Boycotter ou pas les festivals ?

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Kaddour Naïmi présentant une pièce de théâtre dans une ferme agricole en 1969. D. R

Par Kaddour Naïmi Des voix d’artistes se sont élevées pour appeler au boycott des festivals de musique. Elargissons le problème à tous les festivals artistiques, littéraires ou autres, en nous cantonnant, toutefois, de parler des artistes, quitte au lecteur à considérer également les autres domaines d’activité.

En cette phase d’intifadha populaire salvatrice de la patrie, où des citoyens et citoyennes renoncent au repos et aux loisirs hebdomadaires du vendredi pour battre le pavé et crier leurs légitimes revendications, dénonçant les gaspillages des gestionnaires étatiques, un artiste, qui se considère du peuple, sinon sympathisant de ce peuple, cet artiste peut-il cautionner, par sa participation, un festival caractérisé, d’une part, par le gaspillage éhonté de l’argent provenant de la rente pétrolière, et, d’autre part, par une production agréée par les responsables de ce gaspillage, car ces derniers accepteraient-ils une œuvre qui refléteraient les misères réelles du peuple et ses luttes pour s’en affranchir (donc la fin du gaspillage et des privilèges qui le caractérisent) ?

Pour écarter tout malentendu, il faut bien que je parle d’expérience personnelle, au risque d’être traité de critiqueur refusé par des festivals.

Au Festival international de théâtre de Béjaïa, en 2012, j’acceptais de réaliser une pièce de théâtre. Bien que le «commissaire» mettait à ma disposition tout l’argent désirable ; on me déclarait  «ranâ chabĕanîne !» (nous sommes rassasiés !). Je me contentais d’en employer le moins possible, car conscient que cet argent était celui du peuple. Et je réalisais une pièce théâtrale(1). Mais, une fois vue à l’avant-première par ce fonctionnaire, il… refusa sa représentation. Seule la peur du scandale dénonçant publiquement une censure lui fit accepter de la faire représenter, toutefois dans les pires conditions. Et, bien entendu, cette pièce ne fut pas présentée dans le reste du pays. Une masse d’argent dépensée pour… une unique représentation !(2)

Par la suite, un homme de théâtre se distingua en accusant, dans la presse, le peuple de déserter les théâtres, montrant ainsi d’une part son mépris du peuple, et, d’autre part, son ignorance de ce qu’est un théâtre populaire(3). Cet individu en fut… récompensé : il devint le nouveau «commissaire» du Festival International de théâtre de Béjaïa. Nous avons dans ce cas un exemple du fonctionnement de la «îçaba» bouteflikienne : méprise le peuple, accuse-le de toutes les tares, ainsi tu mériteras de faire partie de la «bande », en occupant un fauteuil excellemment rémunéré. Pratique mafieuse. Posons alors la question : tous les individus qui occupent ce genre de fonction étatique de îçaba, à quel prix ?… Et, donc, participer aux «festivités» dont ils tirent leurs privilèges, à quel prix pour l’artiste honnête, soucieux du peuple ?

En ce moment d’effort du peuple pour récupérer sa dignité trop longtemps bafouée, un artiste, ayant conscience d’appartenir à ce peuple, et non pas à l’oligarchie qui le domine, peut-il présenter son travail, en sachant qu’il sera, d’une part, grassement rémunéré (avec l’argent du pétrole et du gaz), et, d’autre part, parce que sa production sera agréée par celui qui lui donne cet argent, donc servant les intérêts de l’oligarchie dominante ?

Ecartons un malentendu. Boycotter un festival n’est pas motivé par le fait que l’activité qui s’y déroule est «haram», comme le voulaient dans le passé des obscurantistes, mais parce que cette activité est décidée et gérée par des fonctionnaires d’une oligarchie pour servir leur intérêt : maintenir le peuple dans une subculture asservissante, tout en jouissant de salaires mirobolants.

Evidemment, l’artiste doit proposer son œuvre, mais d’une autre manière. La place de l’œuvre d’un artiste appartenant au peuple, ou de son coté, n’est-elle pas, plutôt, sur les lieux où se trouve le peuple, les places publiques et les rues, pour présenter au peuple le travail créatif, librement et gratuitement ou en sollicitant des dons volontaires ? N’est-ce pas uniquement ainsi que cet artiste, qui se dit «démocrate», «progressiste», «populaire», «aimant le peuple», etc., sera cohérent entre ses déclarations et ses productions, en acceptant, évidemment, les risques de son engagement artistique et citoyen ? Que donc les artistes organisent leur propre festival autonome, géré par eux, en trouvant le moyen de l’autofinancer et même de recourir au bénévolat de citoyens conscients de leur mission sociale. Il est probable que les autorités en place interdisent ce genre d’initiative. Eh bien, il faut trouver comment y remédier.

