Révolte et révolution : savoir assimiler toute son histoire passée

Mouvement histoire
Il est grand temps que le Mouvement populaire se dote de leaders. PPAgency

Par Kaddour Naïmi – En ce qui concerne l’actuelle intifadha populaire en Algérie, que le nombre des manifestants hebdomadaires soit plus grand ou moindre, c’est là un aspect uniquement tactique. Le problème fondamental est, désormais, de savoir si ce peuple contestataire a réellement assimilé toute son histoire passée. En effet, il est vrai que la forme de manifestation de rue fait partie du «bagage» d’expériences du peuple algérien, et cela depuis la Guerre de libération nationale. Mais l’irruption des comités de gestion, juste après l’Indépendance, cette expérience ne fait-elle pas, tout autant, partie intégrante de l’histoire émancipatrice du peuple algérien, comme indépendance sociale ?

Certes, cette expérience autogestionnaire fut très vite éliminée par les dirigeants prétendument «socialistes» de l’oligarchie naissante ; ils la stigmatisèrent comme socialement un désordre, et économiquement une faillite. En réalité, ce furent là des mensonges éhontés. En fait, les comités d’autogestion furent socialement un ordre nouveau, un authentique ordre car exercé par et pour le peuple travailleur, et la production économique fut meilleure que celle du temps des patrons colonialistes. Malheureusement, la caste ayant conquis le pouvoir étatique – par le putsch militaire du colonel Boumediene, masqué par la figure civile à son service, Ahmed Ben Bella – ne pouvait exister, accaparer les richesses de la nation, sans éliminer toute forme de gestion par et pour le peuple. La contrerévolution se réalisa, d’une part, par la terreur et, d’autre part, par une démagogie soigneusement conçue, mêlant «socialisme», «patriotisme» et religion (déjà), avec le concours – bien rétribué – des intellectuels mandarins-harkis du système social dominateur.

Cette occultation de l’efficacité réelle, sociale et économique, des comités d’autogestion, malgré les obstacles qu’ils rencontrèrent, ne se reflète-t-elle pas, aujourd’hui, dans le soulèvement populaire ? En effet, après huit mois, il n’a pas produit d’institutions (comités, assemblées ou autre) pour autogérer ses actions, de manière à se doter de ses propres institutions, en contrepoids à celles de l’oligarchie.

Par conséquent, ce Mouvement populaire, dont les marches sont impressionnantes par leur organisation et leur pacifisme ainsi que par leurs slogans très pertinents, ce Mouvement donc ne demeure-t-il pas, socialement, une révolte, une jacquerie, un défoulement et non pas une révolution ? Rappelons que la révolution se caractérise par l’abolition d’un système social oppresseur au bénéfice d’un autre émancipateur pour l’ensemble du peuple, et que ce changement s’opère soit par la création d’institutions populaires en remplacement de celles contestées, ou par le remplacement du personnel dans les institutions étatiques en place, cette fois-ci élu démocratiquement par le peuple.

Or, huit mois après, le Mouvement populaire algérien, en est encore à crier «yatnahaou gaâ !» (qu’ils dégagent tous !). Pis encore : ce Mouvement populaire se voit proposer des candidats à l’élection présidentielle qui sont des éléments même du système social contesté. Le Mouvement populaire, lui, se contente de marcher hebdomadairement, tandis que ses adversaires prennent la précaution de s’organiser de mieux en mieux, de toutes les manières et dans tous les domaines, pour mettre fin au Mouvement populaire.

Force et levier

Certains affirment qu’aucune personne ne peut représenter ce peuple de manifestants, parce que le Mouvement populaire se suffirait à lui-même, en prétextant qu’il s’agit là d’un phénomène nouveau, «post-moderne», différent et inédit par rapport aux phénomènes du passé.

Où sont les preuves concrètes et convaincantes de ce genre d’affirmation ? Que l’on prenne la peine de considérer, avec le sérieux requis, l’histoire des mouvements populaires, jusqu’aux plus récents. Affirmer qu’un mouvement populaire de rue se suffit à lui-même pour abolir un système social oligarchique au bénéfice d’un autre démocratique, cela n’a existé en aucun lieu de la planète, jusqu’à aujourd’hui. Tout au plus, ce genre de mouvement populaire n’a abouti qu’au remplacement d’une caste dominatrice par une autre. Preuve en sont les soi-disant «révolutions colorées».

