Soheïb Bencheikh à algeriepatriotique : «Le Front national est notre ennemi mortel»

Soheïb Bencheikh. D. R.

algeriepatriotique : Expliquez-nous, M. Bencheikh, la polémique qu’a suscitée votre intervention sur une chaîne de radio française, en l’occurrence RTL, lorsque vous avez appelé les musulmans de France à voter pour le Front national ? Qu’est-ce qui vous a poussé à ce genre de déclaration ? Et que pensez-vous de toutes les réactions négatives à votre endroit ?

algeriepatriotique : Expliquez-nous, M. Bencheikh, la polémique qu’a suscitée votre intervention sur une chaîne de radio française, en l’occurrence RTL, lorsque vous avez appelé les musulmans de France à voter pour le Front national ? Qu’est-ce qui vous a poussé à ce genre de déclaration ? Et que pensez-vous de toutes les réactions négatives à votre endroit ?

Soheïb Bencheikh : Premièrement, je n’ai pas invité les musulmans d’emblée, à partir de rien, du néant, à voter pour le Front national. Il faut être de mauvaise foi ou insensé pour croire que moi, l’Arabe, le musulman, l’Algérien, je suis un sympathisant du Front national. C’est notre ennemi mortel, la source de tous les maux. Nos maux à nous, en France et ailleurs. Ne dit-on pas «ennar wala Amar» (il est pire que le diable) ? Ce qui veut dire que le Diable ne cessera jamais d’être diable. Je l’ai dit pour dénoncer cette copie du Front national que sont Sarkozy et son équipe, plus dangereux et plus sournois, car se réclamant des valeurs de la République, d’une droite classique et d’un gaullisme pro-arabe. Il y a, aujourd’hui, au sein de l’UMP des militants d’origine arabe. Sarkozy, par crainte du Front national, est tout simplement en train de mener une campagne xénophobe et d’appliquer le programme de l’extrême droite, avec souvent de la surenchère.

Quelles sont, selon vous, les perspectives qui s’ouvrent à l’Algérie dans un contexte marqué par les événements qui touchent les pays voisins (Tunisie, Egypte, Libye) ?

Je constate, en théorie, qu’en Algérie, il y a une sorte d’ouverture. Une ouverture qui n’est pas un choix. Mais ceux qui ont le pouvoir, en l’occurrence le gouvernement, sont obligés de procéder à cette ouverture, qui reste théorique. Pourquoi ? Parce qu’il y a deux menaces : la première, celle d’une révolte, laquelle est imprévisible. Ben Ali, en personne, n’a pas été averti, Kadhafi, aussi, ainsi qu’Ali Salah et Bachar El Assad. Donc, cela doit avertir les responsables politiques en Algérie. La deuxième est que l’islamisme risque d’avancer, même dans une transition qui se veut souple, et dans le calme. Je répète, c’est en théorie, je n’ai pas vu cela en pratique. Donc, je suis convaincu que cela restera ainsi, je ne crois pas un instant que ceux qui ont le pouvoir en main puissent avoir la lucidité et la clairvoyance de céder, d’eux-mêmes, l’avantage qu’ils ont depuis plusieurs décennies pour une transition bénéfique à nous tous, y compris à eux. Le pouvoir despotique rend aveugle et déforme les visions.

Pour contrecarrer les courants extrémistes, vous avez lancé, il y a quelques années, une initiative que vous présentiez comme une «force de proposition morale et éthique pour un islam sans clergé, basé sur des réflexions novatrices». Quel bilan en tirez-vous aujourd’hui ?

Zéro ! Zéro pour l’Algérie. Et c’est malheureux pour les forces vives de l’Algérie, et je me considère comme tel, étant donné que j’ai été formé par mon pays, même si j’ai bénéficié d’une bourse pour étudier à l’étranger. L’Algérie a le talent et le génie de perdre ses enfants. Je deviens utile ailleurs. Il y avait un homme, Yazid Zerhouni, qui empêchait tout ; il m’interdisait de tenir une réunion. Alors, créer une force d’opposition ! C’était du rêve. Il y avait un despotisme qui ne se cachait pas et qui le déclarait publiquement. Dans le cadre de l’ouverture, peut-être peut-on rêver de faire des choses aujourd’hui.