Pour ceux qui l’ignorent, l’auteur de Richard III, de Hamlet et de Coriolan, ainsi que celui deTartuffe et de Don Juan n’étaient jamais certains d’assurer la pitance des membres de leur troupe ni de dormir dans leur lit. Ces faits expliquent, en partie, l’importance de ces deux artistes dans la marche de l’humanité vers son affranchissement de toute forme d’asservissement.

Il est vrai que parler du peuple, de ses misères et de ses luttes n’est pas facile. Le risque est grand de tomber dans le superficiel et le démagogique. Mais voici une méthode pour éviter ces défauts : lisez ou relisez avec l’attention requise les œuvres théâtrales classiques citées auparavant, et vous aurez  un enseignement très précieux sur la manière de composer vos œuvres. En outre, informez-vous sur internet du travail des troupes Bread & Puppet et Living Theater, et – pardon de me citer – lisez l’ouvrage où je relate quel théâtre j’ai pratiqué en Algérie(4) et vous saurez quoi, comment et pour qui produire. Commencez par des sketchs, de courtes scènes, des piécettes ou des pièces, et que votre établissement théâtral soit une «halga» sur une place publique populaire… Prenez leçon du peuple : par son intifadha, il tente lui aussi, avec les moyens dont il dispose, de se libérer de ceux qui ont causé tous ses maux, afin de produire une Algérie enfin éthiquement libre, égalitaire et solidaire, donc esthétiquement belle !

Artistes ! Voici le moment d’être ce que vous êtes réellement ! Soit des artistes mercenaires «chabĕanîne» (rassasiés), apparemment soucieux du peuple mais, en réalité, l’ignorant et le méprisant, et, pour prix de cette infamie, bénéficier du «privilège » de faire de votre activité un business rentable, d’être des harkis que le puissant du moment vous lance comme os à ronger, en échange d’une médiocre quand pas misérable production.  Soit à la hauteur de votre peuple. Plus qu’auparavant, voici venu le moment de prouver que quel coté est un artiste par sa production, et quelle est sa capacité pour produire le mieux artistique avec le plus de liberté et de solidarité. Car il faut bien, comme dit le peuple, «wassal el-kadhâb hatta el-bâb a dâr» (mène le menteur jusqu’à la porte de la maison). En ce moment, c’est ce peuple des vendredis qui emmène tous les menteurs, parce que profiteurs, à se découvrir, qui oblige tous, donc également les artistes, à la vérité vraie : contre ou avec le peuple.

K. N. ([email protected]com)

(1) Vidéo in https://www.youtube.com/watch?v=YhW3_B6UDto

(2) Détails in « Éthique et esthétique au théâtre et alentours », Livre 4 : « RETOUR EN ZONE DE TEMPÊTES », in https://www.editionselectronslibres-edizionielettroniliberi-maddah.com/ell-francais-theatre-oeuvres-ecrits%20sur%20theatre_ethique_esthetique_theatre_alentours.html

(3) Voir l’article « Au théâtre, les absents sont les artistes ! » in http://kadour-naimi.over-blog.com/search/absents%20sont%20les%20artistes/

(4) Voir «Ethique et esthétique… Livre 1 : En zone de tempêtes.

Comment (11)

    Anonymo
    9 août 2019 - 2 h 08 min

    L’incursion des barbus depuis les annees 70s s’est approfondi et mettent leurs nez ou ca ne les regardent pas. Dans les pays avances chaque entite se groupe autour de ses activites. Mais en Algerie il veulent te terroriser avec l’enfer pourtant personne ne fait de mal. Des gens qui veulent tuer le temps et s’evader avant de revenir a leurs affaires quotidiennes et serieuses. Nous avons tous besoin de sommeil pour se reposer et la culture pour nous devertir et pour desentiser les facultes qu’on utilise toute la journee pour accomplir notre tache besognante.

    hharamish
    5 août 2019 - 20 h 46 min

    Quels festi-vals ?
    Lorsqu’il y a ce genre de manifestations culturelles dans d’autres pays, il y bon nombre d’étrangers qui viennent pour y assister, filmer …et chez nous? c’est masculin pluriel, balek YOM EL KIYAMA, ma soeur ne sortira pas, etc.
    Nous avons TOUT FAUX ! Ce que l’on croyait que c’était du NIF ce n’était en réalité que de l’ignorance.
    Et quand ça commencait à s’arranger, HOP voilà l’avènement du foulard ! victimes consentantes ou cache cheveux rebeles, mais surtout pas signe de Foi . Celui qui t’a crée nu ne saurait t’imposer de te couvrir …

