Décaporaliser l’université algérienne

université
Université d'Oran. D. R.

Kaddour Naïmi − Lors de la Journée nationale de l’étudiant, rappelant le 19 mai 1956, furent recueillis des témoignages, le premier d’enseignants(1), le second d’un étudiant(2). Bien qu’il s’agisse de protagonistes d’un département d’une université particulière d’Oran, ces témoignages reflètent la situation de l’université algérienne dans son ensemble.

Comme le reste des institutions en Algérie, l’université fut dès le départ, après l’indépendance, systématiquement caporalisée. Ce fut d’abord au nom du prétendu «socialisme», ensuite de la soit disant arabisation, enfin de… n’importe quoi, pourvu que la situation profite à la minorité oligarchique dominante.

Toutes ces phases sont caractérisées par un fil noir : fabriquer des cadres administratifs-caporaux d’une immense caserne appelée université, où les enseignants sont contraints d’assumer le rôle de dresseurs d’étudiants réduits à des perroquets. L’argent sert aux bureaucrates et aux mandarins comme carotte pour leur faire jouer l’infamant rôle de courroie de transmission de la volonté de l’oligarchie. Oui, l’argent corrupteur maudit a étouffé le noble esprit générateur de culture. Et tout cela en se proclamant «vrai musulman», de la «famille révolutionnaire», «patriote» exemplaire. Imposture totale ! Mais profitable à l’oligarchie et à ses harkis(3).

Le résultat actuel est constaté par toutes les personnes honnêtes et objectives qui s’activent dans l’université : servilisme bureaucratique, donc médiocrité affligeante dans tous les domaines. Toute personne compétente et honnête est neutralisée, sinon écartée, quand pas obligée à démissionner, autrement carrément assassinée dans des conditions «mystérieuses».

Le curieux de ce constat est ce fait : du temps de la dictature militaire déclarée, une certaine résistance d’enseignants et d’étudiants parvenait, au prix d’une répression implacable, à sauver un peu l’université de sa réduction à un instrument de production et de reproduction de la servitude volontaire, et de sa conséquence, l’abêtissement de toute forme de connaissance susceptible de développement économique, social et culturel.

Mais, depuis la «libéralisation» économique du pays, l’argent de la rente a acheté presque toutes les consciences au bénéfice de l’oligarchie.

Bien entendu, entre-temps, les enfants de cette dernière, eux, bénéficient d’études dans des universités occidentales renommées, jouissant par la suite des privilèges qui en découlent. L’Algérie était − et demeure encore − la proie d’une bande de mafieux (issâba). Je me rappelle un échange avec un ami italien. Je lui reprochais le fait que l’Etat italien était corrompu par les infiltrations de la mafia. Il me répondit, en souriant : «Oui, c’est vrai, l’Etat italien est influencé par les membres de la mafia. Mais, chez vous, en Algérie, la mafia est au pouvoir !»

Dès lors, les témoignages proposés en complément audio et vidéo de cette brève contribution fournissent, en ce qui concerne les enseignants, les preuves concrètes de cette caporalisation programmée de l’université algérienne. Il faut être ignorant de la situation ou volontairement la nier, parce que bénéficiant de privilèges de caste, pour occulter cette volonté délibérée de réduction de l’université à une honteuse fabrique d’esprits bornés. Elle est néanmoins profitable à l’oligarchie mafieuse dont le seul but est de s’enrichir le plus vite, au maximum et par tous les moyens, au prix d’entraîner l’Algérie dans la pire des situations.

Parmi les enseignants compétents et honnêtes, beaucoup quittent avec amertume le pays pour des nations où leurs connaissances sont reconnues et bien rémunérées. Seule une minorité, soucieuse de sa dignité citoyenne au sein du peuple où elle est née, préfère rester et lutter, affrontant tous les risques, contre cette déchéance criminelle.

Quant au témoignage de l’étudiant, il expose les motifs de la révolte estudiantine en vue de redonner à l’institution universitaire le digne et indispensable rôle qu’elle doit avoir dans une nation méritant ce nom.

Laissons la conclusion à l’enseignante : «Mais ce soulèvement [l’intifadha populaire actuelle] nous a donné de l’espoir. (…) Il faut élire des gens pour nous représenter, il faut qu’on commence à réfléchir, à nous donner à faire, pour le bien de ce pays, de ce peuple !» Pour y parvenir, quelle est la solution la plus raisonnable et la plus juste ? Ne consiste-t-elle pas à recourir à l’élection des représentants, aussi bien des gestionnaires administratifs, des enseignants que des étudiants :

1) sur base de la compétence technique doublée de l’éthique citoyenne,

2) de manière démocratique avec mandat impératif, c’est-à-dire avec révocabilité à tout moment en cas de manquement au mandat assumé ? N’est-ce pas cela l’indépendance de l’institution universitaire, selon le principe «par le peuple et pour le peuple» ? il reste à l’intifadha populaire actuelle à concrétiser ce but ; il redonnera au peuple et à l’Algérie la dignité pour laquelle ses chouhada ont consenti le sacrifice qui fut le leur.

