Professeur Ould Taleb à Algeriepatriotique : «Un million d’enfants algériens souffrent d’un retard mental»

Pr Mahmoud Ould Taleb. D. R.

Le professeur Mahmoud Ould Taleb est enseignant hospitalo-universitaire à la faculté de médecine d’Alger. Il est cofondateur et médecin chef du service C de pédopsychiatrie EHS Drid-Hocine à la clinique Garidi II Kouba depuis 1997. Il est auteur de plusieurs livres et recherches en Algérie et à l’étranger sur la pédopsychiatrie. Il revient dans cet entretien sur les dysfonctionnements psychopathologiques qui prennent des proportions alarmantes et relève l’absence de politique dédiée à la santé mentale. Il aborde longuement le spectre de l’autisme ainsi que le retard mental et leur prise en charge insuffisante.

Algeriepatriotique : Alcoolisme, toxicomanie, suicide, schizophrénie, troubles schizo-affectifs, troubles obsessionnels compulsifs, troubles d’anxiété, stress post-traumatique… Les Algériens sont de plus en plus exposés à toutes sortes de maladies qui relèvent de la psychiatrie. Comment jugez-vous, en tant que spécialiste, leur santé mentale ?

Pr Mahmoud Ould Taleb : La santé mentale des Algériens est gravement atteinte. Bien qu’il n’y ait pas de statistiques officielles précises, on parle d’un sixième de la population qui souffre de pathologies mentales. Il y a un million d’enfants qui ont un retard mental. Il y a aussi quelque 300 000 toxicomanes et 50 000 autistes, si l’on se fie à la moyenne mondiale établie par l’Organisation mondiale de la Santé. La moitié des retards mentaux sont dus à des grossesses à risque ou à des accouchements difficiles. Mais malgré la propagation de ces maladies, il n’y a toujours pas de véritable politique de la santé mentale en Algérie. Les responsables en charge de la santé ne semblent pas mesurer la gravité de la situation ou pensent, comme de nombreux Algériens, que les maladies mentales sont inguérissables. D’ailleurs, beaucoup de malades ne sont pas déclarés par leur famille en raison des tabous ou tout simplement par ignorance. Souvent, ces malades non soignés deviennent un fardeau insupportable pour leurs familles. D’où la nécessité de l’intervention de l’Etat pour les prendre en charge.

La prise en charge se fait-elle convenablement et à temps ?

Il est difficile de le dire. Car elle diffère d’une maladie à une autre, d’une région à une autre et d’une ville à une autre. On ne soigne pas un autiste comme un toxicomane ou un schizophrène comme un attardé mental. Les méthodes diffèrent, les structures et les médecins aussi. A titre indicatif, un autiste doit commencer sa thérapie dès trois ans. Sinon, il n’aura aucune chance de guérir. Un toxicomane, s’il n’est pas pris en charge par une structure et des médecins spécialisés, risque des complications qui peuvent aller jusqu’au suicide, à la folie ou à commettre des violences inouïes.

Justement, nombreux sont ceux qui alertent contre la toxicomanie qui fait des ravages dans le milieu des jeunes. Quel est votre constat ?

Effectivement, la toxicomanie a pris des proportions alarmantes durant la dernière décennie. Vous publiez souvent dans la presse des articles sur les différentes saisies de drogues de plus en plus importantes et les dealers qui sont de plus en plus jeunes. La toxicomanie est caractérisée par la prévalence de la répression au détriment de la prévention et des soins. Le retard pris à la réalisation de centres spécialisés de prise en charge pour les adolescents toxicomanes est la preuve que la dimension curative a été occultée. Aussi, l’évaluation de l’ampleur des conduites addictives chez les jeunes par des enquêtes épidémiologiques régionales et nationales n’a pas été faite jusqu’à présent. Les chiffres que nous avons sur les conduites addictives sont d’ailleurs contradictoires : on passe d’une publication à une autre de trente mille à six mille toxicomanes pris en charge. Quant à la prévention primaire, elle reste limitée à l’aspect folklorique de journée nationale consacrée à cet effet. Il n’y a pas de formation ciblée des jeunes avec une vulgarisation scientifique adapté à chaque groupe d’âge touchant des milieux spécifiques de la jeunesse. La prévention actuelle de la toxicomanie qui d’appuie sur la lutte contre le produit doit être repensée. Elle doit prendre en compte les comportements individuels et les facteurs psychosociaux. Abandonné à son sort, le toxicomane devient un danger pour la société et un facteur de violence sociale.

