Pourquoi notre pays est-il tombé dans ce cercle vicieux de la violence ?

Depuis quelques années, l’agressivité prend des proportions inquiétantes en Algérie. Dans nos campagnes, des routes sont coupées pour exiger la satisfaction de la moindre lubie. Dans nos villes, des quartiers entiers se font la guerre pour des futilités. Sur nos routes, les terroristes du volant sèment la mort et la désolation afin de satisfaire leurs névrotiques envies. Dans nos rues, des bagarres éclatent entre des individus de tous âges pour des broutilles. Dans nos écoles, des enseignants se font tabasser par des élèves déchaînés. Dans certains de nos hôpitaux, des médecins et des paramédicaux exercent leur métier au péril de leur vie. Dans nos stades, les instincts primitifs s’expriment par les insultes et les coups occasionnant des blessures et parfois la mort en toute impunité. Le dernier dérapage vient de coûter la vie au talentueux joueur camerounais de la JSK, le regretté Albert Ebossé. Pourquoi notre pays est-il tombé dans ce cercle vicieux de la violence qui risque de tout emporter ? Comme chacun le sait, la violence est la forme la plus primitive pour se faire justice : elle nous renvoie à l’homme des cavernes et son gourdin, tout en nous éloignant des peuples civilisés. L’Algérien vient de sortir d’une longue nuit de domination coloniale (française, turque, etc.). Malheureusement, à l’indépendance, ce fut le règne du plus fort, puisque le clan d’Oujda évinça le GPRA par la force des armes. Grâce à la révolte d’octobre 1988 et ses martyrs, le peuple algérien retrouva, enfin, la liberté dans le cadre de la loi. Durant ce printemps démocratique algérien, nous avons fait d’énormes progrès dans la maîtrise des démons qui hantent chacun d’entre nous en apprenant à écouter, respecter et accepter les avis divergents d’autrui. Pour preuve, les débats politiques entre les divers acteurs n’avaient rien à envier à ce qui se faisait alors dans les plus grandes démocraties ; les marches qui réunissaient des centaines de milliers de manifestants se déroulaient sans le moindre incident : l’Algérie était vraiment sur le chemin du progrès. Hélas ! Les intégristes avaient tenté de voler la démocratie, en affirmant que celle-ci était «kofr» (impie). Et ce fut l’interruption du processus électoral et le déchaînement d’une violence inouïe… Aujourd’hui, la situation de l’Algérie est pire que celle du temps du parti unique (avant le 5 octobre 1988). En ces temps-là, la dictature régnait avec une main de fer, mais assurait également la sécurité des biens et des personnes de jour comme de nuit ; les lois étaient respectées, tandis que le minimum vital était garanti, en sus d’une florissante économie (agriculture, tourisme, industrie…). Certes, de nos jours le pays dispose de plus de soixante partis politiques et de la liberté d’expression, mais ce n’est qu’une démocratie de façade, car le vrai pouvoir est concentré entre les mains d’une minorité (rente pétrolière, justice, services de sécurité, propagande de l’ENTV, etc.). Malgré cela, l’Etat paraît faible. En effet, l’insécurité est presque partout dès que l’on quitte les «beaux» quartiers : crainte du terrorisme ou du banditisme. Faible respect des lois par les personnes bien placées ou les simples citoyens : c’est la loi de la jungle. Révoltantes inégalités dans la répartition des richesses du pays : l’opulence des uns contraste avec la misère des autres. Mise à mort des unités économiques étatiques (productrices de richesses et génératrices d’emplois), distribuées aux copains et aux coquins d’ici et d’ailleurs. Pour l’exemple, l’industrie ne représente plus que 5% du PIB (contre 20% dans le passé). Les immondices s’entassent dans nos villes et nos campagnes en polluant dangereusement notre environnement. Bref, le pays semble être géré par la devise «Tag aâla men tag» (l’équivalent de «chacun pour soi et Dieu pour tous»). Devant cette défaillance de la gouvernance, chacun tente de privatiser une parcelle de «son» territoire : dans le domaine étatique, on institutionnalise la corruption sur de juteux marchés publics ; au bas de l’échelle sociale, on se contentera d’accaparer une portion de la voie publique en s’improvisant, par la force, comme gardien de parking. Quant à la protection des biens et des personnes, de nouveaux comportements commencent à voir le jour tels que le port de couteaux ou d’autres armes de défense, l’installation de barreaux aux portes et fenêtres qui fait ressembler nos bâtisses à de sinistres prisons, les rassemblements des populations par «arch», douar, «houma» (quartier) afin de défendre la communauté. Cette inquiétante anarchie commence à envahir tous les segments de la société, excepté celui de notre valeureuse armée. C’est de ce mécanisme pervers que proviennent les raisons de la mort d’Albert Ebossé. En effet, cet incivisme s’exprime admirablement dans nos stades qui se transforment souvent en de redoutables champs de bataille. Là, chacun est persuadé de défendre sa cause en se faisant justice par ses propres moyens. Ce qui s’est passé dans le stade de Tizi aurait pu se produire dans n’importe quel stade d’Algérie, tant le désordre imprègne toute la société. Les jeunes supporters qui jetaient des cailloux sur le terrain ne le faisaient guère par