possible remplacement ou transformation (mutation) de l’un en l’autre, par exemple le soleil remplace la lune, le jour se transforme en nuit, un bien peut se transformer en mal, et vice-versa.

Le Yin, représenté en noir, évoque le principe féminin, la lune, l’obscurité, la fraîcheur, la réceptivité, etc. Le Yang, quant à lui, (laissant apparaître le fond blanc), représente entre autres le principe masculin, le soleil, la luminosité, la chaleur, l’élan, etc. Cette dualité (qui n’a rien de manichéen) peut également être associée à de nombreuses autres oppositions complémentaires (telles que : souffrance / jouissance ; aversion / désir ; agitation / calme ; rondeur / anguleux ; etc.).

Et qu’est-ce qui anime ces deux éléments fondamentaux ? Le 气 (qì), gaz. En Occident, on l’appellerait le «souffle originel». On est dans le concept de «souffle» de vie pour tout ce qui est vivant dans la nature.

D’où l’on comprend que si on déclare à un Chinois que tout, sur terre et dans l’univers, dépend d’une volonté unique divine (Yahvé, Dieu, Allah), ce Chinois vous regardera avec les yeux écarquillés, parce qu’il ne comprend pas ce que vous dites, parce qu’il ne constate empiriquement rien de cela dans la nature.

Retournons aux trois spiritualités dominantes en Chine. Depuis l’antiquité jusqu’à aujourd’hui, il est courant de voir des personnes emprunter à deux ou aux trois conceptions leur personnelle vision spirituelle, de manière syncrétique. En bons matérialistes, les gens prennent ce qui convient à leur vie concrète partout où ils pensent trouver quelque chose d’utile.

C’est dire que parler de «tolérance» en Chine n’a pas de sens. Tolérer, c’est croire à la «supériorité» de sa propre conception, tout en daignant consentir à accepter l’existence d’une autre, en sous-entendant qu’elle est inférieure (puisqu’on n’y adhère pas). Rien de pareil en Chine. On admet les différences spirituelles comme on trouve normal la pluralité des fleurs, tout simplement. Les gens vivent simplement côte-à-côte, laissant chacun(e) libre de croire ce qui lui plaît.

Ajoutons ceci : les trois conceptions existantes en Chine furent très rarement et exceptionnellement causes de conflits nécessitant l’effusion du sang.

Bien entendu, après l’apparition de chacune de ces trois doctrines spirituelles laïques, il s’est trouvé une minorité de personnes qui en a profité. Elles ont employé leurs connaissances en la matière pour constituer un clergé parasitaire, ne travaillant pas, mais vivant d’une part des largesses des gouvernants (satisfaits de trouver une caste d’idéologues justifiant leur domination sur le peuple), et, d’autre part, des offrandes présentées par le peuple lui-même, malgré sa pauvreté. D’où la présence de magnifiques et luxueux temples. On peut les admirer. Personnellement, j’en estime la dextérité des artistes, mais je dédaigne la profusion de richesses (or et autres pierreries). Ceci dit, ce clergé a inventé deux catégories. D’une part, d’affreux démons ; leur aspect terrorise littéralement les «mauvais» fidèles à l’une ou l’autre des trois conceptions spirituelles. D’autre part, existent également les bonnes divinités ; elles récompensent d’une manière ou d’une autre les «bons» fidèles. Bref, la traditionnelle méthode, celle-ci réellement planétaire, de la carotte et du bâton.

Evidemment, des fidèles se rendent dans ces temples, se livrent à des prières, bien concoctées par le clergé qui veille à ce que les fidèles alimentent en argent la caisse du temple.

Cependant, j’ai remarqué quelque chose d’étonnant. Dans le comportement et le regard des fidèles, aucune crispation fidéiste, aucun accoutrement distinctif, mais des gestes simples, calmes, doux, beaux à voir. L’atmosphère est libre, sereine, apaisante. Et pas de cloches d’église ni de muezzin à travers un haut-parleur. Les fidèles savent à quel moment ils doivent se rendre au temple.

