Affaire des crânes des résistants algériens : l’impossible passerelle à construire entre l’Algérie et la France

Le ministre des Moudjahidine, à Paris, avec le secrétaire d’Etat français chargé des Anciens combattants, Jean-Marc Todeschini. D. R.

La guerre de Libération n’a été que l’aboutissement d’une longue et formidable résistance du peuple algérien contre la colonisation. Après plus de cinquante ans, on assiste encore à l’hystérie collective des pieds-noirs et d’une partie de la France qui instrumentalisent les massacres qui se sont déroulés pendant la période transitoire (cessez-le-feu-indépendance) gérée encore par les Français à partir de Rocher Noir (Boumerdès), et se focalisent sur le massacre du 5 juillet à Oran par une partie de la population de cette ville totalement incontrôlée. M. Pierre Daum, dans son livre «Ni valise ni cercueil», révèle que «ces agissements s’expliquent par les massacres quotidiens d’Algériens perpétrés par l’OAS pendant les six mois qui avaient précédé. L’OAS, soutenue par la population européenne a semé la terreur, tuant en moyenne cinq à six personnes par jour». D’autre part, le préfet de police d’Alger à l’époque rapportait «qu’il eut en Alger, en six mois, plus d’attentats de l’OAS que du FLN pendant six ans».

Lors de l’intervention de Massu, Bigeard et Aussaresses en 1957 et tout au long de leur présence en Alger, les Européens étaient complices des disparitions des Algériens en nombre très important ; tous savaient que les multitudes de cadavres que rejetait la mer sur les côtes algériennes étaient du fait de la torture. Ils les appelaient «les crevettes Bigeard». Le rapport de M. Rocard, envoyé en Algérie pour enquêter sur les fameux centres de regroupement en Algérie, révélait qu’une population de deux millions d’âmes fut internée dans ces camps dans la précipitation et que deux cent mille d’entre elles sont mortes de faim.

En analysant rapidement les années de colonisation, l’on comprend aisément le fossé qui nous sépare de la France. Il y eut, il est vrai, une sorte de résignation des Algériens du fait de la férocité de cette colonisation et qu’il fut difficile de passer de cette résignation à la révolte. Dans l’imaginaire algérien, les actes passés de l’armée française sont toujours présents. Les Français ne pouvaient connaître la paix pour jouir du fruit de leur conquête, qu’après avoir réduit par les massacres et les déportations la résistance du peuple algérien. C’est sur cet «acquis» de la terreur que le régime colonial s’était assis pendant des décennies et espérait se pérenniser ad vitam aeternam. Les Français ne pouvaient imaginer que les leçons données seraient aussi rapidement oubliées au point que l’autochtone a osé de nouveau redresser la tête pour revendiquer sa liberté, les armes à la main.

Au cours du premier tiers de la période coloniale, la répression prit la forme d’une véritable guerre d’extermination, en voici quelques exemples : le premier massacre fut l’œuvre du maréchal Clauzel. Il fut perpétré à Blida. «J’ai ordonné aux bataillons de détruire et de brûler tout ce qui se trouve sur leur passage.» Sur ordre du duc de Rovigo, tous les membres de la tribu des Ouaffia furent massacrés dans leur campement à El-Harrach : «Tout ce qui vivait, écrit Pélissier de Raynaud, fut voué à la mort, tout ce qui pouvait être pris fut enlevé.» P. Christiand, qui fut le secrétaire de Bugeaud, écrivait à ce propos : «En vertu des ordres du général en chef Rovigo, un corps de troupe sortit d’Alger au cours de la nuit du 6 avril 1832, profita de ce que la tribu était endormie et égorgea tous les malheureux Ouaffia. Au retour de cette honteuse expédition, les cavaliers portaient des têtes au bout de leurs lances ; le reste du butin, sanglantes dépouilles, fut exposé au marché de la porte Bab-Azzoun ; on y voyait avec horreur des bracelets de femmes encore attachés à des poignets coupés et des boucles d’oreilles pendant à des lambeaux de chair. Tout le bétail fut vendu à l’agent consulaire du Danemark.» (M. Habard, 1960).

L’extermination des Hadjoutes  – un regroupement de vingt-trois tribus, qui pouvait aligner douze mille cavaliers – dura cinq ans. La répression fut terrible, faisant dire à Tocqueville en 1840 : «Une plaine comme l’Alsace, et pas une maison, pas un homme, pas un arbre.» (Mostéfa Khiati : Algérie, l’enfance blessée, les enfumades). Dans un rapport rédigé en 1839, Bugeaud laissera ces mots : «J’avais résolu de faire beaucoup de mal à la tribu des Flissas ; refoulés, les Kabyles ont subi des pertes énormes. On voyait de longues files de montagnards emporter leurs cadavres.» (Histoire contemporaine du Maghreb).