    Bougam
    5 août 2019 - 8 h 32 min

    Si les Islamistes avaient déclaré de boycotter les festivals, tout le monde leur serait rentré dedans!
    Arrêtez de raconter n’importe quoi.Il ya des festivals dans tous les coins de la planète.Et partout, c’est
    considéré comme une trés bonne chose, sauf en Algérie.Où il y a une mode de boycotter tout ce qui est
    bien: On boycotte le Français car c’est la langue du colonisateur,on boycotte l’Arabe ,après plus de 15 siècles
    d’utilisation, car nous sommes Berbères(Alors qu’il n y a aucune contradiction entre l’Arabe et le Berbère!)
    On boycotte les chanteurs Orientaux, parce qu’ils ne sont pas Algériens.Après, on s’étonne que personne
    ne vienne chez nous.Malgré un pays immense, trés beau et plein de gens cultivés et sympa!!

      Elephant Man
      5 août 2019 - 12 h 30 min

      @Bougam
      L’anglais est la langue internationale si vous allez dans n’importe quel pays de la planète y compris la France vous utilisez l’anglais par contre effectivement si vous vous cantonnez à la Françafrique c’est uniquement le français.

        Anonyme
        6 août 2019 - 8 h 21 min

        Je ne vois pas le rapport entre ce que vous écrivez et l’opinion fort intéressante de Bougam.

          Elephant Man
          6 août 2019 - 13 h 56 min

          @Anonyme 8h21
          Est écrit on boycotte le français car c’est la langue du colonisateur…faux on avance vers l’avenir l’anglais est la langue internationale utilisée partout sur la planète entière y compris en France où elle est enseignée dès le primaire et les écoles bilingues pullulent.
          Vous pouvez très bien lire Shakespeare en français et Descartes Sartre en anglais.

    Moskosdz
    5 août 2019 - 7 h 27 min

    Le fait de transformer les cinémas en poubelles,les conservatoires en conserves et les librairies en gargotes,les festivals sont déjà boycottés,la culture ça s’arrache,ne se donne pas.

    Elephant Man
    5 août 2019 - 7 h 05 min

    PS : ces festivals ont toujours existé et de là à dire que l’État chercherait à manipuler la populace avec c’est vraiment se radicaliser, je précise que ce n’est pas ce que vous avez écrit Mr Naïmi.

    Elephant Man
    5 août 2019 - 6 h 57 min

    Libre à chacun d’aller ou pas aux festivals.
    Si des citoyens ont envie de vivre et se faire plaisir qu’ils y aillent, est-ce un acte antihirak de vouloir se divertir et continuer à vivre j’en doute.
    Quant au boycott effectivement il est un acte politique cf. BDS.
    Tout comme les artistes qui s’engagent politiquement et qui lors de concerts le font savoir : Massive Attack qui a toujours affiché son soutien à Gaza, fervent défenseur de la Palestine et des Palestiniens . Lors d’un festival en 2014, le groupe a réaffirmé à Dublin son soutien inconditionnel aux Palestiniens.
    Il pratique le boycott culturel et ne donne aucun concert chez l’entité sioniste.

    Felfel Har
    4 août 2019 - 20 h 34 min

    Dans l’Antiquité, des empereurs tentaient de préserver ce qu’aujourd’hui, nous appelons la paix sociale, en distribuant du pain aux affamés (pour mieux les dominer) et en organisant des jeux de cirque (pour leur faire oublier leurs pénibles conditions de vie). Panem et circenses! Tel était leur leitmotiv et leur mode opératoire. Ils ont fait des émules.
    Alors que le peuple bat le pavé depuis le 22 février, n’a-t-on pas autre chose à lui offrir que des festivités et des festivals? Que doit-il célébrer quand ceux qui sont à l’origine de ses malheurs campent toujours sur le maintien d’un régime inique qui se réinvente avec d’autres visages?
    Nos acteurs, chanteurs et autres artistes sont aussi des nôtres, ils doivent comprendre que ce boycott n’est pas dirigé contre eux.

      Anonyme
      6 août 2019 - 8 h 28 min

      Les arts, la culture, la littérature, c’est pas pour nous. C’est pour les pays décadents. Ce qui nous importe c’est le foot. Nous sommes les champions de la CAN et ça nous suffit.

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