L’art et la religion : une question de conviction et de vocation

nietzsche
Portrait de Nietzsche par Munch. D. R.

Par Mesloub Khider – De même que l’homme a, depuis la nuit des temps, voulu éblouir sa vie par la création artistique, il a aussi quêté le but de son existence par l’invention de la religion, ou plus exactement de Dieu. Mais autant, au plan de l’art il se mue en Dieu, se transforme en son propre créateur terrestre, autant au niveau de la religion, il se métamorphose en minuscule créature totalement soumise à une divinité céleste inconnue supposément dotée de toutes les ingéniosités. De même que l’homme invente sans cesse de nouveaux arts pour assouvir sa curiosité imaginative, de même crée-t-il régulièrement de nouvelles religions pour apaiser sa détresse sociale.

L’art est la seule activité où l’homme se métamorphose en Dieu devient créateur.

L’art partage avec la religion sa conception subjective de la création. L’art est à la science ce que la foi est à la raison. Il relève de la pure croyance. On croit ou on ne croit pas au sentiment du beau matérialisé par une œuvre, à une religion objectivée par ses fidèles.

D’ailleurs, dans sa genèse l’art emprunte le même cheminement que l’avènement d’une religion. Avant d’être objet d’adoration la religion n’existe que dans l’esprit de son prophète. De même, l’art, avant de se hisser au statut d’objet d’admiration pour les fervents admirateurs, il ne vit que dans «l’atelier» de son créateur. Seule la réception positive de la société confère à l’œuvre le statut d’art. Seule la croyance partagée par un nombre important de disciples décerne à une nouvelle doctrine spirituelle le titre de religion. De même, l’esthétique (la science du beau), codifie les critères qui font l’art, au travers d’un inventaire artistique décliné en multiples catégories stylistiques, de même la théologie (science de Dieu) définit la religion par le répertoire de ses rituels édictés par Dieu.

Cependant, au même titre que la classification de l’art est inopérante car les critères convoqués pour définir l’œuvre relèvent de la subjectivité propre à chaque individu «artiste» , pareillement la catégorisation d’une religion est fantaisiste car elle relève de la simple croyance de l’adepte en une divinité supranaturelle. Dans les deux registres, la subjectivité prédomine dans la caractérisation de leur statut.

Au reste, l’art comme la religion ont cette particularité extraordinaire de susciter la croyance. De révéler la croyance émotionnelle de l’homme. De porter au firmament tous les sens (artistiques et spirituels) de l’homme. De transmuer une œuvre subjective en culte collective.

De même qu’une œuvre gagne le statut artistique par la consécration du groupe social partageant la même culture commune autour des formes d’expression artistiques. De même, la religion se libère de son statut de secte partagée par une minorité de disciples grâce à sa reconnaissance par l’ensemble des membres de la société ayant une mentalité et des coutumes similaires.

L’art est l’expression de la somme de toutes les potentialités créatives individuelles endormies de la société, dévoilées grâce au génie de quelques-uns de ses membres. C’est le cheminement de la subjectivité intellectuelle vers l’objectivité culturelle consacrée par la société qui se reconnaît dans l’œuvre de son créateur. De fait, l’art est l’expérimentation individuelle d’une imagination collective latente. Il est la sensibilité culturelle individuelle reconnue par la communauté. Au final, l’art n’est que la morphologie artistique subjacente collective formalisée par le génie de quelques élus à l’esprit créateur.

En outre, si la religion est la conquête des croyants par l’esprit transcendant, l’art est la conquête de l’esprit immanent par la croyance en la force de l’imagination de l’homme. L’art incarne la conquête culturelle de la puissance créatrice de l’homme. Il offre à l’homme imaginatif de sonder les profondeurs de la réalité, ramenées à la surface de la société au moyen de multiples expressions artistiques.

Autant l’art s’applique à embellir l’esprit de l’homme par la création artistique, autant la religion s’efforce de consoler l’âme tourmentée de l’homme par l’évasion spirituelle. En tout état de cause, pour qu’il y ait art, il faudrait qu’il plaise à l’esprit humain. Pour qu’il y ait religion, il faudrait qu’il satisfasse le cœur de l’homme.

Ainsi l’esthétique est la connaissance du beau. Une œuvre est jugée pour ses qualités esthétiques. Une musique est appréciée pour les sensations rythmiques et symphoniques qu’elle procure à l’ouïe. Une toile par ses harmonies visuelles qu’elle offre à l’œil. Un film par ses capacités de divertissement. Un texte romanesque par sa puissante force narrative qu’il procure au cerveau.

Pour l’homme à l’imagination fertile et débordante, tout est potentiellement propice à la création artistique. Le champ artistique est infini. L’infinitude du champ de la création artistique est la quintessence de l’art.