xénophobie, parce qu’Albert Ebossé était un étranger ni par racisme à cause de sa peau couleur de jais : n’importe quelle autre personne (joueur, policier, arbitre dirigeant, journaliste) aurait pu être touchée. La seule motivation ayant déclenché cette agressivité provient de la frustration, née de la défaite de son équipe, alors que tout le monde lui avait promis une belle rencontre avec une victoire à la clé. Assurément, dans la presse spécialisée, chacun y allait de son titre : «Les trois points resteront à Tizi» ; «X (joueur de l’équipe adverse) ne marquera pas» ; «Samedi, la victoire ou la mort». Dans ce cas-là, le supporter lambda (qui ne voit pas souvent plus loin que le bout de son nez) se sentira trahi en cas de défaite de son équipe, à plus forte raison si «X» marque un splendide but de la victoire à quelques minutes de la fin de la rencontre en jouant à dix contre onze : les journalistes, eux aussi, ont jeté des cailloux sur le terrain de Tizi. Idem pour les joueurs ayant fait des promesses de victoire dans la presse, bien que le comportement des deux équipes sur le terrain fût exemplaire. Souvent, les arbitres se transforment sur nos terrains en de redoutables pyromanes, tandis que l’arbitrage de cette rencontre (vue à la télé du début jusqu’à la fin) paraissait correct. Les entraîneurs, qui sont des éducateurs, ne donnent pas des exemples de sagesse et de fair-play aux joueurs et aux spectateurs lorsqu’ils se transforment en de forcenés incontrôlables : eux aussi jettent des cailloux dans nos stades. Un président de club doit être un dirigeant respectable et respecté qui procure tous les moyens pour l’épanouissement de son équipe et non pas un loubard qui insulte et fait le coup de poing dans nos stades : les dirigeants incompétents et dépourvus d’éducation jettent souvent des cailloux. Un directeur de stade est responsable de la gestion de cette enceinte sportive pour laquelle il est rémunéré. Mais dans la réalité, souvent, c’est le laisser-aller : eux aussi jettent des objets dans nos stades. Idem pour les responsables de la sécurité qui ont failli quelque part à leur mission. La LFP et la FAF sont responsables de la gestion du football dans notre pays. On s’approprie volontiers les exploits (One, two, three, viva l’Algérie !), mais on doit également assumer les échecs : ces deux organismes sont, également, responsables de l’anarchie qui règne dans nos stades. Maintenant que le talentueux joueur camerounais a regagné son pays vers sa demeure pour l’éternité, nous devons tirer des leçons de cet acte abject ayant souillé la réputation de notre pays. La condamnation unanime de cet accident par toutes les couches de la société ainsi que l’approbation de la trêve instaurée démontrent que l’espoir est encore permis, car les valeurs ancestrales (de solidarité, nif, dignité, etc.) n’ont pas encore disparu. Néanmoins, il faut nous remettre tous en question afin de provoquer le changement salutaire qui nous rapprochera des nations civilisées au lieu de la régression inféconde qui nous renvoie doucement, mais sûrement, vers des comportements révolus. Au niveau de notre football, il sera judicieux de consacrer cette trêve pour réunir tous les acteurs de ce domaine afin de trouver des solutions aux problèmes qui rongent ce milieu. On peut identifier au moins deux axes de réflexion et d’action : l’un éducatif, l’autre organisationnel avec son volet dissuasif et répressif. Le football est un jeu et non pas une guerre entre deux adversaires ; le but n’est pas de «tuer» l’autre, mais de combattre ses propres faiblesses afin d’être au mieux de sa forme le jour J, au temps T ; trois résultats sont possibles : victoire, match nul, défaite (apprendre à accepter ces trois situations) ; la valeur technique d’une équipe ne peut être jugée sur une seule rencontre, mais au cours d’une saison avec les trois premières équipes et trois dernières (relégables) : apprendre à accepter toutes les situations. Un match de football est un spectacle qui permet de se distraire et de visiter des régions (ou des pays) en faisant de nouvelles connaissances. L’organisation devrait clarifier les droits et les devoirs de tout un chacun en mettant de l’ordre. La presse occupe une place de choix dans l’information objective et responsable qui participe à l’éducation de la société. On ne devrait plus voir des entraîneurs ou des dirigeants vociférer des insanités à la face des arbitres : ils devraient le faire par des écrits adressés à une autorité. Si l’on observe une trêve (pour sécher nos larmes de crocodile versées sur la dépouille du défunt Albert Ebossé), puis on prend les mêmes (méthodes et personnes) et on recommence, l’échec est garanti. Après tout, ne dit-on pas «Chasser le naturel, il revient au galop» ? Pis encore, le problème s’aggravera, car les gens n’auront plus d’espoir d’amélioration, ce qui les incitera à compter sur leurs propres moyens pour se faire justice. Cela dit, le problème de la violence dans les stades est d’ordre politique, faisant partie de la gouvernance de tout le pays. Le peuple algérien saura-t-il relever ce défi de la violence dans notre société ? Wait and see.
Boudjema Tirchi
Auteur de Réplique au Livre noir de la psychanalyse (Edilivre, 2014)

 

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