Un think tank parisien : colloque de la honte ou de la junk intelligence ?

CIGPA Mezri Haddad
Mezri Haddad (à gauche), président du CIGPA.

De Paris, Arab Kennouche – Le jeudi 29 mars 2018 s’est tenu à Paris un colloque organisé par un think tank français (CIGPA) dirigé par l’ancien ambassadeur tunisien à l’Unesco, Mezri Haddad, et qui devait réunir Amr Moussa avec autant d’anciens ministres des Affaires étrangères des deux pays. Objectif : évaluer la possibilité d’une relance des relations franco-égyptiennes à tous les niveaux diplomatiques en vue de créer un nouvel axe moteur des relations euro-arabes profondément en crise dans ce contexte du terrorisme international. Au-delà de l’absence remarquable du principal invité, Amr Moussa, un panel d’intervenants s’est évertué à faire ressortir des raisons d’espérer l’avènement d’un nouvel axe Paris-Le Caire, souvent par sentimentalisme exacerbé, contre ce qu’il est convenu d’appeler la mainmise de Washington sur le devenir politique des nations arabes.

Un premier panel fit intervenir une ancienne ministre égyptienne de la Famille et de la Population, Moushira Khattab qui, non sans mal, eut recours à un poncif, l’exception culturelle de la France comme vecteur de lutte contre l’obscurantisme de la pensée fanatique et le rôle néfaste de l’éradication latente de la culture française en Egypte, au profit d’une culture anglo-saxonne, de masse, qui empêche un véritable dialogue entre les peuples fondé sur un authentique échange intellectuel.

Dans un arabe exquis, la ministre rendit tout l’honneur nécessaire à la promotion de la langue française, qui incarnerait en soi l’outil idéal de la lutte contre l’islamisme tant il formerait le rempart intellectuel idéal contre l’anglais vite associé au mal culturaliste américain. Et de rappeler que les enfants d’Egypte ne s’expriment plus qu’exclusivement en anglais à l’école, faisant écho en cela à un ancien titre du Time sur la Mort de la culture française. Selon cette gentille dame, c’est en partie à cause de cette guerre culturelle ou «al-harb a’thaqâfi’ya» que le radicalisme islamiste trouverait des raisons de persister en terre égyptienne. A méditer pour les enfants des banlieues françaises qui manient la langue de Molière autant que celle de Tariq Ramadan.

Pour Marc Lavergne, chercheur géographe au CNRS et géopolitologue, il existerait comme par un heureux hasard, des facteurs convergents entre l’Egypte et la France qui offriraient les conditions idéales d’une nouvelle impulsion des relations bilatérales. Il en cite quatre pour paraître exhaustif, comme la paysannerie et le vieux terroir des deux pays, la forte centralisation de l’Etat, l’absence récurrente de guerre à l’extérieur (!) et, enfin, le sentiment que les deux terres soient bénies des dieux.

Se livrant à une synthèse dans un style braudelien, l’intervenant prétend que les deux peuples partageraient la même grammaire civilisationnelle, ce qui lui permet d’aborder le problème de la discordance, de l’harmonie ou de la rupture comme une question cruciale dans les relations entre les deux Etats. Autant dire que nous étions heureux d’apprendre, à ce moment du colloque, que ces deux terres millénaires étaient les seules bénies des dieux et que les contingences de la géographie peuvent être aisément être géopolitisées avec de bonnes contorsions bien choisies.

Charles Saint-Prot, quant à lui, en bon historien, s’est montré un peu plus pertinent, en excavant la vieille politique «arabe» de la France comme un vase de Vercingétorix et en se livrant à un exercice de conceptualisation sur la prétendue exception de la relation française au monde arabe, née des prouesses de Saint-Louis et surtout d’un général De Gaulle, père des Arabes orphelins plus que quiconque. On aurait bien pu croire à ce trémolo dans la voix de notre cher intervenant sorti tout droit des années du gaullisme triomphant, n’était-ce l’occultation forcée de tous les crimes commis par la France dans le monde arabe, du temps même du général De Gaulle, que cela soit en Algérie ou ailleurs. Saint-Prot tenta en vain de démontrer qu’il existe une constante historique de la politique arabe de la France, dont les racines implantées profondément dans la France de Louis XII, ne pourraient être l’objet d’un déni, mais simplement modifiées selon les circonstances politiques du moment. Pour cela, il faudrait agir subtilement à plusieurs niveaux conjoncturels : détruire le mythe de la mondialisation heureuse, redonner au droit international sa primauté d’antan, combattre le pseudo choc des civilisations des Américains…

A contre-courant de la politique atlantiste de la France actuelle, l’intervenant, à un moment du colloque, s’est pris de quelques convulsions à l’idée soutenue auparavant par Marc Lavergne que Mai 1968 était le fait du peuple de France et non d’une grossière manipulation. Larmes de crocodiles à l’endroit des Arabes ? On ne le saura jamais.

