Laurent Bossard à Algeriepatriotique : «L’Algérie ne joue pas assez la carte économique avec l’Afrique»

Algeriepatriotique : L’OCDE vient de publier l’Atlas du Sahara-Sahel : géographie, économie et insécurité, qui s’appuie sur une cartographie régionale des enjeux de sécurité et de développement au Sahel. Pouvez-vous nous dire quel est l’intérêt de cet ouvrage ?

Algeriepatriotique : L’OCDE vient de publier l’Atlas du Sahara-Sahel : géographie, économie et insécurité, qui s’appuie sur une cartographie régionale des enjeux de sécurité et de développement au Sahel. Pouvez-vous nous dire quel est l’intérêt de cet ouvrage ?
Laurent Bossard :
Cet ouvrage est un atlas que le Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest de l’OCDE vient de lancer à Bruxelles, au siège de la Commission européenne. Le caractère novateur de cet ouvrage est qu’il n’existait pas d’atlas décrivant l’ensemble du Sahara-Sahel auparavant. Il existe des atlas qui portent sur l’Algérie, sur la zone sahélienne, mais il n’existait pas un atlas appréhendant l’ensemble de cet espace cohérent qui est le Sahara et le Sahel, et qui est l’espace réel à l’intérieur duquel se développent les menaces qui pèsent aujourd’hui sur le Maghreb et l’Afrique subsaharienne. On essaie de décrire ces menaces sous un angle très particulier afin de servir la réflexion sur les politiques de stabilisation et de développement de la zone.
Le travail de l’atlas concerne huit pays du Sahel : l’Algérie, la Libye, le Mali, le Maroc, la Mauritanie, le Niger, le Tchad et la Tunisie. Quel est le degré de coordination et de coopération entre ces différents pays pour amener la paix et la stabilité dans cette région ?
Il est très faible. Pour toute une série de raisons. D’abord, il y a des raisons géopolitiques. Exemple, la coopération entre l’Algérie et le Maroc est pour le moins difficile et compliquée à ce jour, et cette contrainte empêche le Maghreb de développer des politiques communes. Le Maghreb ne développant pas de politiques communes a lui-même du mal à développer un dialogue transsaharien avec l’Afrique de l’Ouest et la Cédéao. Le deuxième élément réside dans la façon de voir le monde et son avenir. Je pense que le Maghreb d’une façon générale, à l’exception peut-être du Maroc, a tendance à trop penser son avenir vers la Méditerranée et l’Europe et se préoccuper moins de son hinterland (arrière-pays, ndlr) africain. De la même façon, l’Afrique de l’Ouest et les pays de la Cédéao ont peut-être trop tendance aussi à penser leur avenir en se tournant vers la globalisation, vers le monde, c’est-à-dire en se concentrant sur les côtes et sur les échanges avec le reste du monde. Ceci est un problème parce que l’hypothèse – qui est plus qu’une hypothèse – sur laquelle repose l’atlas est que le Sahara-Sahel est un espace partagé par les pays du Maghreb et par les pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, que les menaces qui s’y développent sont des menaces transnationales, et que la solution à long terme, puisque cet espace est partagé, réside dans une coopération renforcée entre les deux rives du Sahara. Je pense que c’est un objectif qu’on doit fixer à long terme, même si aujourd’hui cela paraît compliqué.
Que pensez-vous du rôle que joue l’Algérie face à la crise du Sahel ?