En outre, quiconque peut y entrer librement, bien entendu, en habit décent, avec un comportement respectueux de l’endroit et, en cas de cérémonie en cours, d’en respecter le déroulement. Qui veut acheter et brûler des bâtons d’encens ou s’agenouiller devant une statue est libre de le faire. Pour les plus cultivés, elle représente simplement un être humain qui s’est distingué par une sagesse notable (du genre Socrate) ; pour les moins cultivés, la statue constitue une sorte de divinité dotée de pouvoir extra humain. Par conséquent, la majorité du peuple chinois est athée, dans le sens où il n’a pas de religion incarnée par diverses divinités (comme dans l’antiquité grecque, égyptienne ou romaine), ni de Dieu unique (comme dans le monothéisme).

A propos d’athéisme, en Occident, on imagine que sans religion, c’est le règne du désordre, du vol et du crime. Un écrivain occidental des plus renommés, Dostoïevski, a écrit : «Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis !» Et dans les pays occidentaux, presque tous le croient. Si l’écrivain russe en question n’ignorait pas la réalité d’un pays pourtant limitrophe au sien, la Chine, aurait-il exprimé son affirmation ? Disons plus encore. Dans une précédente contribution, j’ai raconté une anecdote significative. Pour qui ne l’a pas lue, je la répète.

Au Moyen-Age, le Vatican envoya en Chine un missionnaire pour évangéliser le peuple. Après une fréquentation assidue de ce dernier, le prêtre affirma que ce peuple n’avait aucun besoin de religion. Il justifia ainsi cette opinion : ce peuple possédait des conceptions spirituelles lui permettant un comportement meilleur que celui des peuples qui croient à une religion telle que celle pratiquée en Europe ; en outre, parmi ce peuple, il n’y eut jamais de guerre de religion.

Quelle fut la réaction de la hiérarchie catholique ? Elle excommunia cet honnête serviteur de la vérité. Et on s’imagine facilement ce que dirait un croyant monothéiste d’aujourd’hui, de mentalité totalitaire : il traitera ce prêtre de «mécréant», de «kâfer».

En Chine, quand le sang a coulé, il le fut de manière sincère, autrement dit non en évoquant une Volonté Divine, mais en parlant de territoire à occuper, de ressources naturelles et de peuple à exploiter. Envahisseurs et résistants s’affrontaient par les armes, sans cacher leurs ambitions derrière aucun Livre Sacré.

Qu’une moitié de l’humanité, celle vivant en Occident, ignore tout, sinon presque tout, de la spiritualité de l’autre moitié de la même humanité, au point de considérer ses propres conceptions religieuses comme «universelles», n’est-ce pas totalement stupéfiant ? Il est vrai qu’en séjournant en Chine, la première fois, j’avais la très bizarre impression de me trouver sur une autre planète, au sein d’une autre espèce vivante. Cela ne provenait pas uniquement de l’apparence physique des habitants, notamment les yeux bridés, mais de leur culture, de leur spiritualité.

En Chine, on croit à des «esprits». Le mot existe : 神 (shén). Voici comment comprendre ce terme. Il est composé de deux caractères. 申 est l’indication de la prononciation (shén), tandis que la signification est donnée par l’élément 示 , dont le sens sémantique est 上 (qui vient d’en haut). À rapprocher du caractère composé 電 : il signifie une lumière (电 ) qui tombe de la pluie (雨), tel, par exemple, un éclair. Voilà tout ce que, chez un Chinois, le mot 神 (shén) suggère. Dès lors, on comprend que sa traduction par le terme occidental «esprit» n’en rend pas toute la signification. C’est que la langue chinoise est fondamentalement concrète, et, par conséquent, sa spiritualité. De là on peut, alors, comprendre que le mot ou le concept «Dieu» ne fait pas partie du vocabulaire chinois, il est inconcevable parce que non concret, non matériel.

Ainsi, il y a l’« esprit » de la montagne, de l’eau, etc. Voici un exemple de la manière dont se forme et se conçoit un « esprit ».

Au XVIe siècle, Matteo Ricci, un jésuite italien, porta en Chine des horloges, alors inconnues dans le pays. Puis, il se familiarisa avec la langue et la culture au point d’être adopté comme un lettré. Après sa mort, ce personnage devint, dans la spiritualité populaire chinoise, objet de vénération comme maître des horloges et protecteur des horlogers.