Vous avez évoqué le suicide. Au cours de ces derniers mois, plusieurs enfants se sont donné la mort. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Le suicide des enfants est un épiphénomène qui masque les véritables problèmes de santé mentale. Il est dû essentiellement à l’absence de valeurs, aux problèmes d’identité, à la mal-vie et au désespoir extrême. Mais cet épiphénomène reste difficilement quantifiable en raison de l’absence d’enquête épidémiologique. D’ailleurs, aucune enquête dans ce sens n’a été réalisée depuis l’indépendance. Les services de sécurité (police et gendarmerie) détiennent des chiffres plus au moins proches de la réalité mais qu’ils ne donnent pas. Une chose est sûre : le suicide est aussi un problème de santé publique.

L’autisme ronge le corps de la société en douceur. Quel bilan faites-vous de cette maladie ?

L’autisme demeure une maladie méconnue en Algérie. Elle est peu enseignée à l’université et dans les établissements de soins. On en parle très peu comme si elle n’existe pas. Et pourtant, c’est une affection psychiatrique fréquente, si on prend la prévalence pour l’ensemble du spectre de 1 pour 1 000 naissances. Il y aurait ainsi comme je l’ai déjà souligné 50 000 autistes entre enfants, adolescents et adultes qui vivent en Algérie sans soins. Cette maladie constitue de ce fait une problématique de santé publique. L’autisme constitue le motif essentiel des consultations et d’hospitalisations en pédopsychiatrie. Une spécialité non enseignée en Algérie. Les médecins se font donc aussi rares que les établissements dédiés à cette maladie. Il y a actuellement un déficit de 10 000 places qu’il faut rattraper en urgence. Le service de pédopsychiatrie que je dirige – le seul qui a une dimension nationale – accueille quotidiennement des dizaines de malades venus avec leurs familles des quatre coins du pays. Il est saturé.

Que faut-il faire ?

Pour faire face efficacement à cette maladie curable contrairement à la trisomie, il faut créer au moins un centre de soins spécialisé dans chaque wilaya. Aux Etats-Unis, il y a un programme financé par le gouvernement fédéral du nom du professeur Eric Schopler, qui a révolutionné le traitement de l’autisme en mettant en œuvre une théorie développementale fondée sur la recherche empirique. J’ai introduit cette technique de traitement en Algérie. Dans mon service, elle a déjà donné ses fruits. 20 enfants autistes passés par ce service sont actuellement à l’école. Si on nous donne les moyens nécessaires, on pourra sauver la moitié des autistes.

Interview réalisée par Sonia Baker

Comment (2)

    bassimo
    19 septembre 2012 - 14 h 53 min

    salam apres plusieurs suivis
    salam apres plusieurs suivis medicals et apres 20ans on me dis que ce dernier est autiste il est age de 20ans et je ne sais quoi faire il comprend tout et rien LES JOURS L ARGENT les nombres probleme d hygiene par il sait beaucoups de choses il comprend meme les films francais aidez moi svp dans le cadre que j ignore centres.medecins specialises.methodes…….? MERCI D AVANCES




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    imane
    20 juillet 2012 - 10 h 51 min

    Merci professeur pour votre
    Merci professeur pour votre brillant constat, moi même je connais un bout de la souffrance des familles des malades de ce genre, ce n’est pas facile de les prendre en charge dans un pays qui ne dispose presque d’aucune structure adaptée à leurs cas. Et comme disait le défunt Mahfoud Boucebci, l’échelle de civilisation et de tolérance d’une société est évaluée proportionnellement à l’attention qu’on donne aux habdicapés




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