De la fin de l’intello militant engagé à l’engagement militant du prolo intellectuel (II)

luttes sociales
Dans les luttes sociales, l’individu s'arrache à son identité pour se rattacher à un universalisme. D. R.

Par Mesloub Khider – De façon générale, dans la société capitaliste fondée sur la division sociale entre travail manuel et travail intellectuel, les individus sont morcelés. En réalité, soumis à une spécialisation professionnelle extrêmement poussée, les individus sont incapables de relier activités manuelles et intellectuelles. En outre, cette séparation commande une hiérarchie entre dirigeants et dirigés, concepteurs et exécutants. Aux «intellectuels» revient la fonction privilégiée de conception, aux travailleurs manuels échoit la tâche ingrate et pénible d’exécution.

De manière générale, la division entre travail manuel et travail intellectuel se reflète également dans l’appréhension de la réalité. L’appréhension est marquée par la séparation entre la théorie et la pratique.

Les intellectuels sont souvent des universitaires. Leurs travaux se cantonnent dans la théorisation de la réalité, la conceptualisation des problématiques sociales. Les intellectuels sont incapables d’ancrer leur pensée dans la réalité pratique de l’existence, de saisir les problématiques concrètes de la vie sociale. Prisonniers d’un savoir purement livresque cueilli dans le ciel des idées, les intellectuels gravitent trop exclusivement au-dessus de la terre des réalités pour pouvoir mesurer la profondeur de l’inanité de leurs théories éthérées, la frigidité de leur pensée métaphysique, la vacuité abyssale de leur culture générale. Particulièrement à cette époque de segmentation des sciences, de parcellisation des savoirs universitaires.

Actuellement, ils sont incapables, en effet, de produire la moindre analyse concrète et globale de la société. De développer une critique radicale contre le système.

C’est bien au contraire dans les mouvements de révolte populaire que s’élaborent des réflexions critiques pertinentes et radicales contre la société.

Moins courageux que le chien, l’intellectuel ne peut mordre la main qui le nourrit. Alors, il se contente de lécher la main de son maître.

En effet, par leur situation sociale tributaire des émoluments alloués par leur protecteur étatique universitaire ou autre patron privé, leurs analyses visent à la reconnaissance auprès de leurs pairs et des institutions. Elles n’ont pas vocation à transformer la société.

Les intellectuels ne participent pas aux luttes sociales. Certes, certains brillants intellectuels peuvent dresser des constats judicieux, mais ne s’interrogent jamais sur les possibilités du renversement de l’ordre existant. Car les nouvelles pensées critiques s’éloignent des préoccupations et de la vie quotidienne des classes populaires. Au reste, les nouveaux «intellectuels» s’engagent davantage dans les luttes parcellaires.

En effet, ces trois dernières décennies, les nouveaux «intellectuels» se sont rabattus sur les sujets sociétaux. Il en ressort une bouillie postmoderne qui valorise les identités particulières. L’exploitation, l’aliénation et les rapports sociaux de classe sont considérés comme secondaires. Force est de constater qu’ils s’investissent davantage dans les luttes sociétales : les droits des homos, des animaux, le féminisme et autres engagements masturbatoires…

Pour discréditer le combat de classe, on convoque l’argument éculé de l’antitotalitarisme sur fond d’amalgame entre stalinisme et marxisme.

De nos jours, d’aucuns, pour disqualifier l’engagement authentique politique de certains intellectuels demeurés fidèles aux idéaux révolutionnaires, amalgament cet engagement à l’antitotalitarisme cher à Bernard-Henri Lévy.

De toute évidence, à la faveur de la crise économique, de nombreux intellectuels basculent dans la précarité.

Confrontés au chômage, les jeunes diplômés peuvent emprunter aisément la voie de la révolte. Ces intellectuels socialement marginalisés se révèlent souvent particulièrement très actifs politiquement et surtout manifestent une passionnante radicalité en matière théorique.

Car, contrairement à la catégorie intellectuelle petite bourgeoise intégrée dans le système marchand, ces intellectuels n’ont ni poste à protéger ni honneur à conserver.

Ainsi, il existe une corrélation entre précarité sociale et radicalité politique.