Cependant, il y a, en Chine, une croyance dans une continuité de l’existence humaine après la mort. Il ne s’agit pas de ce qu’on appelle l’âme, mais d’«autre chose». Je ne suis pas parvenu à en savoir davantage. J’ai assisté à un enterrement. Ce ne fut pas le corps à être mis en terre, mais une petite urne contenant les ossements du défunt, auparavant brûlés dans un four crématoire. En la plaçant dans la tombe, le fossoyeur fit une interpellation. J’en ai demandé l’explication. L’homme a dit : «Eh ! Vous qui êtes là-dessous ! Voici un nouveau venu. Veuillez bien l’accueillir !» Donc, le mort ne va pas au «ciel», ni à un «paradis» où il serait accueilli par des anges, ni dans un «enfer» où l’ange du châtiment le recevrait, mais simplement dans un «ailleurs» qui se trouve au sein de la terre. J’ai remarqué qu’un membre de la famille tendit au fossoyeur quelques pièces de monnaie, en métal. Ce dernier les prit et les déposa près de l’urne. «Qu’est-ce ?», ai-je demandé. «Beh ! Cet argent servira au trépassé dans le monde où il séjournera, pour acheter ce qu’il lui faudra.»

En fermant la tombe, avant de partir, la famille du mort laissa tout près des… fruits et autre genre d’aliments. «Il s’en servira comme nourriture», m’a-t-on dit.

Le culte des ancêtres occupe une place très importante dans l’esprit des gens. On le comprend d’autant plus que ce peuple a plus de trois millénaires d’histoire, et entièrement documentée par écrit ! Les livres existaient en Chine quand, en Europe, on ignorait encore l’écriture.

Mais, et c’est là ce qui m’a frappé le plus, moi qui viens d’une moitié de planète où la haine et le sang se répandent au nom d’une religion, en Chine je n’ai constaté nulle discussion religieuse parmi les gens. La majorité des personnes se montrait étonnée quand j’évoquais la religion et Dieu. Chacun est libre de croire ce qu’il veut, et personne ne s’y intéresse. La spiritualité est une affaire totalement privée, libre, qui ne se discute pas. L’État, depuis l’antiquité jusqu’à présent (à l’exception de la très courte période dite de «Révolution Culturelle» maoïste), favorise le pluralisme. Il n’intervient que si une secte se propose d’utiliser sa croyance de manière politique, pour changer le régime en place. Ce fut le cas du mouvement dit «Falun Gong» derrière lequel on découvrit aisément la… CIA. Il fut interdit et réprimé.

Alors que l’Occident était en proie aux répressions internes, aux guerres civiles et étrangères, justifiées par une foi religieuse, voici ce qui en était ailleurs :

«A la fin du XIIIe siècle, la Chine fit partie d’un immense empire mondial, qui allait de Vienne jusqu’à Séoul. Sous la pax mongolica (…) à Guillaume de Saint-Louis, le souverain mongol, Mongka, aurait dit : «Dieu nous donne plusieurs doigts de la main. Ainsi, il nous donne plusieurs religions.» Aussi vit-on alors en Chine côte à côte des églises nestoriennes et catholiques, des mosquées, des synagogues, des pagodes.» (1)

Aujourd’hui, l’Etat reconnaît officiellement cinq conceptions spirituelles : taoïsme, bouddhisme, islam, catholicisme et protestantisme. Quant au confucianisme, c’est une morale, un ensemble de préceptes de conduite pratique du point de vue social, politique et domestique. Remarquons que les conceptions spécifiquement chinoises sont le confucianisme et le taoïsme ; les autres sont venues de l’étranger ; cependant, le bouddhisme s’est suffisamment développé parmi les lettrés et la population. Quant aux trois religions monothéistes, elles demeurent très minoritaires si l’on considère l’ensemble du pays, et non pas la province nord-orientale habitée par les Ouïghours musulmans.

Observons une particularité. Le plus souvent, le confucianisme a été érigé en doctrine d’Etat. Il a, en effet, tous les éléments pour justifier la domination d’une élite intellectuelle sur la société, de manière hiérarchique et autoritaire. Tandis que le taoïsme, au contraire, n’eut généralement pas la faveur, pour des motifs évidents : il contient des éléments libertaires antiétatiques et antiautoritaires.

A propos de l’importance des diverses croyances dans la Chine actuelle, voici ces informations trouvées sur Wikipédia.