Dans Algérie hors la loi (p. 32), Mer de Pinsonnière, président de la commission parlementaire d’Afrique, dressait un bilan amer en terminant son rapport de la manière suivante : «Nous avons mis en jugement des hommes réputés saints dans leur pays, des hommes vénérés parce qu’ils avaient assez de courage pour venir s’opposer à nos fureurs, afin d’intercéder en faveur de leurs malheureux compatriotes ; il s’est trouvé des juges pour les condamner et des hommes civilisés pour les faire exécuter. Nous avons débordé en barbarie les barbares que nous venions civiliser.»

Toujours d’après Habard M. (1960) : «Bugeaud a écrit les pages les plus sanglantes de la colonisation. Il a fait régner le régime du sabre. Ses six colonnes infernales, qui comprenaient 108 000 hommes en 1846, étaient chargées d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer… en un mot, faire une politique de terre brûlée. Il dira lui-même, pour définir son action : c’est la guerre continue jusqu’à l’extermination.»

Le même Habard poursuit : «Les scènes d’horreur se sont multipliées durant cette période. C’est le général Josef qui fit entourer les remparts d’Annaba, de têtes coupées et empalées au-dessus des drapeaux tricolores. Ces scènes se répétaient un peu partout.» Le Moniteur écrira : «On a compté soixante-huit têtes au bout des baïonnettes à l’entrée du camp à Alger. Les militaires étaient payés par le Trésor public pour chaque paire d’oreilles ramenées, on en trouvait des sacs pleins dans les tentes des généraux.»

Les enfumades étaient une autre forme d’agression exercée par l’armée française contre les Algériens. Elles furent toutes couvertes par le général Bugeaud. Les plus connues sont celles des grottes du Dahra. Le 19 juin 1845, le colonel Pélissier a enfumé la tribu des Frachich, une branche des Ouled Riah, réfugiée dans une grotte de la région de Necmaria pour fuir les troupes coloniales. Plus de 1 500 personnes, femmes, enfants, vieillards et hommes périrent asphyxiés à l’intérieur.

Le 12 août 1845, moins de deux mois après ce carnage et malgré l’émotion qu’il avait suscitée en France, le colonel de Saint Arnaud récidivait en enfumant, puis en emmurant la tribu des Sbehas dans une grotte distante d’une centaine de kilomètres de la première, à proximité de Chabet El-Bir. Ce militaire, arrivé en Algérie lieutenant en 1847, en repartit, dix ans plus tard, général de brigade. Une autre enfumade, moins connue que les précédentes, mais non moins atroce, a été l’œuvre du général Cavaignac. Elle eut lieu aussi dans le Dahra.

Tocqueville, en 1846, résume ainsi la situation : «Nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle n’était avant de nous connaître.» Baudricourt, qui avait participé à la prise de la Zaâtcha, survenue le 26 novembre 1848, est resté marqué par la cruauté de ses compatriotes : «Les zouaves, dans l’enivrement de leur victoire, se précipitaient avec fureur sur les malheureuses victimes qui n’avaient pu fuir. Ici, un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme grâce d’être achevée et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre la muraille ; ailleurs, c’étaient d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre et qu’une bouche honnête ne peut raconter.»

J. Dresch et Ch. André Julien, 1958, rapportent : «Des dizaines de décapitations, dont celles de Bouziane, âgé de 75 ans et son fils de 16 ans, furent ordonnées par le général Herbillon, commandant la division de Constantine. Les têtes des deux suppliciés, avec d’autres, furent envoyées à Alger puis au Musée de l’Homme à Paris où, conservées dans le formol, elles furent exposées. La palmeraie qui comprenait plus de dix mille pieds fut totalement rasée.»

De toutes les années de misère et d’oppression, ce sont les années de 1866 à 1870 qui ont peut-être été l’épisode le plus noir dans l’histoire de l’Algérie. La guerre de Crimée avait non seulement vidé les silos des Algériens, mais encore dévoré des dizaines de milliers de soldats algériens. On a évalué à plus de dix mille ceux qui ont été faits prisonniers par les Allemands. Le peuple algérien, fragilisé par toutes ces violences, connaîtra une tragédie, restée dans la mémoire collective comme l’année de la grande famine (âm echar) qui fit des centaines de milliers de morts.

Thiers avait nommé l’amiral Gueydon nouveau gouverneur avec les instructions «d’agir en Algérie comme à l’égard des communards». Les soulèvements d’El-Mokrani en Kabylie, de Boumezrag et Benchoucha en Oranie donnèrent l’occasion à une armée défaite à Sedan par les troupes prussiennes de guérir ses frustrations en massacrant des populations au bord de la disette. G. Garniage écrit : «Les 85 000 soldats ramenés en urgence de la Métropole, soutenus par les troupes en place et par les colons, se sont livrés à toute sorte d’atrocités et à des exécutions sommaires de villageois sans défense : tel celui de Aïn Yakout qui ne fut qu’un des rares épisodes connus.»