K. N. ([email protected]com)

(1) Voir video in https://www.youtube.com/watch?v=GfvPgKeuSM8&feature=youtu.be

(2) Voir video in https://www.youtube.com/watch?v=XpoTSJ2YrSk&feature=youtu.be

(3) Dans le domaine politique et économique, un seul eut la courageuse honnêteté de reconnaître qu’il fut un «harki» du système oligarchique : Sid Ahmed Ghozali, ex-patron de Sonatrach, puis ex-ministre.

Comment (5)

    MELLO
    28 juin 2019 - 19 h 38 min

    Aucune particularité regionale ou identitaire ne vient faire son intrusion dans ce chapitre .
    Mr Kaddour , vous avez étalé un sujet d’une importance capitale. En effet , l’Université, lieu de savoir et de connaissances , est devenue par des intérêts occultes un lieu de foisement idéologiques sans fondement universel.
    Dans l’un de mes posts sur le sujet , j’ai ouvert la parenthèse sur la désignation politique de ces recteurs , au même titre que les directeurs de prison dont les pensionnaires ne peuvent intervenir. L’Université Algérienne , souffre de son organisation avec la désignation donc des recteurs , des doyens et des chefs de département. Ce qui, par cette intronisation, provoque des « rejets » par les enseignants et même par les étudiants. Si on venait a democratiser cette institution , tout le personnel pédagogique elirait les doyens et le recteur. Ce qui dénouerait , fort probablement , cette paralysie quasi- permanente.
    Dans le domaine financier , l’Université Algerienne représente un gouffre faramineux avec des dépenses , non pas pour la recherche scientifique , dont on connait les piteux resultats, mais pour tout ce qui est prise en charge de l’étudiant. Sur ce chapitre , il serait judicieux d’octroyer une bourse assez conséquente a l’étudiant , de l’ordre de 18000 a 2000 Da mensuel , et lui faire payer une partie de sa restauration , en lui presentant des plats assez « copieux » en lieu et place de « ces lentilles a l’eau ». De meme que pour l’hébergement , faire payer a l’etudiant une quote-part afin d’avoir un hebergement a la mesure des lieux de savoir.
    Cette attribution de bourse , permettra a l’etudiant de se prendre en charge et gérer par la même son budget. C’est ainsi que l’on formera l’homme de demain . Cette bourse sera réduite considérablement a tout étudiant ayant rater son année universitaire.
    Pour ce qui de l’accès a l’Université, afin d’éviter les déperditions dues a des orientations aléatoires, il faudrait laisser le Bachelier choisir la filière de ses études et de son avenir . Afin d’éviter des choix orientés vers une filière choisie par la majorité, organiser des concours d’entrée en fonction du nombre de places.
    La refonte de l’Université , sans penser aux programmes, qui sont des prerogatives de spécialistes, passe inevitablement par cette reorganisation interne.

    Le Berbère
    25 juin 2019 - 19 h 40 min

    Dans un pays où le ministre de l’enseignement supérieur déclaré que le prix Nobel n’a aucune importance pour les chercheurs algériens et pour l’ensemble de monde universitaires algériens me donne la certitude que non seulement l’université algerienne qui va mal mais l’ensemble du pays .
    Les 20 ans de gouvernorat de clan de Oujda et de Tlemcen auront des répercutions dramatique sur notre pays durant toute une génération ( 25 ans de retard ) ..Il est temps restructuré l’université et les instituts car l’avenir de savoir et de l’apprentissage est sombre.

    dal G ri
    25 juin 2019 - 9 h 32 min

    une vrai université appartient au étudiants

    Pr ZELLAL Nacira
    24 juin 2019 - 22 h 49 min

    Bonjour
    En fait le début de la descente aux enfers de l’université a connu son coup d’envoi en 1979. Après que, en tant que premiers Docteurs de 3ème cycle des universités françaises, les diplômés-Retours de Formation furent sommés d’enseigner en arabe des matières étudiées en français, les premiers Docteurs ès Lettres et Sciences Humaines furent criminellement combattus dès leur retour aussi, dans les années 80, jusqu’à en vider les universités qui en comptaient. Le ministère a donné l’équivalence de cette thèse ès Lettres au PHD anglais et américain qui est  » a dissertation » du niveau du Magistère. Et en 03 ans, ces tenants du PHD devinrent « professeurs ». Ce sont alors eux, qui prirent (processus qui perdure à ce jour d’ailleurs) d’assaut par aval ministériel tous les CS décisionnels. L’université en est morte alors. Aujourd’hui, le moindre progrès est guetté puis détruit par ces mêmes CS illégitimes. Les « professeurs » CUN sont à 90% de faux gradés, produisant des zéros comme eux.

      LA RENARD
      26 juin 2019 - 14 h 31 min

      SI NOS DOCTEURS AVAIENT ENSEIGNER EN TAMAZIGHT NOUS AURIONS ETE LES PHOENIX DES HAUTS DE CES BOIS

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