Avant de les citer, une observation. Dans le texte, les termes «religion» et «dieux» sont strictement occidentaux, et n’ont pas d’équivalents dans la langue chinoise. Les mots adéquats à celle-ci devraient être «conception spirituelle» pour «religion», et, pour «dieux», êtres humains sanctifiés après leur décès, ou êtres légendaires plus ou moins humanisés. C’est dire donc que la personne, appartenant à la culture gréco-romaine-judéo-chrétienne-musulmane, qui lirait des informations sur la Chine, employant des concepts spécifiques à ces cultures, croit à des similitudes avec la culture chinoise, alors qu’il n’en est rien. Cette dernière est totalement autre chose, une manière différente de concevoir spirituellement le monde.

Voici donc la citation :

«Statistiques du Chinese Spiritual Life Survey pour l’an 2010 :

  • Religion traditionnelle chinoise : sous ce terme sont regroupés dans certaines statistiques les taoïstes et pratiquants de la religion populaire : 932 millions ou 69,5%
  • Culte des dieux et des ancêtres : 754 millions ou 56,2%
  • Religion populaire taoïste : 173 millions ou 12,9%
  • Taoïsme : 12 millions ou 0,8%
  • Bouddhistes : 185 millions ou 13,8%
  • Chrétiens : 33 millions ou 2,4%
  • Musulmans : 21 millions ou 1,7%
  • Sans religion : environ 168 millions ou 12,6%.»

Nous constatons la large prédominance de ce qui est appelé «religion traditionnelle chinoise». Précisons, afin que les mots reflètent fidèlement la réalité, conception spirituelle. En effet, parler de «religion» traditionnelle, ou de «sans religion», est totalement inadéquat, car, comme nous l’avons dit auparavant, confucianisme, taoïsme et bouddhisme ne sont pas des religions, dans le sens occidental du terme, mais des conceptions spirituelles.

Quand je rencontre des gens, ils me reçoivent amicalement, sans jamais m’interroger sur ma croyance. Pour eux seul compte mon comportement. Et si je leur pose des questions concernant leur spiritualité, d’abord ils sont étonnés, parce que c’est le genre de question qu’on ne pose pas, parce que cela relève du domaine strictement privé. Ensuite, tenant compte que je suis un étranger, et amicalement curieux de connaître leur culture, ils sourient, amusés, puis me répondent comme ils le feraient pour un argument scientifique, avec détachement et sérénité. En aucune manière, ils ne cherchent à me convertir à leur conception. Elle est une simple morale individuelle, pratique, constituée d’éléments pris çà et là selon les désirs de chacun.

Ces trois conceptions ne recourent généralement pas au prosélytisme. Elles comptent simplement sur l’exemple concret pour sensibiliser les gens à leur idéal. Plus encore : pour beaucoup de personnes, ces trois conceptions se complètent. Chacun prend dans l’une, les deux ou même les trois autres les éléments concrets qui répondent à ses désirs personnels.

Cette absence de prosélytisme n’a rien à voir avec celui de la religion hébraïque ; celle-ci base le refus du prosélytisme sur l’idée de «peuple élu», qui doit maintenir sa «pureté» en ne cherchant pas à convertir les «goïm», terme désignant les non-Juifs.

Que conclure après ce très bref compte-rendu sur la spiritualité en Chine ? Espérons que le lecteur se rendra compte, comme moi, que de l’autre côté de la planète où il vit, existe une presque moitié d’humanité diverse que, depuis toujours, elle croit à des valeurs spirituelles totalement différentes, qu’elle a autogéré son existence de manière autonome par rapport à une force extra humaine, que ses conceptions lui ont épargné les fleuves de sang des guerres de religion, qu’il est temps de s’affranchir de toute forme d’auto-centrisme (croire à sa propre conception spirituelle comme étant celle de l’humanité entière, ou qu’elle devrait l’être), que l’auto-centrisme, donnant la fausse illusion de l’universalité, enferme l’esprit dans des limites, sources d’angoisse et de conflits sanguinaires, qu’enfin il est temps de se rendre compte de l’existence de différences spirituelles, lesquelles au lieu de causer des haines et des massacres, sont facteurs non pas de tolérance (j’ai expliqué le sens négatif de ce terme), mais de respect réciproque. Et, selon la fameuse exclamation proférée le soir du massacre de la Saint Barthélémy, en France : «Et Dieu reconnaîtra les siens !» (2)

