Le crépuscule des faux prophètes ou le choc des civilisations

Lewis Kessinger choc civilisations
Bernard Lewis et Henry Kessinger. D. R.

Par Khaled Boulaziz et Kaerdin Zerrouati – «Le problème de l’islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années qui vont venir. La première condition pour l’aborder avec tant soit peu d’intelligence, c’est de ne pas commencer par y mettre de la haine.» (Michel Foucault, philosophe français). L’histoire est l’exploration de la vie des morts, par et pour les vivants. Toute réalité historique dépend de la manière dont l’historien reconstruit son passé. Sa réflexion et son système d’interprétation déterminent une réalité historique qui n’est ni définitive ni absolue. D’autre part, tout pouvoir construit sa propre vérité et diffuse des savoirs «assujettis» qui ont pour fonction de le justifier et de le renforcer.

L’une des tâches des recherches historiques est de dégager ces savoirs «asservis», ces savoirs cachés, oubliés, exclus ou intégrés dans la hiérarchie du savoir moderne, établis par ces relations savoir-pouvoir. L’objectif est, alors, de ressaisir la vérité comme élément et produit d’une histoire plutôt que comme le support de celle-ci.

Autrement dit, on ne cherche plus à fonder une connaissance sur la préexistence d’un entendement originel ayant la capacité d’établir un domaine de vérités éternellement fondées, mais à «décrire historiquement les procédures par lesquelles, dans l’histoire, des discours de vérité transforment, aliènent, informent des sujets et par lesquelles des postures sociales se construisent, se travaillent à partir d’un dire-vrai».

C’est donc ainsi, sous le signe des relations qui lient historiquement société et vérité élaborée, que doit se situer toute approche à une déconstruction de l’écriture de l’histoire des valeurs.

Vérité, savoir normative de toute civilisation et historiquement en tension et rupture permanentes avec la société, module l’écriture de l’histoire, a fortiori tout système de valeurs. Et l’Europe «des lumières» ne peut y déroger.

A cet égard, le voile doit être levé en premier sur la généalogie des formes continuellement mouvantes et obstinées de la violence et répression, et les chroniques des concepts de la moralité et de la tolérance afin de mettre à jour la division tragique et entretenue entre Orient et Occident.

L’Orient, ici, n’est pas seulement le voisin immédiat de l’Europe ; il est aussi la région où l’Occident a créé les plus vastes, les plus riches et les plus anciennes de ses colonies, la source de ses civilisations et de ses langues et dont la personnalité s’est construite par contraste. La culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme impossible et inatteignable d’elle-même.

Dans la rationalité occidentale, il y a ce grand partage qu’est l’Orient : l’Orient pensé comme l’origine, rêvé comme le point vertigineux d’où naissent les nostalgies et les promesses du retour ; l’Orient offert à la raison colonisatrice de l’Occident, indéfiniment, inaccessible car il demeure toujours la limite : nuit du commencement, en quoi l’Occident s’est formé, mais dans laquelle il a tracé une ligne de partage.

L’Orient est pour l’Occident tout ce qu’il n’est pas, encore qu’il doive y chercher ce qu’est sa vérité primitive.

A la vue de ce clivage, de faux prophètes sont apparus ces derniers temps, dans la grande lignée d’autres messies de mauvais augure qui poussent vers un irrémédiable choc des civilisations, où la violence est érigée en maître.

Aucun moment de l’histoire n’est une fatalité. Ces faux prophètes et leurs suppôts sont en discordance avec le vivre-ensemble des peuples. Leur unique raison d’être est de faire perdurer l’hégémonie d’une élite sans foi ni loi qui préside aux destinées du monde.

Judas qui auraient pu être des saints, leur crépuscule est inéducable.

K. B./K. Z.

Comment (3)

    Elephant Man
    26 octobre 2020 - 8 h 47 min

    Excellente conclusion : « Aucun moment de l’histoire n’est une fatalité. Ces faux prophètes et leurs suppôts sont en discordance avec le vivre-ensemble des peuples. Leur unique raison d’être est de faire perdurer l’hégémonie d’une élite sans foi ni loi qui préside aux destinées du monde.
    Judas qui auraient pu être des saints, leur crépuscule est inéducable. »

    Abou Stroff
    26 octobre 2020 - 8 h 26 min

    tant que nous n’aurons pas compris que « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience » (K. Marx), nous continuerons à nous interroger sur le sexe des anges tout en nous étonnant de notre incapacité à présenter une ou des réponses convaincantes à la question posée.
    en effet, je ne pense pas que l’islam ait un quelconque problème (qu’est ce que l’islam sans la pratique des musulmans?) car, l’islam, en tant qu’idéologie, ne peut que refléter, d’une manière ou d’une autre, l’état particulier d’un rapport de forces historiquement daté et spatialement confiné.
    par contre, je pense que les sociétés « musulmanes » ont un problème.
    et, ce problème transparaît dans le constat indéniable que toutes les sociétés musulmanes sont des sociétés arriérées (en transition?) dominées par des couches sociales archaïques. et ces couches sociales archaïques doivent, nécessairement, produire une idéologie ou une interprétation archaïque de la religion pour justifier et garantir leur domination sur les sociétés qu’elle « gèrent ».
    en d’autres termes, les sociétés musulmanes n’auront plus de problèmes dès que les couches dominant les systèmes archaïques* en place (en partie, grâce à l' »aide » qu’elles reçoivent des puissances impérialistes qui ont intérêt à ce que ces sociétés demeurent archaïques) auront été neutralisées par des couches sociales représentant le monde nouveau qui ne parvient pas encore à naître.
    PS: quant au choc des civilisations, je pense que c’est une construction idéologique dont le but essentiel est de pointer du doigt un ennemi extérieur pour que la plèbe des sociétés dites occidentales ne remettent pas en cause le système capitaliste qui les avilit et les réduit à de simples « esclaves » du Capital et pour que la plèbe des sociétés arriérées (musulmanes) ne remettent pas en cause la domination sans partage des couches sociales archaïques (voir les « féodalités » du moyen-orient, par exemple), domination qui les avilit et les réduit à des « moins que rien ».
    * ces systèmes représentent le monde ancien qui ne veut pas mourir.

    Socrate
    25 octobre 2020 - 12 h 21 min

    L’islam a toujours été « politique » en ce qu’il a toujours été soumis au pouvoir des sultans, califes, leaders divers et variés. Le seul endroit où il a été un peu libre n’est pas en Orient mais dans l »Espagne de Grenade. L’école « rationaliste » ou mutazilisme a vite été mise sous le boisseau par les califes abbassides après un premier essor (fondation de la maison de sagesse à Bagdad en 827) et rien de sérieux n’a été entrepris depuis. Le monde musulman n’a pas connu son propre protestantisme et le monde musulman n’arrive toujours pas à vivre pleinement une modernité définie par l’occident faute d’avoir défini sa propre modernité quand il le pouvait.

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