Du hirak 

hirak
La rue s'exprime chaque vendredi depuis le 22 février. New Press

Par Aziz Ghedia(*) La «révolution du sourire» venait de naître. D’emblée, on lança le mot «silmiya», qui veut dire, en français, «pacifique». On prôna la non-violence, comme le fit jadis le Mahatma Gandhi (dans les années 40 du siècle dernier) pour mettre fin à la présence de la Grande-Bretagne aux Indes. On conseilla aux manifestants de ne pas répondre aux provocations d’où qu’elles viennent ; car l’on savait bien que le pouvoir était capable du pire. Il était capable de réprimer par les forces de l’ordre ou, le cas échéant, en ayant recours à des voyous qu’il enverrait, le moment venu, à la casse et au pillage dans la ville, choses qu’il mettra ensuite sur le compte des manifestants pour disqualifier le mouvement populaire. C’est ce qui s’était produit d’ailleurs deux ou trois vendredis de suite, mais sans grandes conséquences sur le mouvement citoyen ni sur la suite des évènements. Les services de sécurité avaient eux-mêmes reconnu que ces casseurs, qui agissaient à visages couverts et pratiquement à la fin des marches, étaient manipulés par des forces occultes, des forces représentées par des personnes qui n’avaient pas intérêt à ce qu’il y ait un véritable changement politique en Algérie.

Toujours est-il que, vu l’ampleur de ces manifestations qui drainaient chaque vendredi des millions d’Algériennes et d’Algériens dans toutes les villes d’Algérie, d’Est en Ouest et du Nord au Sud, le vice-ministre de la Défense nationale, Ahmed Gaïd-Salah, était, en quelque sorte, mis au pied du mur. Obligé de réagir aux cris de la rue contre le cinquième mandat de Abdelaziz Bouteflika et de montrer qu’il était au côté du peuple, il ordonna probablement au Président du Conseil constitutionnel d’appliquer l’article 102 de la Constitution. Or ce président du Conseil constitutionnel, a été désigné par Abdelaziz Bouteflika. C’était l’un de ses proches et homme de confiance de surcroît. Comment, dans ces conditions, pouvait-il, ce Tayeb Belaïz puisque c’est de lui qu’il s’agit, répondre à l’injonction de Gaïd-Salah, fut-il vice-ministre de la Défense, et destituer celui par la grâce duquel il se retrouvait à la tête d’une institution de grande importance alors que réglementairement et constitutionnellement il n’avait aucun droit ? Encore un non-respect de la Constitution algérienne qui a été taillée sur mesure, par nos parlementaires indignes, au président Abdelaziz Bouteflika.

Mais que dit l’article 102 de cette Constitution tant triturée et tant violée par ceux-là même qui l’ont écrite ? Il dit : «Lorsque le président de la République, pour cause de maladie grave et durable, se trouve dans l’impossibilité totale d’exercer ses fonctions, le Conseil constitutionnel se réunit de plein droit, et après avoir vérifié la réalité de cet empêchement par tous moyens appropriés, propose, à l’unanimité, au Parlement de déclarer l’état d’empêchement.» «Le président du Conseil de la nation assume la charge de chef de l’Etat pour une durée de quatre-vingt-dix jours au maximum, au cours de laquelle des élections présidentielles sont organisées.»

Or, il était de notoriété publique que Abdelaziz Bouteflika souffrait d’un handicap majeur tant physique que cognitif depuis son AVC de 2013 et que c’est à cette époque-là qu’on aurait dû appliquer cet article 102.

Le président Abdelaziz Bouteflika était dans un état presque comateux dans un hôpital à Genève et ignorait certainement tout ce qui se passait en Algérie. Son rapatriement s’était fait dans des conditions rocambolesques dignes d’une grande réalisation hollywoodienne. Et cela après que les urgences de cet hôpital genevois furent assaillies d’appels téléphoniques de jeunes Algériens à l’humour drolatique.

Quelques jours après son retour en Algérie, le président Abdelaziz Bouteflika dépose sa démission au Conseil constitutionnel. Comme toujours, depuis qu’il est cloué sur sa chaise roulante, il n’est apparu, à la télévision publique, que durant un laps de temps dans un accoutrement inhabituel pour un président de la République : habillé d’une djellaba marocaine. Il faisait pitié à voir. D’où d’ailleurs le slogan crié à tue-tête par les manifestant durant plusieurs jours de «Bouteflika le Marocain, il n’y aura pas de cinquième mandat». C’était là un président de la République qui aspirait, il n’y a pas si longtemps, au prix Nobel de la paix et qui se retrouve honni et vomi par tout son peuple et à qui, suprême humiliation, l’on dénie même la nationalité algérienne.