Dans la lutte qui oppose aujourd’hui l’islam traditionnel aux différents courants salafistes qui ont envahi l’espace public, les oulémas, ou ce qui représente encore l’autorité religieuse dans la majorité des pays musulmans, hésitent parfois à prendre position. Comment interprétez-vous cela ?

Les oulémas ! Vous êtes généreux en les qualifiants d’oulémas. Nous sommes dans une période «tunnel». C’est-à-dire que l’islam, aujourd’hui, est au milieu d’un tunnel, il ne voit pas la lumière derrière lui, ni celle devant lui. Il ne voit pas encore la sortie. Nous avons perdu l’érudition des oulémas. J’aimerais bien voir des oulémas du gabarit de Ben Badis, Tahar Ben Achour, Mustapha Abdel Razek et Mohamed Abdou. Où sont-ils ? Donc, nous avons perdu cette érudition sans la remplacer par une pensée moderniste qui adapte notre religion aux exigences de notre siècle. Nous sommes au milieu, sans l’école traditionnelle des oulémas et sans pensée moderne, donc sans une école neuve.

Que vous inspire justement cette montée fulgurante des mouvements islamistes radicaux dans le Monde arabe, et l’influence de plus en plus visible des hommes de religion, tels que Youssef Al-Karadaoui, qui ne trouvent aucune gêne à se faire le relais des grandes puissances ?

Moi, ce qui m’intéresse, c’est de dénoncer les manipulations des manipulateurs. Quant aux manipulés, je ne les déteste pas, notamment les jeunes. En agissant en bon médecin, je dois haïr la maladie, jamais le malade. Je dois haïr l’idéologie d’un islam politique et politisé. Je m’arrête là, sans nommer de personnes. L’islam politique, l’hérésie du XXe siècle de l’ère chrétienne et de la fin du XIVe siècle de l’Hégire. Hérésie, puisque pour la première fois dans l’histoire de l’islam, on forme des partis, des corporations politiques pour se prévaloir de l’islam dans une société qui est déjà musulmane, pour utiliser l’islam politiquement, c’est-à-dire avec des compromis, des compromissions, du marchandage et de la surenchère. L’islam politique est une hérésie. Loin de la voie tracée par l’islam originel. Il faut savoir d’où vient cette idéologie pour la décortiquer et la combattre. Quant aux hommes qui prônent l’islamisme politique, il faut les considérer comme des politiciens. Ils cherchent un pouvoir temporel en utilisant de façon malsaine un patrimoine commun à toute la société.

Justement, le représentant de l’Association des oulémas algériens a incité les trois partis qui composent le bloc de l’Algérie verte à prouver à ceux qui préconisent de séparer la religion du pouvoir que l’islam peut gouverner. Qu’elle est votre appréciation là-dessus ?

Je veux être gouverné par un programme rationnel, critiquable et rejetable. Qu’on ne vienne pas me dire que c’est sacré et que ça vient de l’islam. C’est trop facile. C’est l’islam de qui ? De la vision d’un homme ! L’islam seul ne parle pas. Je n’ai jamais entendu un islam parler. J’entends des hommes et des femmes s’exprimer, et chacun d’eux a une vision particulière de l’islam. Selon ses attentes, ses états d’âme, ses ambitions et ses aspirations. Donc, lorsqu’il me dit que nous allons vous gouverner selon l’islam, je réponds : premièrement, est-ce que vous avez pris mon avis ? Elle est où la liberté religieuse ? Deuxièmement, quel islam ? L’islam tribal, laïque, citadin, bédouin ? C’est-à-dire la vision de l’islam. C’est la pire des régressions pour une société et la pire manipulation d’une religion de se vouloir gouverner au nom d’une religion, laquelle est censée être, avant tout, éthique et métaphysique.

