Les raisons légitimes du peuple sahraoui (I)

sahraoui
Le Sahara Occidental occupé depuis le 14 novembre 1975. D. R.

Par Luis Portillo Pasqual del Riquelme(*) Plus de 42 ans se sont écoulés depuis que le Maroc a expulsé l’Espagne du Sahara Occidental et s’y est substitué, par le feu et par le sang, dans le rôle de puissance coloniale et de pays occupant.

Cette manœuvre a pu être menée avec l’assistance stratégique et la bénédiction d’Henry Kissinger, alors secrétaire d’Etat des Etats-Unis, et elle a pris la forme de la tristement célèbre Marche Verte, par laquelle le roi du Maroc envoya 350 000 de ses sujets civils à la frontière nord-ouest du Sahara espagnol (novembre 1975). Quelques jours auparavant, sans aucune publicité, les troupes marocaines pénétraient dans le territoire par la frontière nord-est. Hassan II profitait ainsi sans vergogne de l’agonie du dictateur espagnol, Francisco Franco (qui mourra le 20 novembre 1975), dont le régime caduc était très affaibli par la longue lutte des forces démocratiques.

Reculant devant la perspective d’un massacre de civils (les participants à la Marche Verte) et la menace d’une guerre avec le Maroc, le gouvernement espagnol – paralysé par l’agonie de Franco – choisit de se retirer et de laisser la voie libre aux troupes marocaines, abandonnant à leur sort les Sahraouis (qui étaient alors citoyens espagnols).

Après la Marche Verte, l’invasion et l’occupation du Sahara Occidental furent formalisées, le 14 novembre 1975, par les «accords (illégaux) tripartites de Madrid», en vertu desquels l’Espagne cédait de façon temporaire l’administration (mais non la souveraineté) de sa province africaine au Maroc (les deux tiers du territoire) et à la Mauritanie (le tiers restant au sud), s’engageant à la quitter avant le 28 février 1976. C’est à partir de cette date qu’éclata la guerre du Maroc et de la Mauritanie contre le Front Polisario. Les militaires marocains persécutèrent et bombardèrent la population civile sahraouie, tant dans ses localités que dans sa fuite en débandade à travers le désert, perpétrant un horrible massacre destiné à éliminer tout un peuple, et obligeant la population survivante à traverser la frontière algérienne et à se réfugier à Tindouf, où une partie de la population autochtone – qui a créé son propre Etat en exil : la République arabe sahraouie démocratique (RASD) – survit de manière exemplaire.

Depuis lors, l’ONU (tant son Assemblée générale que le Conseil de sécurité) a adopté des dizaines et des dizaines de résolutions sur le Sahara Occidental, reconnaissant de manière réitérée le droit du peuple sahraoui à son autodétermination et exhortant le Maroc à quitter un territoire qui ne lui appartient pas et sur lequel il ne peut faire valoir aucun titre de souveraineté.

En Espagne, après la mort de Franco, les premiers gouvernements − de l’étape de transition à la démocratie et l’ensemble des partis politiques de l’opposition − ont soutenu de manière claire le Front Polisario et le peuple sahraoui dans leur lutte contre l’envahisseur et en faveur d’un référendum d’autodétermination.

En 1991, après 16 ans de guerre, la médiation de l’ONU et de l’OUA aboutit à un cessez-le-feu et à un accord sur la tenue d’un référendum d’autodétermination, accepté par le Maroc. Mais depuis cette date, après la signature d’un traité d’amitié et de coopération entre l’Espagne et le Maroc, la position officielle espagnole a connu un changement de cap qui se maintient à ce jour et apparaît inexplicable à la majorité de la société espagnole, largement solidaire de la cause sahraouie.

Après diverses tentatives de solutions au conflit, toujours rejetées par les élites gouvernantes marocaines, finalement, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté le 30 avril 2007 la résolution 1754 appelant le Maroc et le Front Polisario à des négociations directes pour parvenir à une solution politique définitive à la question du Sahara. Dans le cadre de la mise en œuvre de cette résolution, le secrétaire général a invité les parties à un premier round de négociations les 18 et 19 juin 2007 à Manhasset, dans la banlieue de New York. Le deuxième round a eu lieu les 10 et 11 août. Un troisième round a eu lieu en janvier 2008. Cette fois-ci, on avait envisagé de se réunir à Genève, siège du Haut-commissariat des Nations unies aux droits humains (HCNUDH) et du Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR), organismes auxquels les représentants légitimes du peuple sahraoui ont eu à recourir tant de fois pour dénoncer les atrocités récurrentes du régime marocain. Mais la tenue des dites négociations dans une ville européenne comme Genève aurait attiré l’attention de toute l’Europe ; il n’est donc pas à exclure que Rabat, Washington et Paris aient fait pression pour qu’elles aient finalement lieu à New York, loin de l’Europe et de l’Afrique, sur le terrain des groupes de pression (lobbies) marocains, puissants, influents et multimillionnaires, dont parlent Frank Ruddy et Tomás Bárbulo dans leurs travaux. Ce troisième round s’est conclu sans grande avancée et a fixé le suivant rendez-vous à la mi-mars 2008, aussi à Manhasset.

Très récemment, fin septembre 2018, l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara Occidental, Horst Köhler, a convié le Front Polisario pour des premiers pourparlers avec le Maroc à Genève, prévus début décembre, qui devraient marquer la relance du processus de paix au Sahara Occidental, au point mort depuis 2012.