Si l’intellectuel petit bourgeois socialement intégré, auréolé de la reconnaissance professionnelle et sociale, affiche une fidélité à toute épreuve à l’égard du système, le nouvel intellectuel prolétaire déploie une détermination farouche pour combattre l’ordre établi.

Cependant, il faut nuancer l’analyse. En effet, la précarité de l’intellectuel ne conduit pas inévitablement à la révolte sociale. Parfois, l’intellectuel, en proie à la frustration sociale et à la pathologie psychologique, bascule dans le ressentiment réactionnaire. L’extrémisme de droite comme l’islamisme prospère souvent sur la rancœur de la petite bourgeoisie déclassée, paupérisée, prolétarisée.

En outre, le confusionnisme intellectuel entre extrême-droite et extrême gauche peut déboucher sur le développement d’une idéologie hybride, à l’instar de celle d’Alain Soral.

De manière générale, les intellectuels s’engagent surtout à travers les livres, leurs armes théoriques spécifiques. Dans son objectif politiquement engagé, l’ouvrage de théorie critique ne se limite pas à décrire le monde, mais se propose surtout de le transformer. Aussi, par la compréhension théorique globale de la société, sa transformation pratique devient objectivement réalisable.

Certes, l’action est possible sans théorie. Mais la théorie permet de combattre avec intelligence. «La théorie est capable de saisir les masses, dès qu’elle argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem dès qu’elle devient radicale», a écrit Marx. Il a aussi ajouté : «Une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses.»

Si la praxis a besoin de la théorie pour développer une stratégie, la théorie a aussi besoin de la praxis pour évoluer.

La théorie critique doit permettre une compréhension globale de la réalité. Pour ce faire, seule une analyse dialectique de la totalité peut favoriser une telle démarche scientifique.

Aujourd’hui, la segmentation outrancière des sciences, la parcellisation indécente des savoirs obère toute connaissance concrète et globale des phénomènes sociaux. En raison du morcellement et de la spécialisation des sciences humaines, l’institution universitaire ne permet pas d’accéder à une connaissance globale de la société. L’université fabrique des estropiés du savoir. Des autistes intellectuels.

La conception bourgeoise du savoir, réduit à une simple marchandise intellectuelle monnayée sur le marché, doit être abolie. Elle doit être remplacée par une créativité théorique démultipliée et démocratisée.

A notre époque de crise systémique du capitalisme, de la résurgence des luttes sociales, des questionnements sur le projet de transformation sociale émergent parmi la population. Certes, l’intellectuel doit participer à l’action militante, mais il ne doit ni se substituer à l’action ni en prendre la tête. L’intellectuel doit agir et penser avec tous les autres membres engagés dans la lutte. Il ne doit pas imposer ses théories de manière surplombante.

Désormais, la politique s’apparente à un salon bourgeois, selon l’expression d’Habermas. Il revient aux masses populaires de la déloger du salon. De la rapatrier dans ses assemblées souveraines et démocratiques, loin des chicaneries et gesticulations politiciennes et des mœurs mafieuses.

Ce n’est pas dans les programmes politiques inoffensifs rédigés par les intellectuels organiques que résident la possibilité de la transformation sociale. Mais dans les luttes sociales. En effet, c’est au cours des luttes sociales spontanées que s’expérimentent de nouvelles formes de sociabilité, qu’apparaît la nécessité du changement de société, que surgit une nouvelle forme d’organisation, sans théoricien, sans bureaucrate ou petit chef.

Dans ces formes d’auto-organisation doivent s’exprimer exclusivement les intérêts des classes populaires, par-delà toute forme d’encadrement intellectuel et politique. L’expérience nous enseigne que c’est au cours de ces mouvements de lutte que surgit une réflexion collective d’une grande maturité politique.

Dans ces moments de luttes authentiques, l’enjeu n’est plus de confier la direction du combat politique à des intellectuels ni de convoquer des experts pour disserter doctement sur les réformes à quémander auprès de l’Etat. L’enjeu doit devenir la rupture avec le modèle de société dominante.

L’histoire nous enseigne que les utopies émanant des manifestes ou des clubs de pensée n’ont aucun pouvoir sur la réalité. Ces manifestes ont souvent été condamnés à être rongés par les souris des bibliothèques. Ils s’apparentent à des élucubrations intellectuelles inoffensives.