Des personnalités académiques de votre envergure peuvent apporter un plus pour le pays. Pourquoi n’avez-vous jamais envisagé de vous impliquer directement dans l’action politique en Algérie ? Comptez-vous le faire dans ce contexte nouveau qui s’installe à la lumière des changements fulgurants qui s’opèrent dans le monde ?

Je vous avoue qu’il y a un mois seulement, je rêvais de dire : tiens, il y a une ouverture, pourquoi ne pas chercher mes semblables, des personnes en Algérie, qui sont nombreuses, pour faire quelque chose de citoyen et de politique. De politique, car rien ne change si on ne touche pas à la politique. Si on veut vraiment changer quelque chose, il faut s’intéresser à la chose publique. C’est le sens antique et authentique du mot grec : politique. Mais finalement, c’est une fausse ouverture. Elle est théorique. Si quelqu’un veut se présenter comme candidat indépendant à ces élections – il ne veut pas forcément être sous le chapeau d’un parti, la plupart des partis politiques ont un passé pas très glorieux –, cela sera impossible ! Si je veux me présenter en tant que candidat indépendant à Alger, on m’exigera quatorze mille huit cents signatures. C’est de la folie ! Cette loi électorale est faite pour ne pas être appliquée. Cette loi «taâdjese» (qui rend difficile). C’est une loi qui a été faite par des partis qui ne veulent pas d’alternative, ni d’ouverture, et qui veulent rester tout le temps au pouvoir. Théoriquement, on prône l’ouverture, mais il n’y en a aucune. Ces hommes-là sont toujours aveugles. Mais je vous promets, et je le promets à tous, que je renouerai avec ce pays ; je serai de plus en plus présent en Algérie, dans la sphère intellectuelle et culturelle, et cela me donnera le temps de comprendre mieux l’échiquier politique, puisqu’il me faut, je crois, beaucoup de temps pour me mettre à la fréquence radio de ce pays.

Interview réalisée par Mohamed El-Ghazi et Ghania Bouzid  

Comment (3)

    Samy Foura
    9 mars 2012 - 21 h 34 min

    J’ai posté un commentaire et
    J’ai posté un commentaire et je ne le vois pas,d’ailleurs il n’y ya aucun commentaire.Vu l’importance du sujet c’est tout de même bizarre.




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    Samy Foura
    9 mars 2012 - 14 h 13 min

    Oui Monsieur Bencheikh la
    Oui Monsieur Bencheikh la religion est une spiritualité qui n’a rien à voir avec la course au pouvoir et les islamistes qui utilisent l’islam pour prendre le pouvoir(pour ne plus le lâcher)sont fourbes et malhonnêtes.Le comble c’est leur laser du stade du 5 juillet et la distribution de denrées alimentaires avec promesse de voter pour eux.Ils se sont même permis de promettre le paradis à ceux qui sont avec eux et l’enfer pour ceux qui sont contre eux.Ces assoiffés du koursi ne reculent devant rien et ce 10 mai 2012 risque de ressembler au 26 décembre 1991 si le peuple ne leur barre pas la route en allant tout simplement voter.




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    Rachid de Paris
    9 mars 2012 - 0 h 40 min

    merci a Shoheib de clarifier
    merci a Shoheib de clarifier sa position, qui au demeurant ne pouvait surprendre que ceux qui ne le connaisse pas! et je suis sincerment rassure de ces eclaircissements, et je demeure persuadé que « bon sang ne saurait mentir » et que feu cheikhoune, le regretté et defunt Cheikh Abbas a enfanté des hommes de valeurs, puissent ils etre sur les traces de leur pére, tenant d’un Islam des lunieres, tolerant, juste et genereux
    Merci a votre journal de nous avoir redonne cet espor, bon courage a vous et à Shoheib qui peut tout a fait redonner à cet islam devoyé par qq obscurantistes, son vrai visage d’islam moderne et tolerant capable de s’adapter a son temps !
    cordialement
    Rachid




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