Aussi, il est absolument légitime de se méfier des voix qui font l’éloge le plus dithyrambique (attention au renard de la fable !) du Mouvement populaire contestataire pacifique, en lui donnant l’illusion que seulement de cette manière il réaliserait son but émancipateur. Cette conception occulte la nécessité stratégique pour le Mouvement populaire de se doter d’une auto-organisation horizontale, partout où cela est possible, sous forme de comités ou d’assemblées (1). Considérons l’affirmation consistant à dire que personne ne peut représenter le Mouvement populaire. Objection : un mouvement social incapable de se doter de représentants, en reflétant démocratiquement ses diverses tendances, comme il le fait dans la rue, ce mouvement comment pourrait-il concrétiser ses buts ? Pour employer une métaphore, disons que les manifestations hebdomadaires sont à l’instauration de comités (assemblées) de base comme la force est au levier. L’une exige l’autre.

Risques

Bien entendu, constituer des comités de base, desquels surgirait démocratiquement une direction collégiale, reflétant toutes les tendances du Mouvement populaire, ce processus implique de sérieux risques. Le plus grave n’est pas l’arrestation ou même l’assassinat des représentants du peuple mais l’infiltration manipulatrice de la part des services étatiques. Le but de cette dernière – en jouant notamment sur l’ethnie, la religion – est la division pour la neutralisation, sinon la désintégration du Mouvement populaire, quand ce n’est pas lui faire servir les intérêts exactement opposés aux siens propres. Partout, et toujours dans le monde, cette technique est de «bonne guerre», comme on dit. Il faut donc savoir affronter ce problème d’infiltration de manière efficace. A l’intelligence du peuple (et de ses animateurs sincères) de résoudre ce problème, comme c’est jusqu’à présent le cas dans l’organisation des marches hebdomadaires. Ces marches, également, ont subi des tentatives de manipulations diverses, cependant mises en échec. Ce fait n’encourage-t-il pas à savoir comment éviter cette même infiltration-manipulation des comités (assemblées) créés par le Mouvement populaire ?

Deux leçons

Quel que soit le Mouvement populaire, où est la condition de sa victoire sans être capable de concrétiser les objectifs du Mouvement populaire ?

Pour parvenir à se doter d’institutions autonomes, le peuple algérien dispose de deux leçons du passé. La constitution du Front de libération nationale, réunissant toutes les forces patriotiques, permit au peuple de s’émanciper de l’oligarchie coloniale ; puis, juste après l’indépendance, le surgissement de comités de gestion permit la continuation en mieux – il faut le souligner ! – de la production économique.

Dès lors, ne serait-il pas opportun de constituer un Front de libération, cette fois-ci sociale, rassemblant toutes les forces authentiquement démocratiques et de créer des comités (ou assemblées) d’autogestion, cette fois-ci encore sociale pour construire un système social libre, égalitaire et solidaire, conforme aux intérêts du peuple ? Pour y aboutir, n’est-il pas indispensable d’extirper de la mentalité la néfaste ambition du «leadership», du «zaïmisme» et de l’autorité hiérarchique, pour pratiquer la gestion collective, basée sur l’autorité également collective du peuple dans ses diverses composantes ? N’est-ce pas ainsi que la Déclaration du 1er Novembre 1954 et la Charte de la Soummam de 1956 seront le mieux concrétisées et, alors, la contrerévolution oligarchique sera finalement remplacée par une authentique révolution sociale populaire ?

K. N.

[email protected]

(1) Voir les dernières contributions dans la rubrique «Autogestion» in http://kadour-naimi.over-blog.com/tag/autogestion/

 

Comment (9)

    Zaatar
    15 novembre 2019 - 22 h 50 min

    Donc d’après vous Mr kaddour Naimi ce mouvement qui selon vous est une jacquerie et non pas une révolution finira en lambeaux. Donc on en déduit, Mr Naimi que vous pensez au fond de vous-même que ce mouvement ne fait que p…r dans l’eau et qui n’a aucune chance pour la suite…bien, c’est ce qu’on disait depuis le début…sauf qu’on n’a pas attendu neuf mois.