Dans le deuxième panel, les choses devinrent plus corsées, avec la question du terrorisme international. Moufid Shehab, professeur et ancien ministre de la Justice de son pays, ne manqua pas de souligner la profonde convergence au niveau juridique de la communauté internationale dans la lutte contre le terrorisme politique, dans une perspective interétatique, prétendant que les instruments ne manquent pas actuellement et que le consensus est général sur la notion de terrorisme politique et sur la notion même de terreur. Il fut intéressant de savoir que l’état d’extrême pauvreté d’un individu ne peut justifier l’utilisation de la terreur.

Moufid Shehab reconnut également en filigrane que le problème de la lutte contre le terrorisme n’est pas juridique en soi, tellement les instruments de droit existent et ont force de loi (conventions et résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies), mais réside plutôt dans leur application politique fallacieuse, notamment dans les questions de financement et d’échange d’informations. Une question dès lors, à M. Shehab : quels sont ces Etats qui ratifient des accords mais font défaut à leurs obligations internationales ? On aurait aimé que le ministre aille jusqu’à citer des cas flagrants d’Etats impliqués directement ou indirectement dans les grands dossiers du terrorisme. Comme dans les cours qui jugent les criminels de guerre.

Pour Hervé de Charette, ancien ministre français des affaires étrangères, si la France se tourne vers l’Egypte, c’est comme à l’accoutumée en raison de crises graves à venir dues à de nouveaux rapports de force dans la région et à une possible confrontation avec l’Iran. Temps fort de l’intervention de Hervé de Charette, il faudrait «éradiquer» le terrorisme islamiste, verbe qui a été toujours banni de la rhétorique politique française des années de braise du terrorisme algérien. Sans le vouloir, le ministre aura donné raison, quelque 30 années plus tard à la lutte armée de l’ANP contre les hordes islamistes. Se targuant de ne plus assimiler les Frères musulmans à une sorte de démocratie chrétienne à l’européenne en gestation, le ministre, faisant fi de la responsabilité de la France, se propose de mettre en branle quatre grands chantiers par des questions en suspens : que faire de la Syrie ? Comment et quand reconstruire les villes du Proche-Orient ? Quel avenir pour les Kurdes ? Comment garantir la sécurité d’Israël ? Tout un programme et des carnets de commande alléchants pour les grands groupes français.

Pour Renaud Girard, journaliste au Figaro, le retour du fait national au Proche-Orient est flagrant. L’Etat démiurge en est de nouveau la clé de lecture. Après la vague démocratique des blogueurs à l’eau de rose et celle des islamistes de Daech, c’est l’Etat-nation qui revient en force au-delà des clivages sunnites-chiites ou bien démocrates-islamistes. Lecture romantique, s’il en est, devant le spectacle affligeant d’Etats complètement déstructurés, comme la Libye et la Syrie, mais pour lesquels Girard prévoit un retour d’autoritarisme. Retour à la case départ incarné par un maréchal Haftar euphorique en Libye, (mais bon !), d’un Assad victorieux de la haine saoudienne et d’un Al-Sissi pharaonique. Dans un discours d’Al-Azhar, Al-Sissi aurait prôné la séparation du politique et du religieux, de quoi réjouir l’ensemble de la classe politique française, qui n’en demandait pas tant. Surtout qu’Erdogan se refusant à toute réforme, confirme le retour d’une confrontation des grands, Iran, Turquie, Egypte, dans le plus pur style bismarkien. On aurait envie de dire à Girard que ce fait n’est pas nouveau ; il suffit de voir comment les mandats se cumulent à Alger…

Enfin, le dernier panel fit intervenir un nombre de personnalités non moins prestigieuses. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères de gauche, eut la finesse d’esprit d’admettre qu’aucune lecture intellectualisée ne saurait prédominer sur une autre plus terre à terre et plus réaliste. Réalisme teinté d’un pessimisme propre à l’auteur, qui affirme sans ambages que le monde international actuel ne comporte pas de réel pouvoir central. Nous sommes à l’ère du multilatéralisme le plus diffus, le plus incertain, ce que Védrine désigne comme l’avènement d’un monde «semi-chaotique».

