Crépuscule du mouvement des Gilets jaunes

France Gilets
Vers l'essouflement du mouvement des Gilets jaunes ? D. R.

 

Par Mesloub Khider – Surgi spontanément sur un terrain social léthargique, dans une France qui s’ennuyait, le mouvement des Gilets jaunes a bouleversé assurément le paysage politique. En effet, si, avec l’élection de Macron, le panorama politique traditionnel gauche-droite a été pulvérisé en vue d’introniser la prétendue Révolution macronienne à l’Elysée, l’éruption du mouvement des Gilets jaunes a, quant à lui, non seulement déjoué (et donc perturbé) les plans de la politique antisociale du gouvernement mais, surtout, corrélativement accentué le phénomène de putréfaction politique par la disqualification de tous les partis, y compris la nouvelle formation macronienne (LREM) censée s’implanter définitivement dans l’arène politique.

En revanche, si, au départ, le mouvement des Gilets jaunes a fait trembler sur ses bases le gouvernement par sa radicalité revendicative et sa combativité subversive, rapidement il a commencé à s’essouffler du fait de son fourvoiement sur des voies étriquées politiciennes, exprimées par ses revendications «citoyennes, écologistes, populistes et référendaires», notamment par le fameux Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC).

En effet, la tare principale du mouvement des Gilets jaunes est son absence cruelle de programme politique cohérent. De là s’explique l’éclipse de la classe ouvrière des processions hebdomadaires. Sa feuille de route est jalonnée de revendications émiettées et décousues, improvisées tout au long de son parcours de lutte. Tracée dans le feu du combat par des femmes et des hommes novices en politique, dépourvus de toute formation politique prolétarienne et d’expérience militante ouvrière, orientée par ailleurs par une petite-bourgeoisie déclassée, tenant le rôle de maître d’œuvre, cette feuille de route ne pouvait inexorablement mener le mouvement social que dans un cul-de-sac. Au vrai, le mouvement des Gilets jaunes n’aspirait nullement à emprunter la voie de la révolte sociale consciente, encore moins celle de la révolution. Indéniablement, les orientations émancipatrices ne sont jamais le moteur du soulèvement initial, elles se dessinent au fur et à mesure du développement de la lutte, suivant le rapport de forces entre les différentes classes engagées dans le combat, selon la répression déclenchée par la réaction pour écraser le mouvement et en fonction de la maturation du contre-pouvoir populaire érigé contre le pouvoir.

Porté par une petite-bourgeoisie enragée, précarisée et paupérisée, en phase de prolétarisation avancée, toujours arc-boutée à l’idéal de l’ancienne société de l’Etat-providence fétichisé, le mouvement des Gilets jaunes a tenté, vainement, de ressusciter ce capitalisme social éphémère qui lui assurait une existence privilégiée au sein de la «société démocratique française». En fait, le mouvement des Gilets jaunes s’est battu pour l’instauration d’un pouvoir populaire mais érigé sur un capitalisme rénové, assurant une équitable redistribution des richesses, garantissant l’aplanissement des clivages sociaux et l’éradication des crises économiques. Un capitalisme moralisé, humanisé, reverdi, immaculé, qui plus est dirigé par des politiciens et des patrons intègres. En un mot : un capitalisme de rêve. Chimérique. Utopique. Impossible… car le mode de production capitaliste n’est pas conçu pour ce dessein.

A l’évidence, l’enchantement provoqué par ce mouvement, notamment parmi de nombreux militants révolutionnaires, est dû à son radicalisme subversif initial, objectivé par ses attaques frontales contre l’Etat des riches ; à sa combativité insurrectionnelle opérée en dehors de l’encadrement des organisations politiques et syndicales de gauche comme de droite. Mais l’illusion a été de courte durée. Car cette radicalité combative détruisait, certes, quelques symboles des riches mais n’entendait aucunement anéantir le capitalisme.

