La police de la pensée médiatique émanation de l’ordre marchand

Irakiens chaos
Les images insoutenables des premiers jours du calvaire des Irakiens furent censurées. D. R.

Par Al-Hanif – Faut-il rappeler dans ce déferlement d’images sur le chaos migratoire et la couverture médiatique des conflits que nous n’eûmes droit à aucune image, aucun pensum, aucun reportage objectif pour rendre compte du 1,5 million d’Irakiens qui ont péri à cause du programme «pétrole contre nourriture» imposé au régime de Saddam ?

Ce crime humanitaire, quelles que soient les arguties autour du terme employé, accompli sous les auspices de l’ONU à partir de 1990, s’apparentait à une punition collective qui a entraîné dans la mort les plus fragiles et, surtout, les enfants privés de médicaments et de nourriture. Les rares images insoutenables des premiers jours du calvaire des Irakiens furent censurées par une presse couchée, tenaillée par aucune mauvaise conscience et dont les seules images étaient autorisées par la censure militaire.

Je ne peux fort heureusement écrire aujourd’hui ces quelques lignes que parce que je n’avais jamais cessé dans cette période de dénoncer (en vulgum pécus et à hauteur d’homme isolé et révolté) la logique et la cruauté du projet devant un océan d’indifférence. Notre propre drame nous a peut-être décentrés de ce mouroir qu’était devenu l’Irak, dans une agonie qui se jouait presque à huit clos et semait les germes de tragédies encore plus grandes à venir.

Appelé «pétrole contre nourriture», ce programme autorisait la vente de pétrole à hauteur de 64 milliards de dollars en organisant la pénurie planifiée en médicaments et nourriture. L’objectif premier était l’humiliation du vaincu, qui avait réussi à maintenir une forme réduite de souveraineté, et l’objectif second étant d’entraîner paupérisation du pays et créer les conditions d’une révolte contre le régime par toutes les forces centripètes ayant intérêt à son démantèlement. Bien sûr, la corruption des premiers cercles du régime de Saddam méritera également d’être mentionnée par éthique personnelle car elle aggravait marginalement le sort d’un peuple martyrisé.

Le troisième objectif de la première guerre du Golfe contre l’Irak était également de servir de ban d’essai aux nouvelles innovations technologiques militaires et de faire prendre conscience aux autres puissances de l’avance prise dans le domaine. Effet trois en un ! Le hard power américain pouvait exhiber ses muscles et rassurer les monarchies de la région.

Dans le programme onusien, sous le sceau de la légalité du droit international, 30% de la somme étaient consacrés au dédommagement du Koweït, 3% aux salaires du personnel onusien et… 13% au Kurdistan auquel était déjà conféré un statut juridique d’autonomie de facto, par le fait du «Prince» Bush senior.

Ce qui peut sembler une longue digression n’est, au contraire, qu’une mise en perspective, une maïeutique ou, mieux encore, une invitation à penser en dernière instance, au-delà de l’image mentale imposée par cette police de la pensée du monde médiatique, lui-même émanation de l’ordre marchand.

Le fétichisme de l’ordre marchand obéit à une programmation mondiale pour asseoir définitivement l’Impérium américain et faire endosser à une Europe vassalisée un programme ultralibéral vendu par la société du spectacle. Henry Bromell dans Little America capture bien l’esprit de cet impérialisme pour lequel conflits de faible ou forte intensité et guerre froide ne sont que l’extension géopolitique de l’orgueil national et celui des hommes d’affaires américains qui projettent sur le monde leur vision et ont le sentiment que c’est leur droit de s’emparer des marchés là où ils se trouvaient et quand ils le pouvaient.

«L’Amérique ne croyait pas à la retenue, elle croit à la victoire», écrivait-il. A peine sortie du syndrome de la défaite militaire au Vietnam, la voilà qui renoue avec son tropisme de la pax americana et qui rêve de domination. Henry Brommell, dont le père fut chef de station au Moyen-Orient, a été aux premières loges pour voir discourir dans les années 1950 les maîtres du monde sur le fait que «Nasser était un emmerdeur» avec son chant de sirène sur le nationalisme panarabe, et ils étaient d’accord sur le fait que, si possible, il devait partir. Israël, ils en convinrent, malgré leur résidu d’antisémitisme, «était la base sur laquelle ils devaient s’appuyer et donc le pays qu’ils devaient soutenir à tout prix». Cette analyse est encore d’actualité, et le soft power avait enrôlé un Elvis Presley aux cheveux en brosse et uniforme pour souligner la vassalisation de l’Allemagne et de l’Europe.

Trouver, des années plus tard, des hommes de main, politiques dans la lumière ou stratèges de l’ombre, pour œuvrer de concert à la destruction de l’Irak, de la Libye et de la Syrie, sous les auspices d’une Europe bruxelloise et atlantiste, et créer les conditions d’un chaos migratoire est chose aisée et cohérente. Faire passer l’accueil d’un million de «réfugies» syriens en Allemagne pour un geste philanthropique, et non pas comme le calcul assumé de pallier le déficit démographique d’une population vieillissante et de redonner une nouvelle dynamique à la pyramide des âges, sont deux aspects d’un enfumage, prélude au plan de l’ordre marchand qui ne veut ni Etat-nations ni barrières au marché. Cet enfumage ou mise en perspective faussée est largement relayée par les médias pour empêcher la synthèse dialectique pour saisir tous les aspects de la conflictualité complexe d’une géostratégie mondiale.