    Blakel
    13 novembre 2019 - 23 h 58 min

    Le meilleur moyen d’échouer c’est de se fixer des objectifs trop ambitieux. C’est vrai, que le Hirak doit trouver des moyens d’expression et d’organisation supplémentaires (que les simples manifestations); mais il doit se limiter à des objectifs politiques, notamment le départ des dirigeants actuels. Si l’on se fixe des objectifs trop ambitieux, comme l’instauration d’un nouveau modèle économique horizontal de type autogestion, on n’aura pas en face de nous que le pouvoir algérien, mais tous les lobbies et groupes d’intérêts mondiaux et les Etats qui y sont liés. Parce qu’ à ce moment là vous remettez en cause des intérêts à l’échelle planétaire. Il faut être réaliste, le système économique mondial est de type capitaliste, plus ou moins libéral (USA, R-U,….) ou étatique (Chine, Russie..). L’Algérie n’est pas de taille pour opérer ce type de révolution. Et même si elle devait aboutir, on se retrouverait vite isolé. Sur qui pourra-t-on compter ?? La Corée du Nord et Cuba, qui tentent difficilement de survivre eux même ??? Il faut être réaliste, et procéder étape, par étape. Si le Hirak triomphe, et que l’on arrive à établir une démocratie représentative, proche des standards pays scandinaves, ce serait déjà un gros progrès. Le reste (l’autogestion, la démocratie directe…) ne pourra survenir que lorsque le contexte mondial deviendra plus favorable, aidé en cela peut-être par la prise en compte croissante des impératifs écologiques. Pour l’instant le Hirak doit surtout convaincre qu’il est orienté contre le pouvoir local, et qu’il ne représente pas un danger pour les intérêts économiques mondiaux.

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    lhadi
    13 novembre 2019 - 17 h 34 min

    Beaucoup de révoltes échouent parce que l’idée révolutionnaire n’est pas partagée par tous.

    Commencer une révolution est facile ; la continuer et maintenir son élan, là est la difficulté. D’où la nécessité d’analyser dans le détail la situation avant d’initier quoi que ce soit. Toute action doit être entreprise dans le cadre d’une stratégie.

    La conception de la lutte, dès l’origine, détermine le succès ou l’échec de la révolution.

    fraternellement lhadi

    ([email protected])

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      Elephant Man
      13 novembre 2019 - 20 h 32 min

      @Lhadi
      Excellent commentaire.

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      Où est ta proposition ?
      14 novembre 2019 - 14 h 16 min

      Ok , ya le Grand Manitou da @Lhadi – 17 h 34 min , d’accord avec toi que « toute action doit être entreprise dans le cadre d’une stratégie. », mais c’est quoi « ta » stratégie. Le hirak a besoin de proposition concrète, et en urgence, mais pas de vœux pieux .

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    Karamazov
    12 novembre 2019 - 19 h 13 min

    Si Qeddour et Y.B ne croient pas leurs propres yeux . Ils ne veulent pas réaliser qu’ils se sont trompés sur le Hirak. Et quand une lueur de lucidité les saisit ils s’arrangent pour la flouter. C’est ainsi les Zzzarabes : ma3za wa law tarete ? Taghenente .

    Nous autres on leur a dit : ya Boundyou vous êtes en train de traire un bœuf , or un un bœuf ma yehlebch, houma soumoune boukmoune wa inahoum la yardji3oun.

    Houma, persistant comme la teigne, au lieu de convenir ils se passent le bœuf, changent de main ou de trayeur.

    Et quand soudain ils se rappellent qu’un bœuf ma yehlebch ils s’accrochent à leurs lubies en nous perdant dans leurs conjectures et en persistant que ça eut pu être une vache et qu’aurions nous dit nous méchants persifleurs.

    Ils nous accuseraient même de ne pas nous être trompés comme eux . Et que ce serait peut être même parce que nous n’avions pas psalmodié avec eux des louanges au Hirak que ça a foiré.

    Mais comme il est écartelé entre son enthousiasme pour le Hirak et l’évidence il accroche aussi au passage Aussi les « voix qui font l’éloge le plus dithyrambique (attention au renard de la fable !) du Mouvement populaire contestataire pacifique » .

    Vous avez remarqué la tirade au luc ? Même Juda n’a pas été aussi loin .

    ???
    Non ?

    Il veut dire que le Hirak est un mouvement réactionnaire mais comme il connaît votre férocité il a pris un euphémisme : « contestataire ». Alors que ce mouvma n’a fait d’abord que réagir au cinquième mandat.