Aujourd’hui, le déclin du mouvement des Gilets jaunes est patent. D’aucuns, dans un sursaut de survie, s’échinent à pérenniser le mouvement. Et pour cause. Certains, notamment les célèbres meneurs, propulsés sur le devant de la scène par les médias bourgeois, habitués aux lumières des plateaux télé, appréhendent avec désarroi leur relégation dans l’ombre, leur retour à l’anonymat. D’autres, accoutumés aux liens de solidarité et d’amitié noués au cours de cette longue période de lutte, craignent la rupture de cette vie fraternelle, le renouement avec la solitude sociale.

Aussi, pour justifier la pérennité du mouvement, se proposent-ils de se lancer dans des actions spectaculaires et retentissantes. C’est ainsi qu’ils ont annoncé, dans leur compte-rendu voté lors de la 2e Assemblée des assemblées tenue à St-Nazaire le 6 avril 2019, une série d’actions étalée sur plusieurs mois. Actions appuyées sur les mêmes rêveries petites-bourgeoises citoyennes : «Justice sociale», «Justice fiscale», «Capitalisme écologique», «Démocratie électoraliste référendaire». Nous avions les révolutionnaires du week-end, nous aurons des révolutionnaires calendaires, résolus à lutter, mais selon un agenda agencé, en fonction d’un calendrier politique respectant le planning familial et professionnel de la société et des membres du mouvement, en tenant compte de la disponibilité de chacun, car nos révolutionnaires calendaires ont des impératifs professionnels journaliers à respecter et des loisirs réguliers à consommer.

Quand on veut s’attaquer à la société du capital, on ne s’affiche pas par la divulgation solennelle d’un calendrier de lutte où sont consignées les actions à mener. Actions, par ailleurs, inefficientes, sans impacts économiques. Qui plus est, souvent renvoyées aux calendes grecques. Quand on souhaite la Révolution, on agit spontanément hic et nunc.

Quoi qu’il en soit, l’idéologie du mouvement des Gilets jaunes demeure prisonnière de la pensée de la classe dominante. Bien qu’il lutte contre le gouvernement (alors que c’est contre l’Etat et contre le capital que la guerre doit être menée), ce n’est certainement pas pour détruire la forme de gouvernement bourgeoise. Il nourrit toujours l’espoir d’élire un autre pouvoir «plus démocratique» mais dans le cadre du maintien du capitalisme et de la défense des intérêts de la «nation française», dans le prolongement de l’esprit de la Révolution bourgeoise de 1789. En effet, par-delà le caractère hétérogène du mouvement (ce mouvement est composé d’un prolétariat périphérique volatile, d’une classe moyenne précarisée et de la petite bourgeoisie paupérisée – petits patrons, artisans, autoentrepreneurs), s’expriment incessamment les mêmes revendications : illusoire pouvoir du peuple, démocratie directe via le processus électoral verrouillé évidemment par la bourgeoisie, fermeture (impossible) des frontières «nationales» qui n’existent plus, défense de la patrie contre l’invasion des migrants et la domination étrangère, rejet de la finance cosmopolite et du capitalisme mondialisé.

A l’évidence, avec le démantèlement de l’Etat-providence, l’accentuation de la précarisation et de la paupérisation et aussi l’aggravation catastrophique de la crise économique, on assistera à l’avenir, dans de nombreux pays, à la réapparition régulière des mêmes formes de lutte des Gilets jaunes, en l’espèce à des luttes sauvages spontanées, menées en dehors de l’encadrement des organisations politiques et syndicales et hors des centres de production, à des attaques frontales contre l’Etat, à des manifestations non autorisées, à des violences multiformes. En résumé, à des luttes stériles, sans perspective de renversement du capitalisme.

Une chose est certaine : ce mouvement s’étiole, périclite. Il est voué à disparaître sans avoir pu être récupéré par les partis de gauche comme de droite. En tout état de cause, grâce à l’émergence de ce mouvement, la nature réactionnaire et répressive de l’Etat des riches a été dévoilée. La démocratie bourgeoise française a révélé sa véritable essence totalitaire, réactionnaire par son mépris de classe exprimé par l’ensemble de la classe dominante (chef d’Etat, dirigeants politiques, médias à la solde, intelligentsia haineusement hystérique), par les sévices des policiers, par les morts et les mutilations provoquées lors des manifestations, par les répressions policières, par les rafles des manifestants, par les arrestations massives abusives, par les condamnations démesurées, par les emprisonnements considérables de manifestants, par le fichage systématique des militants, par le vote de lois sécuritaires et liberticides.