De façon factuelle, l’Algérie est un pays qui semble penser son avenir vers le nord. Elle paraît moins préoccupée par ses relations avec le continent africain comme avec le Maroc. C’est une donnée qui nous semble objective. En même temps, l’Algérie a, absolument, un rôle central. Rien ne peut se faire sans l’Algérie dans cet espace. Parce qu’elle est, géographiquement, au centre de la menace. Son sud est enchâssé dans les nord malien et nigérien. Elle a une très longue frontière avec la Libye qui est une source de menace absolument phénoménale actuellement. Elle a une frontière, moins longue, mais extrêmement dynamique dans le mauvais et le bon sens du terme avec la Mauritanie. Donc, l’Algérie géographiquement et géopolitiquement est au centre du jeu et devra, donc, avoir un rôle croissant. Elle joue un rôle indéniable, positif depuis très longtemps, dans les négociations, dans l’accompagnement de la pacification de tous les événements qui sont intervenus depuis les années 1960, et plus récemment, 1980 à 1990, avec toutes les révoltes touarègues au Niger et au Mali. Mais à mon sens, l’Algérie ne joue pas assez la carte de la coopération économique avec les pays de l’Afrique subsaharienne, et je pense qu’à la longue, c’est cette carte-là qui sera décisive.
Qu’entendez-vous par là ?
On voit qu’il y a moins d’investissements algériens en Afrique subsaharienne et en Afrique de l’Ouest en particulier, que d’investissements marocains, alors qu’il y a les potentiels d’investissement rentables et qui sont importants. Je pense que de toute façon, cela arrivera de manière naturelle. Dans l’atlas, on rappelle que les pays du Maghreb sont extrêmement dépendants du marché mondial pour leur approvisionnement en céréales. L’Algérie en est à peu près à 50% et la Libye à 80% ou 90%. On rappelle aussi que les pays du Maghreb ont déjà mis en culture la totalité du potentiel de leurs terres irrigables, à l’inverse des pays comme le Mali, le Niger, le Tchad et d’autres plus au sud, de l’autre côté du désert. D’une part, ils importent très peu et disposent d’un potentiel d’agriculture qui est phénoménal. Donc, potentiellement, il y a des complémentarités remarquables entre les deux rives du Sahara et des exemples comme ceux-là, il y en a beaucoup. Le Mali, par exemple, est un très grand producteur de coton. L’Afrique du Nord dispose d’un savoir-faire remarquable en termes de textile. Il y a toute une série de complémentarités potentielles qui, à notre sens, ne sont pas suffisamment développées. Nous, nous émettons l’hypothèse que, finalement, la stabilisation de cet espace passe aussi par une réflexion sur en quoi avons-nous intérêt à coopérer, à vivre ensemble et à développer le commerce entre nous ? En fait, il y a énormément de potentiel de coopération économique et on avance l’idée que plus on développe la coopération économique, plus on a intérêt à gérer, ensemble, d’autres problèmes communs sur le plan sécuritaire et de la stabilisation.
Votre ouvrage interpelle-t-il l’Occident pour le mettre face à ses responsabilités dans le chaos libyen, d’où la situation d’insécurité et d’instabilité qui menace tous les pays du Sahel ?
Votre analyse est, à mon avis, imparfaite. Evidemment, la chute du régime de Kadhafi a libéré des forces et des mécanismes internes à la Libye qui ont des conséquences désastreuses sur l’ensemble de la région et même de l’Afrique. C’est un fait. Ce que je retire de cela, ce n’est pas une analyse du bien-fondé ou pas de l’intervention d’une coalition contre le régime de Kadhafi, et à titre personnel, je dirai quand même qu’il y avait des centaines de milliers de gens qui se faisaient massacrer, mais ce n’est pas le sujet de l’atlas. Son sujet est de dire justement qu’à partir du chaos libyen, on sort deux enseignements. Le premier est que nous sommes face à un problème macro-régional. Cela veut dire que des politiques de stabilisation conçues purement au niveau