Dès lors, on peut comprendre le motif pour lequel les dirigeants de l’«Occident» ont toujours maintenu une «muraille» idéologique pour empêcher leurs peuples de connaître la réalité spirituelle de la Chine. En effet, imaginons ces peuples découvrir que l’on peut vivre normalement sans Dieu ni religion, que cela évite de verser des fleuves de sang au nom de Dieu et de la religion, que Dostoïevski a totalement tort en affirmant «Sans Dieu tout est permis»… Quelle catastrophe ce serait alors pour les dirigeants occidentaux et pour leur caste cléricale ! Ils ne pourraient plus utiliser la religion comme instrument d’aliénation et de manipulation des peuples, pour pousser ces derniers à s’entre-massacrer, afin de satisfaire des intérêts strictement matériels oligarchiques : possession du pouvoir pour disposer des richesses de la nation.

Dans une contribution précédente, j’ai évoqué les méfaits de l’ignorance. Eh bien, en voici une : ignorer les spiritualités d’une presque-moitié d’humanité.

Terminons avec un mythe indien, j’entends le peuple que les Européens ont massacré dans le continent appelé Amérique.

Les Indiens racontent que la Vérité était toute contenue dans un miroir, suspendu dans le ciel. Un jour, il tomba sur terre et se brisa en diverses parties. Chaque peuple en prit un morceau, en croyant qu’il détenait la Vérité toute entière. L’histoire a montré les funestes conséquences de cette conviction. Heureusement, en Chine, cette légende n’existe pas. Dans ce pays, la règle qu’il m’a semblé constater est celle-ci : Libre à toi de croire à la spiritualité qui te convient, à condition qu’elle ne nuise pas à ton prochain, et en espérant qu’elle t’est réellement bénéfique dans ta vie. Est-ce perdre son temps que de connaître et de méditer cette conception de l’autre partie de l’humanité ? N’est-ce pas, là aussi, «chercher la science, même si c’est en Chine» ?

K. N.

[email protected]

(1) Pierre Do­Dinh, Confucius et l’humanisme chinois, Ed. Seuil, coll. Maîtres spirituels, Paris, 1958, p. 172.

(2) Bien entendu, j’ai omis de citer la première phrase de cette proclamation : «Tuez-les tous !»

Comment (8)

    Bouzorane
    8 septembre 2018 - 12 h 06 min

    Ni Chine ni rien du tout!
    Recconnaissons que nous sommes gravement atteints de tous les maux psychologiques qui existent : acculturation, manque de repères, sentiments d’insécurité, syndrome du larbin, déni de soi, mépris de soi, division, fascination de l’étranger, intoxication à la religion, intoxication aux idéologies internationalistes… etc etc

    Zaatar
    8 septembre 2018 - 6 h 51 min

    Et dire que tout ce peuple tient ses origines comme le reste de la planète d’ailleurs des terres Africaines. La génétique le démontre dans la decortication du génome humain, le récit ici le prouve amplement. L’environnement faconne en grande partie les gènes non codant de protéines du génome humain.

      ZORO
      8 septembre 2018 - 7 h 54 min

      Ah mon ami Zaatar ,je souhaite de toutes mes forces que tous les kabyles ecoutent tes sages paroles et cessent de nous rabacher que leur origine est chachnok et que okba est le geniteur des arabes algeriens ,et comprennent enfin que tout etre humain sur notre terre n est qu un africain qui retourne a ses sources.
      SigneZORO. …Z….

      2
      1
    kiki
    7 septembre 2018 - 15 h 34 min

    OUI il y à du bon partout mais j aimerais pas vivre dans la Chine du futur ( très proche ) cameras partout contrôle absolut de la population à force d être très disciplinés il ne seront plus maitre de leur condition d être humains ( faite des recherche vous verrez ) je préfère l largement de modèle Algérien ( mais ont doit faire preuve de plus de civisme et de discipline )