Et dire que la gauche et l’extrême-gauche (et même Macron) se proposent de faire barrage à l’extrême-droite (au fascisme) ! Quelle imposture ! Quelle hypocrisie ! Elle est déjà au sein de l’Assemblée nationale, de l’exécutif gouvernemental et de l’appareil d’Etat bourgeois, ainsi que dans l’esprit de toutes les formations politiques, chantres de la démocratie bourgeoise. Au cœur de la régulation de la misère sociale, du contrôle social, de la gestion des conflits sociaux, de la direction du patronat, du management des entreprises, du maintien de l’ordre, de la gouvernance du pouvoir.

En résumé : le fascisme est partout, la démocratie nulle part.

M. K.

Ndlr : Les opinions exprimées dans cette tribune ouverte aux lecteurs visent à susciter un débat. Elles n’engagent que l’auteur et ne correspondent pas nécessairement à la ligne éditoriale d’Algeriepatriotique.

Comment (5)

    Clovis
    22 mai 2019 - 9 h 30 min

    @anonyme. Ton analyse sur le regime sovietique est bien juste. Echec complet du communisme. l’ideal marxiste etait peut etre une belle chose, mais helas aussi une utopie car son application a ete desastreuse en partie en raison de la nature humaine. Quand a la chine, elle n’a de communiste que sa direction politique. Sinon elle est economiquement un pays capitaliste car elle a compris que si elle voulait progresser sur le plan economique seule les methodes de gestions capitalistes fonctionnent. Ca lui a reussi puisqu’elle est devenue la seconde puissance economique mondiale (et que le nombre de ses multimilliardaires “communistes” est en constante progression.)

    Anonyme
    21 mai 2019 - 19 h 13 min

    Vision juste tous les partis politiques quels qu’ils soient servent la soupe au système et font partie intégrante du système.

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    Clovis
    21 mai 2019 - 8 h 33 min

    Longue analyse totalement depassee. Voila le retour de la lutte des classe dans sa version la plus irrealiste. Quelle pretention de donneur de lecon revolutionnaire, a un pays tiers de surcroix ! Mesloub Khider (MK) = (KM) Karl Marx. Il faut se reveiller, ce n’est plus le meme siecle !!!

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      Anti khafafich
      22 mai 2019 - 4 h 04 min

      On aimerait bien lire ton analyse au lieu du stéréotype réservé aux algériens: ”pays soviétique, Pays communiste….” réveille toi les soviétiques ont réussi là ou les bourgeois de la démocratie de façade ont échoué

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        Anonyme
        22 mai 2019 - 8 h 46 min

        Les soviétiques comme tu dis ont tellement réussi que tout s’est écroulé le 26 décembre 1991. C’était un naufrage économique (les magasins étaient vides), politique (plus personne ne croyait au communisme tel qu’il était pratiqué)…Et dans les républiques soviétiques de Sibérie les peuples demandaient leur indépendance. A part ça, il est difficile de voir une réussite dans ce fiasco.
        Oui, le communisme est une belle idée…si celui-ci se matérialise avec sagesse et apporte réellement au peuple la liberté et le bien être. Et malheureusement cela a été tout le contraire.
        Pour avoir vécu cette période, je sais que cette chute a été un choc idéologique pour tout ceux qui étaient engagés internationalement pour le communisme.
        Et effectivement, la lutte des classes, nationalement et internationalement, n’existe plus. La solidarité entre les travailleurs que ce soit au niveau national qu’international n’a plus court. Reste le nationalisme et ce qu’il engendre comme haine et risque pour la paix mondiale.
        Il reste un pays sur terre qui est communiste: la Chine.
        Mais est-elle vraiment dans la ligne de Marx?
        Ceci est une autre histoire.

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