Le présent travail est né de l’impérieuse nécessité de répondre aux arguments d’un article publié dans le quotidien espagnol El Pais, qui a semé la confusion dans l’opinion publique espagnole et a suscité la colère dans les rangs du vaste mouvement de solidarité avec le peuple sahraoui. Dans les lignes qui suivent, nous réfutons point par point les principaux arguments exposés dans cet article.

La thèse marocaine

Le jour même où le Conseil de sécurité adoptait sa plus récente résolution sur le Sahara Occidental (30 avril 2007), le quotidien El Pais publiait dans ses pages d’opinion un article de Bernabé Lopez Garcia (BLG) intitulé «Ajourner l’utopie, défendre la dignité» qui, dans son essence, visait à justifier la position du gouvernement marocain sur le futur du Sahara Occidental. L’auteur argumentait que l’offre marocaine (le plan d’autonomie présenté en avril 2007) constitue aujourd’hui une opportunité historique unique pour que le peuple sahraoui et son territoire du Sahara Occidental s’intègrent au Maroc, dans une région à autonomie limitée sous souveraineté marocaine. Pour appuyer son argumentation, l’auteur comparait les concessions que le Parti communiste d’Espagne (PCE) fit au début de notre transition à la démocratie à celles que, à son avis, devrait faire maintenant le Front Polisario, abandonnant ainsi son droit à l’autodétermination et à l’indépendance (comme «utopique», selon BLG). Selon l’auteur, si le peuple sahraoui et, en fin de compte, la RASD se pliaient à accepter ces «concessions», cela permettrait aux Sahraouis d’en finir avec la diaspora, l’exil, la souffrance et de vivre dans la dignité. Dans le cas contraire, concluait BLG en guise de menace voilée, le peuple sahraoui se verrait obligé de poursuivre sa vie en exil, un exil long et douloureux qui dure depuis plus de quatre décennies.

A mon avis, cet exposé, en plus d’être une simple reprise des thèses marocaines, élude des questions fondamentales et contient des arguments qui ne s’ajustent pas à la réalité, la dénaturant totalement, comme je le signale ci-après.

  1. C’est une erreur de comparer la situation de l’Espagne et du PCE, au début de notre transition à la démocratie, avec celle du Front Polisario et d’un Maroc envahisseur qui a prétendu annexer de facto un territoire sur lequel il ne détient aucun titre de souveraineté. Entre autres différences notables (un Front de libération national est beaucoup plus qu’un parti politique et a des objectifs politiques beaucoup plus vastes), le PCE appartient à une même et seule nation, alors que le Maroc a envahi et occupé, illégalement et illégitimement, un territoire étranger. Ce sont deux situations qui n’ont rien à voir et la comparaison, en conséquence, ne peut être soutenue.
  2. La crédibilité des gouvernants marocains dans le contentieux du Sahara est nulle. L’armée marocaine a mitraillé et bombardé les Sahraouis avec du napalm, du phosphore blanc et des bombes à fragmentation (lancées par des avions de chasse de fabrication française de dernière génération et des Phantom F-15), obligeant une grande partie de la population ayant survécu au génocide − toujours impuni à ce jour – à l’exode et au refuge forcé dans le désert algérien. Dans la province alors encore espagnole, le Maroc a impulsé une seconde colonisation − dans le dernier tiers du XXe siècle ! − faisant échouer en même temps le processus décolonisateur espagnol, requis par l’ONU dès les années 1960. Dès le début, les dirigeants marocains ont défié la légalité internationale et fait obstruction, de manière byzantine et systématique, à la solution internationalement reconnue pour ces processus (le référendum d’autodétermination) ; et après une guerre de 16 ans contre le peuple sahraoui et après avoir défait tous les plans proposés par l’ONU, le Makhzen marocain fait maintenant l’offre unilatérale au Front Polisario − représentant légitime du peuple sahraoui − de négocier une autonomie limitée sur la base, non négociable, de la marocanité du territoire, sans place, évidemment, pour l’autodétermination et l’indépendance.

(A suivre)

L. P.

Traduit par Gérard Jugant et Fausto Giudice (Tlaxcala.org)

(*) Docteur en sciences économiques et ancien professeur à l’université autonome de Madrid.

Comment (3)

    Anonymeplus
    6 octobre 2018 - 14 h 29 min

    Tous les problèmes de décolonisation se sont règlés par la guerre et la force des armes, seuls langages que comprennent les institutions internationales.
    Le cessez-le-feu à été demandé par le maroc en 1990, asphyxié par les attaques de l’armée sahraouie. Depuis, les sahraouis attendent que le conseil de sécurité se décide à organiser un référendum d’autodetermination et cela depuis plus de 42 ans.
    42 ans !!!
    La france, l’Espagne et les usa soutiennent le statut quo, si les sahraouis veulent vivre libre et indépendant, ils savent ce qu’ils leur reste à faire.
    Pour ma part, je préfère mourir au combat aujourd’hui plutôt qu’attendre éternellement que les lâches décident à ma place une hypothétique solution qui ne viendra jamais dans les salons de l’onu.
    On dit chez nous qu’il vaut mieux vivre un jour comme un coq plutôt qu’une année comme une poule, ou lahdith kiasse.

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      Ch'ha
      7 octobre 2018 - 0 h 37 min

      @Anonymeplus
      Complètement d’accord.
      Il n’y a qu’à voir la Palestine OCCUPÉE c’est exactement le même procédé.

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    Libertad
    6 octobre 2018 - 11 h 31 min

    Si vous comptez sur l’ONU…le pillage des richesses du Sahara Occidental aura de beaux jours devant lui.
    Comprenne qui pourra.
    L’inaction ressemble fort à la reddition.
    Attention, c’est parce qu’ils se sont habitué à subir que les hmarocans sont devenus soumis consentants.

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