La peur du choc migratoire qui a réveillé les haines ancestrales du musulman et ranimé un catholicisme militant dans l’Europe de l’Est, couplés au rejet des opinions publiques en Europe de l’immigration, reportent la pression migratoire sur les pays du Sud, devenus non plus zones de transit mais d’installation. Le chaos migratoire dont toutes les causes ont été neutralisées dans les analyses ou niées devient spectre incarné, sujet de conversations et agenda politique ayant gagné une grande centralité.

Un écrivain de chez nous viendra mettre son grain de sel, parler de «colonisation» et servira de marchepied à l’expression du refoulé colonial qui n’en attendait pas tant pour apporter sa caution aux visions stéréotypées du caractère atavique barbare et frustré sexuel du Nord-africain. N’en jetez plus la coupe est pleine.

Un média alternatif (Le Média) est au centre des polémiques et un doigt accusateur est pointé contre lui parce qu’il avait assumé le choix éditorial de ne diffuser aucune image de la Ghouta orientale, faute de vérifier leur véracité, et de relever que l’on ne voyait aucune image d’homme en armes dans une enclave où 17 000 seraient recensés et se réclamant d’obédience djihadiste, pour la plupart sous la férule de l’Arabie Saoudite. Et de relever également profusion d’images de casques blancs secourant des enfants en détresse respiratoire ou sans vie sous les décombres.

La mort d’un être humain et celle d’un enfant sont révoltantes et à déplorer et le cynisme visant à les exploiter plus révoltant encore. Et à affirmer que nous n’aurons pas la prétention de prétendre donner une lecture prescriptive aux faits car nous ne savons pas ce qui se passe sur le terrain.

Le Yémen est l’autre angle mort de cette couverture médiatique (à géométrie orientée) et, de ce conflit aussi, nulle image ne passe alors qu’une catastrophe humanitaire et sanitaire sont attestées.

Noel Mamère, un temps contributeur de ce nouveau média (Le Média) et – jadis contempteur du groupe Khalifa dont il a provoqué la chute –, partisan de l’implication armée en Syrie et de la chute d’Al-Assad, en profite pour claquer la porte, dévoilant par ce geste son entrisme et son impuissance à influer sur la ligne éditoriale de cet organe.
Arrivé en tête de gondole et caution bobo, il acte son allégeance à la pensée dominante et souligne la frontière entre la loyauté à l’éthique journalistique et le poids de l’allégeance.

Penser en dernière instance, c’est ne pas s’accoutumer à l’inversion des valeurs et à confondre le faux pour du vrai car surfer sur les vents de la pensée dominante, c’est avaliser la tyrannie médiatique. Les politiques n’en étant que les ventriloques.

Depuis le micro tendu en mondiovision du Congrès des conservateurs américains, une ancienne députée française peut impunément en appeler à la guerre des religions en qualifiant la France de «nièce de l’islam». Il est vrai que le pape Jean Paul II, évêque de Cracovie, cheval de Troie contre la menace soviétique et véritable bélier des coups
de boutoir qui ont abattu le mur de Berlin, avait baptisé la France de fille aînée de l’Eglise et en appelait à un militantisme catholique de reconquête, comme valeur cardinale et rappel de la matrice judéo-chrétienne.

La petite fille de Le Pen doit lire dans ce message : «Chassez l’intrus.» Et il est tout désigné et livré en pâture sous le label musulman et menace identitaire focale.
Les médias de la connivence, relais de la pensée dominante lui trouvent du génie, même dans la symbolique de s’exprimer (mal) dans la langue du maître, l’anglais. Le rayonnement culturel de la langue française et la francophonie attendront d’autres ambassadeurs.

Je serai charitable pour ne faire aucun commentaire sur l’accent et la fétidité des idées. Hegel intimait à l’esprit libre de toujours se rappeler que le vrai-vrai (pour de vrai comme disent les enfants) est toujours aux antipodes de l’apparence.
Ainsi va le monde de l’intox.

A.-H.

Comment (3)

    Zoro
    28 février 2018 - 19 h 51 min

    Un juif américain d origine allemande que j ai connu aux usa me disait dans un air plein d amertume »
    «  »Tu vois ces américains ,comme ils sont arrogants,parce qu ils n ont jamais connu l horreur de la guerre dans ce pays.
    Signé ZORO. ..Z…

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    Anonyme
    28 février 2018 - 18 h 36 min

    Que peut faire un escargot, face à une meute de bisons déchaînés?
    Rien.
    Il doit ou s’écarter, ou se laisser écraser dans sa coquille.
    C’est la super puissance face à l’impuissance.

    14
    6
    Anonyme
    28 février 2018 - 18 h 15 min

    Les USA, maîtres de la planète et maîtres du jeu géopolitique. Qui peut, ou oserait s’opposer à leur jeu machiavélique ? Leurs tentacules sont partout. Autant livrer bataille à une pieuvre titanesque, qui détient toute la stratégie des cartes entre ses mains. Les maîtres du jeu planétaire écrasent le monde, et ils s’en foutent.
    L ‘Amérique d’abord. America First. Et les pays dans leur collimateur, n’ont que les yeux pour pleurer…

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