Toute matière, sous l’esprit créatif de l’homme, est susceptible de transfiguration artistique. Cependant, l’art n’existe que par la reconnaissance de l’autre, de la société. L’art n’existe que par la perception de l’homme. L’art n’a aucune existence par lui-même.

De même la religion n’existe que par sa pratique collective partagée par l’ensemble de ses fidèles. Que par la reconnaissance témoignée par ses disciples. Il n’existe pas de religion personnelle, portée par un seul individu. Pour pouvoir prétendre au titre de religion elle doit être embrassée par une large communauté qui se reconnaît dans son message. Pareillement, pour qu’une «chose» devienne œuvre d’art, elle doit recevoir l’imprimatur de la société qui se reconnaît dans sa communication artistique.

Cependant, toute création ne constitue pas un art. L’infecte production capitaliste n’est pas de l’art. Les millions d’objets fabriqués en série dans les usines ne seront jamais considérés comme des œuvres d’art. De surcroît, dans notre société marchande capitaliste, l’art a une valeur. C’est une marchandise culturelle. Un objet d’échange. Un produit de consommation.

Or, l’art est la création de quelque chose échappant à la connaissance préalable connue du monde tel qu’il se présente à l’homme. L’art relève de l’étonnement. D’une fulgurance de l’esprit livré à sa propre production imaginaire. L’art est l’animation d’un mystère perçu auparavant intuitivement par l’ensemble des esthètes. Mystère médiatisé par un génie, concrétisé par un artiste hors du commun. En matière d’art, tout peut devenir l’occasion d’une mystérieuse créativité pour qui sait user de son esprit imaginatif.

L’art est le moment de la communication originale de signes oraux ou graphiques subjectifs porteurs de messages objectifs réceptionnés positivement par la société.

Pour Platon, l’art est la représentation sensible d’une idée. Cette représentation s’inspire de la nature, fruit de l’art divin. A l’inverse de l’utile ou du bien, l’art, expression du sentiment du beau et du sublime, a la singularité d’être désintéressé. Par son existence il n’a d’autre dessein que la pure contemplation. «Est beau ce qui plaît universellement sans concept», a écrit Emmanuel Kant dans Critique de la faculté de juger. L’art est l’expression d’une émotion liée à la passion et au pathétique, réfractaire à la raison pure et à l’entendement.

Selon Hegel, l’art sert à éveiller les sentiments, «enveloppés dans la forme la plus abstraite de la subjectivité individuelle». L’art n’a pas pour vocation le perfectionnement moral. L’art permet de dévoiler la vérité échappant à l’entendement. Pour Hegel, l’œuvre d’art serait une manifestation du divin (ou «un absolu», «une vérité», «l’Esprit»…) qui s’opèrerait par le truchement de l’homme créateur. Il permettrait à l’esprit humain de prendre conscience de lui-même. L’œuvre d’art est «une question, une apostrophe, adressée à un cœur qui lui répond, un appel lancé à l’âme et à l’esprit», a écrit Hegel dans Introduction à l’Esthétique.

L’art constitue, pour Nietzsche, l’activité métaphysique par excellence. L’artiste transcende ses limites. Communie avec le monde naturel. Pour Nietzsche, la sensibilité artistique est par essence intuitive. La connaissance qu’elle produit ne peut être conceptualisée. Nietzsche définit l’art comme une dualité : «l’apollinien», expression de l’individu, de la mesure et de la perfection. «Le dionysiaque», fruit du chaos dans lequel l’artiste s’oublie et se dissout. A l’instar du croyant qui s’abandonne à son Dieu et se fond dans sa communauté religieuse. «Je tiens l’art pour la tâche suprême et l’activité proprement métaphysique de cette vie» (La Naissance de la tragédie).

Quoi qu’il en soit, parce qu’il est l’expression d’une subjectivité imaginaire, bien que partagée par une partie de la population, l’art n’est pas révolutionnaire. Sa nature subjective lui ôte toute dimension subversive. Au reste, il constitue un puissant ferment idéologique pour les puissants.

Au demeurant, la religion constitue également une forme d’art. Par ses énoncés suggérés, invisibles (divin, spiritualité, croyance), exprimés par des dispositifs rituels, la religion s’apparente à l’art, également très friand d’expressions suggestives, invisibles, interprétatives. L’art comme la religion relèvent du sentiment : respectivement du sentiment de croyance en la Beauté et en Dieu.