    « Mouvement populaire  »’contestataire » pacifique » A coté, la formule scientifique : «  troupeau de tubes digestifs ambulants » c’est un compliment .

    Avec toutes les caractéristiques qui manquent au Hirak pour être une révolution selon Si Qeddour , il vaut mieux pour lui qu’il renonçât. Woullah que si j’étais tenté jusque-là il a réussi à me dégoûter de tout désir de révolution.

    En clair : mieux vaut se tromper sur le Hirak et le soutenir qu’avoir raison contre et ne pas le suivre !

    C’est triste !

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    d'accord avec vous M. Kadour Naimi
    12 novembre 2019 - 15 h 57 min

    Voici ce que j’ai posté ici même sur AP suite à l’article de Abdelkader S. : « Des sources : Le Hirak a choisi son président intérimaire, à lui de le guider ! » faisant allusion à Bouregâa !

    De mon côté, depuis le mois de mars, donc au moment où le hirak montait en puissance, je ne cessais de proposer à ce que le hirak désigne (ou mieux encore élise) ses représentants au sein de la société civile à partir de divers comités populaires, des syndicats existants, des organisations, des corporations, ligues des droits de l’homme. Mais évidement ne seront concernées que les organisations attachées à la nécessite qu’une phase de transition et celles qui ne sont pas d’accord ou qui s’écartent du hirak s’excluront d’elles-même. Ces élections devraient se faire au niveau local, puis les élus au niveau local éliront à leur tour leurs élus au niveau régional , et enfin au niveau national ! Ce sont ces élus nationaux qui se réuniraient en Conférence Nationale pour élire à leur tour une équipe collégiale crédible chargée de représenter le hirak, de sauvegarder ses revendications et de gérer la transition avec : la désignation d’une gouvernement de compétence,l’amendement de certains articles nuisible de la Constitution par des experts , la modification totale de la loi électorale, deux textes fondamentaux à soumettre au référendum populaire (article 7), désignation d’une instance véritablement indépendante chargée d’organiser et de contrôler les élections depuis les urnes jusqu’au résultat.

    PS : à ceux qui nous chantent que c’est dangereux au motif que le DRS peut les manipuler, je leur répond que dans le cas où ils sont manipulés ou s’écartent de leur mission, eh bien le hirak va les dénoncer et les chasser comme des mal propres, point barre. Mais je sais que personne ne m’écoutera ni ne prêtera une petite attention à ma proposition, c’est normal car je ne suis qu’un simple tchitchou négligeable par rapport à ceux plus intelligents et plus intellectuels qui « couvent » le hirak … et qui pourtant parlent en son nom !

    Voilà ce que j’ai posté , mais hélas cher Monsieur Kadour, je crains que personne ne nous écoutera hélas !

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    Momo
    12 novembre 2019 - 15 h 17 min

    On se rappellera de la ‘jacquerie et du défoulement ‘… . Même Gaid Salah n’a pas été aussi loin dans son mépris du hirak.
    …, il y a une chose que tu n’as pas comprise bien qu’on l’ait expliquée mille et une fois. Nous sommes en train de combattre un système pas de bâtir des structures économiques.
    Le jour où l’on parlera d’économie, tu viendras …s nous parler d’autogestion. Et si tu arrives à convaincre une majorité de gens, alors tu auras ton autogestion. Pour l’instant, le hirak garde le cap sur un combat existentiel. Il s’agit de la pérennité de l’Algerie ou sa dislocation.

    En 54 , il y avait des gens qui disaient que prendre les armes contre l’occupant n’était pas la solution. D’autres étaient convaincus du contraire et d’autres encore étaient dans l’expectative en attendant de se ranger derrière le gagnant. C’est la même cartographie politique que nous avons aujourd’hui devant nous. Donc cap sur le hirak. Le reste importe peu.

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    ABOU NOUASS
    12 novembre 2019 - 11 h 17 min

    La Révolution de cette jeunesse ne croit pas aux fables de ce bouffon de Gaïd .

    Elle réagit en conséquences des discours vides de substance de ce soldat , observe , attend et annoncera sa feuille de route le moment opportun.

    En fait elle sait ou elle va et n’a pas l’intention de dévoiler ses cartes pour l’heure.

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