La symbolique est très difficile à supporter. Particulièrement par les partisans du cinquième mandat qui se faisaient de plus en plus discrets, qui n’occupaient plus la scène politique de peur d’être, eux aussi, lynchés par la population dont l’engagement politique et l’occupation de l’espace public allait crescendo.

Mais avant de remettre sa démission au Conseil Constitutionnel, le Président A.Bouteflika avait pris le soin de démettre de ses fonctions le Premier ministre Ahmed Ouyahia, l’homme des sales besognes, «revenu pour la quatrième fois pour diriger son dixième gouvernement» et de le remplacer par le ministre de l’intérieur, Noureddine Bedoui, qui est également très mal vu par les Algériens pour avoir maté les mouvements de grève de ces derniers mois et particulièrement celui des médecins résidents.

En fait, si le Président a bel et bien démissionné, ses hommes et ses partisans zélés du cinquième mandat sont encore omniprésents. Et il sera difficile de les faire «dégager» tous, même si la théorie des dominos commence déjà à faire son œuvre.

Mais le peuple ne désespère pas pour autant. Il est uni. C’est ce qui compte le plus car l’on sait que l’union crée la force. La carte du régionalisme ne peut plus être brandie par le régime. Cette politique de «diviser pour mieux régner», souvent utilisée par le passé − rappelons-nous du Printemps berbère de 2001 − ne peut plus avoir cours aujourd’hui. Tous les manifestants sont conscients de cela et n’omettent pas de le rappeler à chaque manifestation. Par ailleurs, certains tabous sont tombés à tel point que cela ne fait plus l’objet de commentaires déplaisants de voir par exemple des femmes défiler en tenue traditionnelle kabyle et portant l’emblème berbère (qui devrait en fait rassembler toute l’Afrique du Nord).

Seule ombre au tableau : l’instrumentalisation de la justice par le vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd-Salah. Il s’agit, en fait, d’une sorte de «mani pulite» (mains propres) alors que ce n’est pas du tout le moment. Tout simplement. Cette façon de «mettre la charrue avant les bœufs» si l’on ose dire, s’apparente plutôt, de notre point de vue, à une chasse aux sorcières. C’est ainsi que l’un des premiers investisseurs algériens, Issaad Rebrab, patron du groupe Cevital qui a créé des milliers d’emplois à travers le territoire national, se trouve aujourd’hui en prison… Alors que ceux pour lesquels la vox populi a trouvé l’un des meilleurs slogans, «ya serraqine, klitou lebled», ne semblent pas du tout inquiétés.

En fait, le peuple est loin d’être dupe. Il n’est pas sans savoir que tout cela, toute cette mise en scène de mauvais goût est faite dans l’intention de casser le mouvement citoyen. Mais la mobilisation populaire de ce 13e vendredi de hirak, toujours très importante à travers toutes les wilayas du pays, prouve une chose : le mouvement est incassable et ne peut être dévié de ses objectifs par les tenants du pouvoir actuel. La stratégie du pouvoir qui compte sur l’essoufflement du mouvement se révèle un fiasco total.

A. G.

*) Membre fondateur de Jil Jadid

NDLR : les opinions exprimées dans cette tribune ouverte aux lecteurs visent à susciter un débat. Elles n’engagent que l’auteur et ne correspondent pas nécessairement à la ligne éditoriale d’Algeriepatriotique.

 

Comment (11)

    Digage!
    19 mai 2019 - 14 h 36 min

    J’ajouterai une chose : Gaid Salah a accepté toutes les décisions de Said Bouteflika dans le même mois où il l’a viré : Nomination de Belaiz président du Conseil Constitutionnel, Formation d’un nouveau Gouvernement avec Bedoui 1er ministre, Dissolution de la commission électorale etc… Mais quand ça concernait justement sa casquette, il s’est opposé au moment même où le même Said Bouteflika signait sa mise à la retraite. Les faits sont là, ils sont têtus.

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    Argentroi
    18 mai 2019 - 16 h 57 min

    L’auteur de l’article nous suggère que le mouvement du hirak a failli être cassé parce que le pouvoir du moment a déclenché une opération « mains propres » qui n’était pas, selon lui, une exigence. Quand cet auteur se morfond pour Rebrab car créateur d’emplois comme il dit, Haddad est aussi un créateur d’emplois, Kouninef aussi. Mais tous sont des créateurs d’emplois que par la grâce du système qui les a choyés.
    Si on devrait considérer que le sort du mouvement populaire naissant est lié au devenir de certaines personnes, cela signifie que ces personnes jouent un rôle moteur et majeur dans la continuité et dans la mobilisation du hirak ! Monsieur Ghédia peut-il nous expliquer le pourquoi ?