De manière générale, par sa puissance de suggestion émotionnelle, l’art constitue un instrument efficace de propagande. Au service du Pouvoir, il peut, au même titre que la religion, servir de moyen d’asservissement, de manipulation des consciences. Grâce à ses capacités suggestives, à ses prédispositions émotionnelles, l’art peut constituer un outil efficient de manipulation de la raison, de subversion réactionnaire de la logique. Entre les mains de la classe dominante, l’art peut également œuvrer à l’assujettissement de l’individu, à l’aliénation de la classe sociale opprimée soumise par ailleurs aux canons culturels de l’idéologie des classes possédantes.

Quoi qu’il en soit, l’art est l’expression du réel ressenti par l’homme. Aussi, modelé par les artistes représentant les classes laborieuses, contribue-t-il à dévoiler les tourments intérieurs de l’homme, à démystifier les contradictions sociales, souvent mystifiées par l’idéologie dominante, pour leur donner artistiquement une lumière subversive culturelle scintillante de véracité. Aussi, l’art, pour les classes populaires opprimées, peut-il représenter un canal d’expression de révolte très puissant. Permet-il par divers moyens artistiques d’exprimer les contradictions sociales et de porter sur le devant de la scène leurs souffrances. Cependant, cet art populaire exprimé de manière marginale est souvent victime de récupération idéologique opéré au moyen de la corruption vénale, par les pouvoirs dominants pour lui ôter sa substance subversive, sa fibre révolutionnaire.

Aussi, par sa corruption mercantile, l’art populaire finit-il par tomber dans les rets de l’idéologie dominante.

De même la religion, quand elle est manipulée par les forces obscures, devient-elle un instrument politique réactionnaire et funèbre.

M. K.

Comment (3)

    lhadi
    5 mai 2019 - 19 h 22 min

    A la métaphysique occidentale traditionnelle, pour qui l’être est une donnée absolue et immuable, Nietzsche oppose une analyse généalogique des valeurs en s’efforçant de découvrir la croyance, la force créatrice ou destructive dont le concept n’est, en fait, qu’un déguisement rationalisé.

    A une métaphysique de l’essence, il substitue ainsi une vision nouvelle : le concept, en soi, n’a pas de valeur : il est un signe qui renvoie à une signification. Nietzsche affirme en outre que l’etre n’est pas achèvement, mais devenir, et donc création toujours renouvelée, incessante fuite vers une « autre chose », ce en quoi il se dépasse constamment.

    L’activité artistique, créatrice de formes nouvelles, symbolise et réalise donc le projet Nietzschéen : pour Nietzsche, l’art est recherche infinie de l’etre

    Volonté de puissance, surhomme, éternel retour…Les grands thèmes nietzschéens ont donné lieu à des interprétations contradictoires. L’écho lointain qu’ils ont pu trouver dans certaines idéologies prêchant le racisme et la discrimination ont longtemps fait planer un doute illégitime sur la signification et l’intérêt véritables de l’oeuvre difficile et complexe du philosophe ; une oeuvre qui marqua maints poètes et écrivains et, avec celles de Marx et de Freud, demeure une référence obligée de la pensée contemporaine.

    Fraternellement lhadi
    ([email protected])

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    Anonyme
    5 mai 2019 - 14 h 15 min

    L’art n’en pas la seule activité où l’homme devient créateur..Que dire de la Science.
    L’art poursuit 2 buts distincts : produire des sensations agréables (couleur, musique…) et produire des phénomènes d’induction psychologique aboutissant à des idées des sentiments de nature plus complexe (intérêt, sympathie pour des personnages, pitié, indignation…..) →→l’art expressif de la vie.
    L’art est lié aux lois scientifiques : l’esthétique est lié à la physique (acoustique optique..), aux mathématiques, à la physiologie…..cf. l’architecture…
    Le caractère agréable ou désagréable des sensations est lié à des lois scientifiques. L’intelligence peut seule exprimer dans une oeuvre le suc de la vie. La science est pour l’intelligence ce que la charité est pour le coeur.
    L’art est également outre les faits significatifs un ensemble de faits moyens suggestifs.
    « La religion quand elle est manipulée par des forces obscures devient un instrument politique réactionnaire et funèbre » : le sionisme et le terrorisme sioniste illustration parfaite.

    13
    3
    DZA
    5 mai 2019 - 12 h 53 min

    ‘’Aussi, par sa corruption mercantile, l’art populaire finit-il par tomber dans les rets de l’idéologie dominante.
    De même la religion, quand elle est manipulée par les forces obscures, devient-elle un instrument politique réactionnaire et funèbre.’’ MK

    Voilà pourquoi, seule une vraie école loin de toutes manipulations politiques, par sa transmission du savoir et de la culture, reste la solution de bien les problèmes de société.
    Merci Mr MK pour cette contribution.

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