Pour Védrine, aucun pays ne peut assurer seul l’ordre politique de la planète. Fidèle à ses propos en demi-teintes d’un diplomate blasé, qui contemple l’horizon placidement, il assure que le pouvoir américain ne pourra pas normaliser ses relations avec l’Iran comme il a tenté de le faire avec l’accord sur le nucléaire, car il en dépendrait de sa survie politique. De même, comment parler de politique arabe de la France, comme l’osa plus tôt Charles Saint-Prot, alors que les Arabes eux-mêmes ne parlent pas d’une seule voix.

Pour Henri Guaino, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy et aux premières loges de la crise libyenne, on ne saurait rendre coupable l’ancien président de ses erreurs en Libye. Seul devant le dilemme libyen, qui aurait pu dans les mêmes conditions assurer ne pas faire d’erreur entre le choix de stopper les troupes de Kadhafi ou bien laisser les habitants de Benghazi «se faire massacrer». Guaino, et c’est un scoop, reconnaît l’erreur de la destruction de la Libye, mais disculpe le président Sarkozy en invoquant un droit à l’erreur devant l’inconnu, le vide sidéral dans lequel doit plonger le premier décideur. Intéressant ! Guaino rappelle également que les acteurs des relations internationales ne sont plus rationnels aujourd’hui, ceci expliquant cela.

Pourtant, se faisant le chantre de l’Union pour la Méditerranée, autre fumisterie de Sarkozy, Guaino croit encore, contre toute conception pessimiste de l’histoire, à l’évitement d’une guerre des civilisations et à la construction d’un espace de civilisation en Méditerranée. Venant de la bouche d’un proche conseiller de Sarkozy, cela ne manque quand même pas de toupet, mais pour un colloque à la CIGPA, cela ne mange pas de pains.

Pour l’ancien ministre des Affaires étrangères égyptien, Mohammed Al-Orabi, on constate à l’heure actuelle une faillite du projet du Grand Moyen-Orient (six armées sont présentes en Syrie), dû à un effondrement relatif des Etats centraux et à la perméabilité des frontières dont se jouent les groupes islamistes. Pour le ministre, on constate l’apparition d’alliances nouvelles, comme le pacte irano-russe, l’émergence de nouvelles questions comme l’indépendance des Kurdes avec plus d’acuité, alors que la défaite de Daech est patente et que le «printemps arabe» s’éternise.

Pour Al-Orabi, l’Egypte se situant entre le théâtre syrien et celui du Sahel, elle ne peut que jouer un rôle clé dans la lutte contre les groupes qui évoluent en Asie et ceux qui activent en Afrique où se trouvent les armées françaises. Al-Orabi voit également un rôle clé de l’Egypte dans la sécurisation de la mer Méditerranée qui signifierait une meilleure lutte contre le déplacement des groupes terroristes. Aussi, le rôle de l’Egypte dans la question libyenne semble évident, si tant est qu’il n’est pas question de revendiquer des parties de la Cyrénaïque.

Enfin, pour clore ces propos, selon Adel Mehany, jeune professeur franco-égyptien d’économie à l’ESCE-Paris, il faudrait dynamiser le rôle des PME dans le tissu industriel de l’Egypte, au-delà des projets pharaoniques dits structurants mais qui n’ont aucun effet sur le développement social. Un jeune loup de la mondialisation économique qui s’ignore en quelque sorte, venant défendre l’idée d’une possible amélioration par le capital des conditions des plus démunis.

A. K.

Comment (8)

    Anonyme
    1 avril 2018 - 23 h 34 min

    La France ne peut faire grand chose pour l’Egypte, ils flirtent un peu avec eux car d’abord les militaires égyptiens font un peu de shopping dans les vitrines de Dassault à Paris, et puis c’est un peu le froid entre les européens et leur allié Caligula d’Ankara qui les tiens par la barbichette, donc normal qu’ils se rabattent un peu sur ses pires ennemis qui sont les kurdes et la junte militaire d’Egypte, pour le reste les problèmes de l’Egypte sont si compliqués que le soutien d’une puissance moyenne en déclin est caduc, à commencer par les ressources en eau dont la clef se trouve en amont du Nil et j’en passe, mais si ils veulent vraiment s’inspirer du « French way of life » ils devraient plutôt commencer par les valeurs d’égalité républicaine car en Egypte il y’a autant de classes sociales que d’égyptiens, trop pyramidal pour une soit-disant république.
    ci-dessous un article ou Thierry Meyssan fait mention de la différence entre le model français et celui des anglo-saxons.




