Analyse critique de la sixième économie mondiale

Dans les analyses sur le Brésil et l'action du gouvernement Lula/Dilma, on dit que le manichéisme l'emporte souvent. D'une part, il y a ceux qui estiment que le gouvernement fait des miracles. D'autre part, qu'il ne fait rien en tout cas pour mériter les flammes de l'enfer. La lecture de l'étude de cette entreprise de consulting britannique, spécialisée dans les analyses économiques, selon laquelle le Brésil occuperait la sixième place dans l'économie mondiale, suit la même logique.

Durant les huit dernières années, le Brésil a connu une croissance plutôt faible par rapport aux autres pays émergents, mais bien plus importante que sous la période sombre de Fernando Henrique Cardoso. Cependant, le principal élément qui a permis au Brésil d'occuper cette place fut la crise capitaliste de 2008, qui a fait chuter certains pays du cœur capitaliste.

La stimulation du marché interne, avec la revalorisation du salaire minimum, des politiques de crédit, des politiques sociales a joué également un rôle important, mais pas central dans le processus qui a fait du Brésil la sixième économie du monde. Car en réalité le marché interne brésilien, certes consolidé, n'est pas au cœur de la dynamique de notre économie, dépendante des marchés extérieurs.

Ce qui porte l'économie brésilienne, c'est l'exportation des matières premières minérales et agricoles, contrôlée par les entreprises trans-nationales et du secteur financier qui ne paient pas d'impôts à l’exportation (en raison de la Loi Kandir, triste héritage du gouvernement Fernando Henrique Cardoso, toujours en vigueur à ce jour), vers la Chine et d'autres pays du coeur capitaliste.

Ainsi, le « grand » avantage comparatif du Brésil dans la compétition capitaliste internationale est la faible valeur d'échange de sa force de travail (nos travailleurs ont un niveau de revenu inférieur à celui des pays du centre, en raison de leur sur-exploitation), l'exploitation des ressources agricoles et minières et le mépris des droits sociaux fondamentaux.

Le Brésil est un pays s'appuyant sur une structure sociale inégalitaire et une concentration considérable des revenus, des richesses et du capital. C'est un paradis pour les entreprises trans-nationales. Plus cette concentration est importante (possible en l'absence d'un système fiscal progressif, qui taxe plus ceux qui ont plus, ainsi que ceux qui spéculent), plus importantes sont les possibilités d'investissements et de profits.

Un des éléments qui assure la pérennité de cette situation, c'est le versement de bas salaires. Selon les données préliminaires du Recensement publiées cette semaine par l'Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques (IBGE), la majorité des emplois créés depuis 2000 sont occupés par des travailleurs dont la rémunération ne dépasse pas deux fois le salaire minimum (soit 945 euros avec le nouveau salaire minimum en vigueur). Ce niveau de rémunération, inférieur à 945 euros par mois, concerne 63% des salariés en 2010.

Pour ce qui est de l'exploitation des ressources naturelles, le pays connaît une offensive du capital étranger, visant à prendre le contrôle de nos terres et de la production agricole. La privatisation des terres et de l'agriculture atteint des niveaux inédits, alors que le gouvernement ne dispose pas des instruments ni pour la freiner ni pour la réguler. De 2002 à 2008, les entreprises du secteur agro-alimentaire ont généré une avalanche d'investissements étrangers qui se sont élevés à 47 milliards de $, selon les chiffres de la Banque centrale.

Dans le même temps, tandis qu'il exporte des matières premières minières, pour que les pays du cœur produisent des machines, des équipements et des produits électroniques, le Brésil subit un grave processus de désindustrialisation. Une motion du Congrès brésilien de l'Economie, qui s'est tenu en septembre, a jugé que le« Brésil ne peut pas poursuivre le processus actuel d'accroissement de la dépendance vis-à-vis des importations de produits manufacturés. L'actuelle substitution de la production interne par des produits importés survient avant même que le pays n'ait acquis la maîtrise des processus technologiques stratégiques lui permettant de garantir la durabilité de son développement souverain. »

Enfin, les droits sociaux des brésiliens sont méprisés, ce qui ouvre des perspectives d'investissement pour le grand capital dans les entreprises du secteur des services et, dans le même temps, « libère » l’État d'une charge de redistribution des ressources fiscales vers le domaine social pour mieux les diriger vers le paiement des intérêts, des amortissements des titres de la dette publique, détenus par les banques brésiliennes et étrangères, ainsi que par des entreprises trans-nationales. Sur le budget général de l'Union, pour la seule année 2010, 635 milliards de $ (ce qui représente 45% du budget) sont réservés au paiement des intérêts, des amortissements et au refinancement de la dette publique brésilienne.

Ce que le Brésil offre au monde, ou plus exactement, aux entreprises capitalistes trans-nationales, ce sont des travailleurs mal payés, les conditions par la concentration des revenus et des richesses pour de nouveaux investissements, des terres (en plus du soleil et de l'eau) pour la production de biens destinés à l'exportation, des matières premières minières sans valeur ajoutée pour les pays centraux et un marché pour les investissements dans le secteur des services.

Applaudir avec enthousiasme, et sans pondérer l'analyse, à la sixième place du Brésil dans l'économie mondiale, c'est célébrer la consolidation et l'expansion d'un modèle économique qui repose sur les mauvaises conditions de vie du peuple brésilien, les inégalités de richesse et de revenus et sur la privatisation et la désindustrialisation de l'économie, qui font du Brésil le paradis des entreprises trans-nationales.

La montée du Brésil dans le classement des meilleures économies du monde n'aura de sens que si des transformations structurelles sont mises en place – qui pourraient garantir de meilleures conditions de vie à toute la population, avec de meilleurs salaires et la concrétisation de réels droits sociaux, et l'indépendance économique, industrielle et technologique par rapport aux entreprises étrangères – autour d'un projet populaire pour le développement du Brésil. Que le peuple s'organise et lutte pour le construire en 2012 !

Par Igor Felippe Santos

Journaliste, éditeur du journal du MST (Mouvement des travailleurs sans terre)

Commentaires

    abdallah
    22 février 2012 - 23 h 30 min

    un des paradygme que le
    un des paradygme que le « capital americain » a merveilleusement su prendre pour depasser la crise systemique du model capitaliste financier … see you




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