    3
    2
    MELLO
    7 septembre 2018 - 14 h 34 min

    Merci , spaciba , ya Si Kadour de nous avoir fait voyager de l’autre cote’ de cette planete appelee TERRE. L’education chinoise commence avant tout au niveau de la famille. L’enfant , des son jeune age acquiert les referents des parents et de la communaute’ . La communaute’ passe , en ce pays, bien avant la famille. Le respect est considere’ plus important envers une grande personne a la famille . L’ecole vient completer cette education familiale avec respect de tout l’environnement.
    Vous nous avez relate’ le monde spirituel de ce pays, je le comprend pour nous faire toucher du doigt toute cette piece theatrale que nous jouons avec notre religion. La Chine c’est 1/4 de la population mondiale , heureusement que ce monde inconnu existe sur terre, pour faire equilibre a tout ce bloc occidental qui porte des idees prefabriquees, en ce sens que c’est un monde qui croit a ce que X qui a dit , ou Y qui a fait.
    Croyez moi que j’etais attentif a votre ecrit, car la ville d’ou j’ecris, Irkutsk (Russie) est juste au dessus de la MONGOLIE soit a 1500 km de Pekin, mais a 5000 km de Moscou. Un peuple tres eduque’, calme , qui ne s’occupe que de lui meme et personne ne vient vous interpeller sur votre origine ou votre religion. Une vie paisible, un environnement propre et sain. L’ecole est sacre’ en cette contree. A l’ecole , on vous apprend , non pas des theories, mais toutes les pratiques quotidiennes qui serviront a vous accompagner toute votre vie.
    Mao disait aux chinois: Lorsque vous mangez du riz, ne faites pas tomber un seul grain, sinon on aura plus de 1 milliards de grains perdus. MEDITEZ

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    Anonyme
    7 septembre 2018 - 12 h 38 min

    Et pourtant c est dans cette partie de la planete que fut dressee la plus longue muraille construite par les humains ,sous les ordres de monarques qui ne croyaient guere en Dieu mais qui prenaient plaisirs a faire souffrir leur sujet pour delimiter leur terrain et satisfaire leur ego ,ce que je retiendrais de ce reportage c est que partout dans ce monde les choses ne sont ni noir ni blanc.Merci si Kadour je touve ca instructif.

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    Tin-Hinane
    7 septembre 2018 - 10 h 08 min

    Je dirai même surtout en Chine. Car le problème des religions monothéistes c’est qu’elles croient détenir la vérité suprême et unique je parle essentiellement de l’Islam et du Christianisme (je ne sais rien du judaïsme). En Algérie on s’est retrouvé avec des salafistes wahabites sortis d’on je sais où (ou plutôt on ne le sait que trop bien) qui ont massacré, égorgé, détruit, menacé, extorqué enfin qui se sont rendus coupables de touts les méfaits que réprouvent logiquement les religions, des musulmans massacrant d’autres musulmans. Il est vrai qu’il y a un problème et ce problème c’est l’ignorance et la médiocrité des gens qui s’emparent des religions, s’approprient Dieu et commettent les pires crimes en son nom convaincus de leurs bons droits et de leur impunité. Ces gens là sont des criminels ils ne connaissent de la religion que le dogme et ne connaissent rien à la spiritualité qui est l’essence de ces religions. La spiritualité demande de l’intelligence, de la sagesse, de l’humilité, l’amour et le respect de l’humain, tout ce que ces fous de dieu ne connaissent pas et ne pourront pas connaitre car ils n’en ont ni les outils ni et surtout la volonté et le désir. Alors au nom de dieu (et surtout du dollars et de la Livre sterling) ils commettent les crimes les plus abjects et sortent de l’humanité. Merci en tout cas Monsieur Kaddour Naïmi pour ce reportage qui nous a éclairés il nous faut un peu lus d’algériens comme vous.

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      Chen
      7 septembre 2018 - 14 h 10 min

      @Tin-Hinane
      Concernant le judaïsme et les judésionistes : étant à l’origine du wahhabisme salafisme et cie avec leurs alliés occidentaux ils disent « l’islam est le balai d’IZ RAT HELL ».
      DAECH Al Qaïda frères musulmans et cie…ne sont que le bras armé du sionisme et je rajoute MAK = mossad et BHL. C’est pourquoi je parle de terrorisme sioniste et non islamique.
      Pour avoir côtoyé des chinois venus en France, ils ont perdu l’essence même de leur culture et spiritualité au détriment d’une culture occidentale sans âme.
      En Chine, ils commencent à perdre leur tradition comme par exemple le taï chi et qi gong enseignés initialement dès l’enfance et bien les jeunes des grandes villes s’enloignent.
      Cependant les chinois sont toujours très disciplinés avec un esprit civique et un civisme très développé.
      Cet état d’esprit martial n’est pas donné à tout le monde et ne s’achète pas.

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