national n’ont aucune chance d’être opérantes. Il y a eu une intervention au nord du Mali. Elle a certes aidé à détruire un certain nombre de groupes terroristes et mafieux, mais des milliers de rebelles et de combattants sont retournés en Libye. Maintenant que la pression militaire dans le nord du Mali a légèrement diminué, on voit bien que l’instabilité reprend du terrain. Le deuxième enseignement, et j’en parle à titre personnel, montre que se lamenter et faire des analyses à court terme de ce qui s’est passé et de ce qui aurait pu se passer ne sert à rien. La seule façon d’appréhender ce problème c’est de se doter d’une vision géopolitique à long terme. A court terme, il n’y a pas de solution. Il est clair qu’aujourd’hui, on ne peut pas mettre la Libye dans le jeu de la stabilisation de cet espace parce que la Libye est, elle-même, dans le chaos et au bord de l’éclatement. Qu’est-ce qu’il faut faire, à long terme, pour stabiliser la Libye ? Aussi, qu’est-ce qu’il faut faire, à long terme, pour que l’Algérie et le Maroc recommencent à se parler et développent des politiques communes vis-à-vis de la Libye par exemple, mais aussi vis-à-vis du Sahel ? On est face à un problème macro-régional extrêmement complexe. Nous n’avons aucune chance de le gérer à court terme et avec, seulement, des approches nationales. Il faut se doter d’une vision géopolitique macro-régionale et s’en servir comme boussole et essayer d’avancer pas à pas pour aborder tous les problèmes qui se posent. Et je pense que la résolution – je ne me prononce pas sur ses modalités – du problème du Sahara Occidental est un des éléments à long terme de la stabilisation du Sahara-Sahel. Il faut que l’Algérie et le Maroc se remettent à travailler ensemble.
Voulez-vous dire que la France a eu tort d’intervenir au Mali…
Je ne dis pas cela. Mon travail n’est pas d’analyser à court terme le bien-fondé de telle ou telle intervention, car c’est vain. Je pense qu’il était nécessaire d’intervenir dans le nord du Mali. Je dis simplement que l’intervention au Mali, comme l’intervention en Libye, comme toute forme d’intervention aujourd’hui, doit s’inscrire dans une vision géostratégique régionale. Les groupes terroristes, les trafics circulent à volonté dans cet immense espace et il faut une approche intégrée régionale. Les Français ont conscience de cela. Ils ont mis, justement, en place une approche qui est régionale, certes très imparfaite, mais de toute façon, il faut penser et agir régionalement, sinon, cela n’a pas de sens.
Je reviens sur la question du Sahara Occidental : pourquoi impliquer l’Algérie dont la position s’identifie aux résolutions de l’ONU, alors que c’est le Maroc qui refuse l’organisation d’un référendum ?
Je suis un observateur neutre. Je ne me prononce pas sur le fond du dossier. Je dis simplement que l’Algérie et le Maroc ont, à long terme, un intérêt géopolitique majeur à travailler ensemble et s’ils ne le font pas, la stabilisation globale de l’espace saharo-sahélien sera difficile. Et par conséquent et en toute logique, pour qu’ils travaillent ensemble, il faut qu’ils trouvent ensemble une solution à ce qui fait aujourd’hui qu’ils ne se parlent pas, ce conflit dormant. Après, ce n’est pas du tout mon rôle de prendre position sur le bien-fondé de la position marocaine ou celle algérienne. C’est un sujet d’une sensibilité ultime. Le fait que ce conflit perdure doit être perçu, aujourd’hui, comme un des obstacles majeurs au règlement de la crise saharo-sahélienne. Nous avons deux puissances régionales, l’Algérie et le Maroc, qui ne sont pas en état d’agir solidairement, alors que l’action solidaire de ces deux pays est centrale dans la stabilisation de la zone.
Les négociations entre Bamako et des groupes maliens armés, parrainées par l’Algérie, reprendront en janvier 2015. Pensez-vous qu’un règlement du conflit malien est possible en dehors d’un règlement global de la crise au Sahel ?