L’histoire nous apprend que ce sont toujours les mouvements de lutte pratiques qui mettent en œuvre les utopies en rupture avec la gestion de la société marchande, pour inventer de nouvelles possibilités humaines d’existence.

De fait, si jadis la théorie s’est appuyée sur l’existence de puissants mouvements ouvriers dynamiques et combatifs, au contraire, aujourd’hui, les nouvelles pensées critiques émergeront dans une période de reflux des luttes sociales, dans un no man’s land politique.

Aussi, les nouvelles réflexions critiques à élaborer collectivement doivent se placer dans une perspective émancipatrice pour alimenter les combats politiques actuels et futurs.

Les novatrices théories critiques doivent réfléchir sur la situation concrète présente, mais aussi sur le projet d’avenir émancipateur souhaitable et réalisable.

Elles doivent aussi se placer dans une perspective de rupture radicale avec la politique réactionnaire contemporaine. Malheureusement, à notre époque, marquée par le déclin du mouvement ouvrier, les repères sociologiques ont été délibérément brouillés par la classe dominante. La dimension de classe semble avoir disparu de la pensée de la politique.

En effet, si naguère le mouvement ouvrier s’appuyait sur le découpage de la réalité en termes de classes sociales, aujourd’hui, les catégories ethno-nationales et religieuses brouillent ce découpage. Particulièrement dans les pays musulmans où l’identité religieuse et tribale a supplanté l’appartenance de classe.

Par conséquent, il est de la plus haute importance qu’aux catégories ethno-nationales et religieuses, il faut privilégier, opposer les catégories sociales.

Primordialement, il faut éviter les travers des intellectuels professionnels qui se réfugient dans l’abstraction et l’entre-soi universitaire.

Il convient également de se prémunir contre les tentations de reconstruction des avant-gardismes intellectuels autoproclamés. Contre la soumission à quelque pouvoir intellectuel occulte placé à la tête des organisations en lutte. A notre époque moderne, chaque prolétaire actif ou chômeur est doté d’un bagage intellectuel suffisant pour participer pleinement, à égalité de ses frères de lutte, à l’organisation horizontale de la société.

Il faut dénoncer cette idéologie selon laquelle une élite éclairée serait indispensable pour guider les masses vers leur libération. Particulièrement vrai à notre époque de l’élévation du niveau d’études de la population.

Nous sommes entrés dans l’ère de l’«égalité des intelligences». Aujourd’hui, chaque individu peut s’inscrire dans une réflexion politique. En outre, dans les moments de luttes sociales, tout individu engagé dans le combat s’arrache à sa propre identité pour se rattacher à une forme d’universalisme. Il peut alors se solidariser et se reconnaître dans l’identité de l’autre.

Le destin de la communauté humaine, dans chaque pays, est entre les mains du peuple intelligent et amplement cultivé, contraint historiquement à transformer ses conditions sociales par-delà les organisations politiques traditionnelles polluées par les «intellectuels» professionnels et les politiciens totalement inféodés au pouvoir et éloignés des préoccupations et de la vie quotidienne des classes populaires.

Paradoxalement, le capitalisme a transformé tous les individus en prolétaires. Mais surtout, par l’élévation du niveau d’études, en intellectuels.

De sorte que le prolétaire n’a plus besoin d’intellectuels pour le guider. Le prolétaire est devenu intellectuellement son propre guide. En lui coexistent et cohabitent la praxis et la théorie, capacités partagées par l’ensemble des prolétaires du monde entier.

Il est temps qu’ils se mettent à se servir de ces deux précieuses forces émancipatrices.

«Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes.» (Jacques Prévert)

«Les intellectuels sont portés au totalitarisme bien plus que les gens ordinaires.» (George Orwell)

M. K.
(Suite et fin)

Commentaires

    Epithète Oui
    7 juillet 2018 - 16 h 11 min

    Merci M.K , pour cette reflexion frappé au « coing du bon-sens », j’ajouterais que les intellos d’aujourd’hui sont come le tambour qui raisonne beacoup mais il est creux….!




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