      GHEDIA Aziz
      18 mai 2019 - 17 h 38 min

      D’abord, je ne suis pas, personnellement, de ceux qui pense que l’argent est roi. Dans la vie, il n y a pas que l’argent. Dieu merci, il reste encore d’honnêtes personnes, en Algérie ou ailleurs, pou lesquelles l’argent n’est que « la saleté de ce bas-monde » et que le fait de défendre ces idées et ses principes vaut mieux que tout l’argent du monde. Ceci d’une part. D’autres part, je ne suis pas le seul à dire que l’instrumentalisation de la justice par le pouvoir actuel n’est qu’une ruse pour casser le mouvement citoyen. Tous les hommes politiques ou les intellectuels qui ont eu à s’exprimer sur cette question ont dit pratiquement la même chose. Et, effectivement, dans le contexte actuel, l’emprisonnement du patron de Cevital ou de quelqu’un d’autres s’apparente plutôt à un règlement de compte. Tous les gens sensés vous diront qu’il faut d »abord construire un Etat de droit dans lequel la justice sera indépendante du pouvoir politique et ensuite laisser cette justice faire son travail de façon sereine. Sans pression de nulle part.

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        Anonyme
        19 mai 2019 - 0 h 37 min

        @ GHEDIA Aziz
        J’ai justement choisi ce pseudo « Argentroi » pour m’élever contre les puissances de l’argent et que j’utilise depuis des années alors, loin de moi d’insinuer quelque chose à votre adresse. La question que j’ai posée est nodale : quelle est la relation de cause à effet entre l’arrestation de certains patrons et la mobilisation populaire puisque j’ai crû comprendre que pour certains, plus le pouvoir du moment multiplie les arrestations, plus la démobilisation populaire s’accentue. Mais vous, vous me répondez sur un autre registre qui est celui du règlement de compte, l’état de droit et la justice indépendante. L’Algérie est sens dessus dessous, alors s’étonner qu’il y ait des règlements de compte est, il faut l’avouer, assez naïf quand on connait la nature du système algérien. Pourtant c’est le contraire qui serait étonnant. Et c’est de bonne guerre que Gaïd Salah veut éliminer ses adversaires car, lui, s’il devait attendre l’état de droit, eux, s’en foutent de cet état de droit et le neutraliserait sans état d’âme.
        On voit bien donc qu’il y un décalage énorme entre les exigences du mouvement populaire naissant et la classe politique qui court d’autres lièvres qui n’ont rien à voir avec les préoccupations de la société algérienne. La jonction entre les deux est vouée à l’échec. Quelles sont alors les perspectives d’avenir pour ce mouvement populaire naissant pour accélérer la décantation et jouir d’une autonomie politique qui ne soucierait que pour ses intérêts et donc des alliances correspondantes ?

    Digage!
    18 mai 2019 - 16 h 01 min

    Grâce au témoignage de Nezzar, tout le monde connait maintenant la véritable raison de l’intervention de Gaid Salah pour virer les Bouteflika: il était menacé de perdre son poste tout simplement. Tout le reste n’est que du blabla constitutionnel pour camoufler sa réaction. Au 22 mai, on aura perdu 3 mois précieux à cause de lui. Gaid Salah a freiné l’élan populaire pour un vrai changement et il nous entraîne dans des palabres et des diversions qui permettent à la maffia de se réorganiser et de tenir ses positions. Voilà le résultat de l’intervention de Gaid Salah dans le mouvement populaire : Un Frein. Une diversion. Il a grippé la machine du changement. Merci Mon Général !

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      Argentroi
      18 mai 2019 - 19 h 05 min

      @ Digage !
      Si on suit ton raisonnement et en recoupant tes dires, tu es entrain d’insinuer que Bouteflika allait dégommer Gaïd Salah car ce dernier était susceptible d’être un frein contre le Hirak. Sinon quelle est la véritable raison pour que Bouteflika voulait se débarrasser de Gaïd Salah ?
      Malheureusement, tu es loin de la vérité qui est tout simplement que Gaïd Salah ne voulait pas d’état de siège ou d’exception pour ne pas mettre l’armée en face du peuple et éviter une tragédie. Ce qui est en substance ce qu’a révélé Nezzar.
      Et donc Bouteflika, devant cette attitude de Gaïd Salah, devait tout faire pour évincer ce dernier. Ainsi, l’homme de la situation ne pouvait être pour les Bouteflika que Toufik qui avait l’étoffe de remplacer Gaïd Salah à l’état-major pour mener la répression en vue de l’état de siège qu’il allait être instauré. Cela s’explique par le fait que Bouteflika avait bien besoin de l’efficacité des réseaux de Toufik pour faire capoter l’action du Hirak et étouffer la contestation dans l’œuf et quitter le pouvoir sans dommage moyennant le deal de livrer l’Algérie à Toufik dont le mode de gouvernance et la promesse d’une seconde république à sa façon sont bien palpables.