Je pense que pour le coup, un règlement immédiat du conflit au nord du Mali est nécessaire, mais qui doit, encore une fois, s’inscrire dans une stratégie plus globale. Je ne suis pas dans ces négociations. Je ne suis qu’un simple spectateur. Ce qui a été mis sur la table ne me porte pas à l’optimisme, pour le moment. Vous trouverez dans l’atlas une analyse comparée de la façon dont le Niger et le Mali ont abordé la question touarègue. Je pense que le Niger a depuis longtemps eu une stratégie beaucoup plus mûre que celle du Mali et que ceci explique, probablement en partie, pourquoi c’est le nord du Mali qui a subi ce qu’il a subi plutôt que le nord du Niger. Il y a eu au Mali une succession d’accords qui étaient, à peu près, tous les mêmes et qui débouchaient toujours sur une forme d’abandon du septentrion malien par les forces régaliennes de l’Etat. Et cela, je pense, a été une faute lourde dont on paye les conséquences aujourd’hui, et j’espère que les nouveaux accords d’Alger ne déboucheront pas sur un énième accord dans lequel on va confier la sécurité à d’anciens groupes rebelles et confiner les forces régaliennes de l’Etat dans des casernes comme cela a été précédemment.
Vous attestez de la complexité de la situation au Sahel en indiquant qu’elle interdit l’idée d’une solution à court terme, mais invite plutôt à une stratégie à long terme. Peut-on connaître les points clés de cette stratégie ?
Evidemment, je n’ai pas la solution, mais ce que je dis est très simple. Nous sommes face à un enchevêtrement de crises, locale, nationale, régionale et mondiale dont l’épicentre se trouve au Sahara-Sahel. C’est d’une immense complexité. Ceci est le premier point. Le second est – vous êtes bien placés pour le savoir, puisque vous en avez suffisamment souffert – que cela fait plus de 20 années que le terrorisme est en gestation et dix ans qu’il est en phase de prolifération. Face à un problème ancien et régional avec des dimensions mondiales extrêmement complexes, la seule façon de l’aborder c’est d’avoir une vision et une stratégie à long terme. Et la question qu’il faut se poser est comment faire dans les 20 prochaines années pour que l’ensemble des pays concernés se mettent autour d’une table pour régler ce problème dans un espace qui leur est commun ? Cela suppose, évidemment, la stabilisation de la Libye et que l’Algérie et le Maroc se remettent à parler ensemble. Cela suppose aussi que l’Union du Maghreb arabe devienne ce qu’elle devrait être, c’est-à-dire un véritable espace de dialogue politique et de coopération économique. Cela suppose, également, que cette Union entre en coopération avec l’autre côté du désert en gardant en tête l’idée d’un intérêt commun à vivre ensemble. Pour l’économie des pays du Maghreb, il y a un intérêt stratégique fort à développer, comme les échanges économiques, l’investissement, les infrastructures routières, etc., cela est essentiel, y compris pour l’avenir du Maghreb. Je ne dis pas que le Maghreb doit tourner le dos à la Méditerranée. Il est un espace profondément méditerranéen, mais il est, également, un espace profondément saharo-sahélien et il faut qu’il assume plus sa «saharianité», si j’ose dire, et qu’il prenne conscience qu’il y a énormément de croissance et de bien-être pour l’avenir qui résident dans une coopération avec l’Afrique subsaharienne. Il faut commencer à présent à développer ces liens économiques. Il y a eu des calculs économiques qui ont été faits et qui disent que si l’on construit une route transsaharienne qui est, d’ailleurs, pas très loin d’être faite, et bien approvisionner presque tous les pays sahéliens à partir des ports de la Méditerranée coûterait moins cher que de s’approvisionner à partir des ports du golfe de Guinée. Donc, il serait préférable de cesser de percevoir ces espaces saharo-sahéliens comme des espaces vides et sans potentiel économique. Bien au contraire, le potentiel existe et l’Algérie est probablement l’un des pays qui l’ont compris très tôt, puisque vous êtes le pays qui a le mieux aménagé son espace saharien, contrairement au Niger et au Mali. Je crois qu’il faut que tous se mettent à réfléchir à ce que ces espaces vastes peuvent rapporter pour une croissance globale du grand espace Maghreb, Afrique de l’Ouest et centrale, même si ce sera lent et difficile.
Interview réalisée par Mohamed El-Ghazi
 

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