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    Africus
    1 avril 2018 - 21 h 25 min

    quand l’egypte s’allie à la france, c’est l’algérie qui perd ! l’egypte est un pays sournois ! j’ai remarqué ces actrices egyptos qui vous sortent des mots français de ci de là mirci ai awi , elles reviennent en force ! les egyptiens sont une race colonisable dont personne ne veut, ils sont prêts à s’approprier le moindre avatar de mondialisation comme une preuve imparable de leur prétendue supériorité ! quand à la terre bénie de Dieu , je pense qu’elle existe et qu’elle s’appelle RUSSIE!




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    Lynda Kéramane
    1 avril 2018 - 17 h 20 min

    Tiens, tiens, on s’attaque maintenant à l’ami le plus fidèle, le plus sincère et le plus constant de l’Algérie ? Je tombe des nues. Et je suis d’autant plus surprise que j’ai assisté à ce colloque avec mon mari. C’était un grand colloque comme on aimerait en voir plus souvent. Critiquer de cette manière Mezri Hadad et le seul think tank arabe en France me laisse perplexe.




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      Yeoman
      1 avril 2018 - 21 h 39 min

      Personnellement je ne suis pas surpris. Dans une contribution précédente, l’auteur a tenu des propos dignes d’un Dupont Lajoie, pour ne pas citer des noms de gens qui ne demandent que ça. Nos nouveaux intellectuels ont ceci en commun qu’ils ne lisent pas et qu’ils se cultivent dans le caniveau parisien. Et ils en sont fiers.




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    karimdz
    1 avril 2018 - 11 h 42 min

    Paris le caire, ou whashington le caire, c est du pareil au meme, ces états demeurent toujours sous la botte isra heil lienne et servent ses intérêts.

    C est un axe avec Moscou qui changerait la donne.




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    salim samai
    1 avril 2018 - 10 h 58 min

    TOUS les « Seminaires » sont DEJA organisés au niveau de l´INVITATION et des privileges qu´elle induit…..chez nous au Bled et ailleurs!

    Ecoutez et observez les « Experts » des plateaux!
    Tous servent « Leur Maitre-Payeur » & hote qui sert le Couscous á l´agneau!
    Rares sont les Amazigh/Hommes Libres qui en general ne SONT JAMAIS INVITÈS!




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    Souk-Ahras
    1 avril 2018 - 9 h 39 min

    Honte ou junk intelligence ? Les deux Mr Kennouche, les deux.

    Think tank : je dirai plutôt « bullshit business » (ce qu’il est en réalité car s’appuyant sur des calculs combinatoires sommaires à 75 % invérifiables). Une invention technologique (encore une) occidentale récente qui permet à l’Empire d’affaiblir les pays qu’il juge hors du « rang » et récidivistes, en leur faisant croire qu’il les écoute, les miner de l’intérieur et les casser, le cas échéant, pour les reconstruire après ; ce qui a pour effet direct la relance de son (l’Empire) économie et la réaffirmation de son hégémonie.

    Junk intelligence : l’expression est juste dans la mesure où un think tank puise généralement ses « capacités d’analyse » dans la vieille ferraille recyclée (intervenants)

    Honte : la facture HT présentée pour la réalisation de ce « travail » est strictement payable en pétro-dollars sonnants et trébuchants ; la facture finale TTC comprenant une ou plusieurs clauses d’exclusivité qu’on ne peut dénoncer. À ce propos, me vient en mémoire l’installation de Renault en Oued-Tlélat où clés et tournevis sont importés en même temps que le reste ; en Euro dans ce cas, mais ça ne change rien dans les faits.




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    zyriab
    1 avril 2018 - 8 h 34 min

    L’échec patent de l’occident en Syrie comme en Libye montre à quel point c’est le réveil des peuples doit obligatoirement s’opposer à cette nouvelle tentative de recolonisation du monde arabe .M. Haddad en fin diplomate va mener cette opération et pousser les occidentaux en particulier les français dans leur derniers retranchements Le nouveau Président français croyant pouvoir profiter des faiblesses de l’Allemagne et des atermoiements du Président Trump pouvoir occuper la place que même DeGaulle n’a pu occuper voulant ainsi redorer le blason Napoléonien de la France .




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