        Digage!
        19 mai 2019 - 14 h 29 min

        @Argentroi
        Ne déformes pas mes propos stp.
        Gaid Salah a dégommé les Bouteflika car son poste était menacé, et il ne l’a pas fait par amour du Hirak, sinon il se serait opposé depuis 2013 aux Bouteflika. Relis ses discours du temps où il parlait de Fakhamatouhou. Mais tu as le droit d’être amnésique.
        Ni Bouteflika ni Gaid Salah ni Toufik Ni Said ne sont les hommes crédibles pour initier le changement car ils mangeaient tous dans la même marmitte.
        Si Gaid Salah ne s’etait pas mêlé du Hirak, on serait dèjà entrain de changer tout le pays avec des Gens du Hirak et pas à supporter les Bedouis et Bensalah en priant qu’ils démissionnent, ils seraient tous partis, et Gaid Salah avec eux !

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          Argentroi
          19 mai 2019 - 16 h 40 min

          @ Digage!
          Mais moi, je ne te demande qu’une chose : pourquoi subitement les Bouteflika voulaient se débarrasser de Gaïd Salah ; il y a bien une raison ! C’est cela qui nous expliquera pourquoi Gaïd Salah avait eu peur pour son poste comme tu l’affirmes si bien. Ta réponse, j’espère, ne sera pas celle d’un amnésique !
          Le changement s’il y a lieu ne sera ni l’œuvre de Gaïd Salah ni d’un autre, le changement sera la conséquence de la mobilisation continue de tous accompagnée d’une vision perspicace qui manque actuellement tant la décantation politique tarde à apparaitre.

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    lhadi
    18 mai 2019 - 15 h 43 min

    Les mots ont un sens.

    Que veut le hirak algérien ?

    Il veut que le « système dégage »

    Tout mouvement qui veut dégager un système est un mouvement anarchiste.

    Comment peut-on cautionner un tel mouvement ?

    La constitution algérienne, souvent piétinée par celui qui, comme Louis XIV, considéra « l’Etat, c’est moi », est un garde-fou. contre les petits manipulateurs professionnels de la politique qui savent qu’il n’y a rien de mieux pour manipuler un peuple que de lui proposer plusieurs options « apparemment » différentes, mais qui toutes conduisent la victime a épouser le choix de son bourreau.

    la sagesse commande, non pas pour permettre à une oligarchie figée de s’installer au pouvoir, mais de participer à la vie politique de notre pays conformément la loi fondamentale de notre république.

    Le temps joue contre notre pays. Pourquoi ? Parce que l’Algérie est en dépôt de bilan.

    Fraternellement lhadi
    ([email protected])

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    Antisioniste
    18 mai 2019 - 14 h 31 min

    J’aime bien le fait que vous avez dit, je vous cite « au président Abdelaziz Bouteflika. » et non pas l’EX, car cela répond à votre première question, à mon avis. Sans que je sois obligé de vous noyer dans des détails que tout le monde connais, mais qui n’ont pas encore été totalement digérer, j’allai dire diriger, ah les effets de ramadan.

    Anonyme
    18 mai 2019 - 14 h 05 min

    C’est quoi Jil Jadid, c’est un parti, une association, une ONG? Prière de le préciser. mani pulite? wow! Le peuple doit gouverner. On aura quelques centaines de milliers de Présidents. Gaïd Salah a commencé les purges bien avant le 22 février 2019. Je vais parler à des amis, on va tous créer des partis. Vous aurez 150.000 partis, comme concurrents, en supposant que vous êtes un parti. Ne voyez-vous vous pas que l’Algérie est une bombe à retardement. Comportez-vous en vrais compatriotes, arrêtez vos « infantileries », SVP. Si l’Algérie explose ou implose, il n’y aura ni Jil Jadid, ni Jil Kadim. Je vous recommande de (re)lire « la laitière au pot au lait », de La Fontaine.

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