La IIIe République inaugurait son règne en Algérie par le fer et par le feu. Bénéficiant des «nouveaux principes démocratiques», les Algériens furent condamnés à trois titres différents : comme belligérants, ils durent payer des contributions de guerre (près de 5 milliards de 1955), comme indigènes, on leur confisqua près de 500 000 hectares des meilleures terres et enfin comme… sujets français, ils furent déclarés criminels et condamnés par milliers et déportés par centaines en Nouvelle Calédonie. La répression qui suivit les manifestations pacifiques du 8 mai 1945 provoqua la mort de 45 000 Algériens !

La conclusion vient de Mostéfa Khiati. L’auteur de «Algérie l’enfance blessée» recherche l’origine de la violence que vit actuellement l’Algérie dans les traumatismes subis par les Algériens pendant la longue nuit coloniale : « Plusieurs générations successives d’Algériens n’ont connu que la violence comme mode de vie. Cette violence avait une expression plurielle… agressions physiques, dépossessions des terres, acculturation, analphabétisme, maladie, misère, humiliation…»

Ceux qui avaient déclenché la révolution de Novembre ne s’étaient fait aucune illusion, ils savaient qu’ils allaient affronter une armée française habituée à utiliser, dans l’impunité totale, la répression la plus extrême, d’autant que ce qui était désormais en jeu n’était plus un territoire en friche – l’Algérie de 1830 – à l’usufruit aléatoire, mais un bien légitime délimité par des frontières reconnues de jure et de facto par l’ensemble du monde, un territoire devenu partie intégrale de la République, mis en valeur par un effort plus que centenaire, habité par un peuple européen d’un million d’âmes.

Dans l’inconscient collectif des Français, l’Algérie, cette propriété acquise au prix du sang, était devenue, grâce au peuplement européen, le prolongement naturel du territoire métropolitain. Elle était la clef de voûte de l’Empire géographiquement, économiquement, stratégiquement. Elle était la profondeur stratégique où le pays avait repris ses forces et son élan lorsque «l’ennemi héréditaire» en 1870, en 1914 et en 1939 s’était jeté sur lui.

L’indépendance de l’Algérie hérissait le poil des Français, y compris ceux de l’immense majorité des hommes de la gauche prompts sur tout autre sujet, à exprimer leurs opinions discordantes. Ces raisons humaines, passionnelles, géopolitiques et géostratégiques faisaient que l’Algérie allait être défendue par tous les moyens.

La longue nuit coloniale 1830-1954

– 1830 : capitulation du dey d’Alger et longue résistance des Algériens jusqu’en 1870
– 1837 : traité de la Tafna
– 1839 : Abdelkader déclare la guerre à la France
– 1841 : Bugeaud nommé à Alger
– 1847 : reddition de l’Emir Abdelkader après 17 ans d’insurrection
– 1864 : insurrection des Ouled Sidi Cheikh
– 1867 : la famine fait cinq cent mille victimes
– 1870 : les décrets Crémieux confèrent la citoyenneté aux juifs et non aux musulmans
– 1871 : insurrection d’El-Mokrani en Kabylie
– 1911 : les musulmans sont astreints au service militaire
– 1916 : soulèvement dans les Aurès (Belezma) et dans la région de Tlemcen
– 1926 : fondation à Paris de l’Etoile nord-africaine par Messali El-Hadj puis interdite en 1929
– 1933 : reconstitution de l’Etoile nord-africaine, à nouveau dissoute
– 1937 : Messali El-Hadj crée le PPA
– 1938 : Ferhat Abbas crée l’Union populaire algérienne
– 1939 : dissolution des partis politiques et arrestation des dirigeants nationalistes
– 1945 : répression des manifestations de l’Est qui fait 45 000 morts
– 1946 : création de l’UDMA par Ferhat Abbas et du MTLD par Messali El-Hadj
– 1948 : la majorité des candidats du MTLD sont emprisonnés
– 1954 : création du CRUA et déclenchement de la Révolution

Extraits du livre Journal de guerre, du général Khaled Nezzar

Comment (37)

    La Cigale
    11 octobre 2016 - 8 h 57 min

    Les Pieds noirs français et d
    Les Pieds noirs français et d’autres hommes du pouvoir français et aussi parmi les enfants des pieds noir.
    Veulent et tiennent à une vengeance contre l’humiliation qu’ils ont subit par la guerre d’Algérie.
    Mais par la grace d’Allah Soubhanou les dirigeants algériens par le billet du DRS l’ont toujours su avec certitude et ils ce sont très bien préparer à cela le cas échéant.
    Tant que le peuple algériens restera unis personne ne pourra rien contre nous.
    La est une CERTITUDE.

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